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III. — Troubles psychomoteurs

Ici il s'agit d'actes moteurs qui portent en eux-mêmes le caractère d'actes du libre arbitre et qui arrivent aux centres psychomoteurs du cerveau, mais qui se produisent sous l'influence de la volonté sur la base du processus d'excitation intérieure.

A. — Impulsion motrice chez les fous furieux

Arrivé à l'apogée de la folie furieuse, le malade est en mouvement perpétuel. Il bavarde, chante, crie, danse, saute, brise, jusqu'à ce qu'il arrive à un épuisement temporaire. Ces actes moteurs ont l'apparence de mouvements voulus, et ils apparaissent comme des actions ; mais, examinés de plus près, on voit que ce sont des actes soustraits à l'influence de la volonté du malade; ils se produisent sans l'idée d'un but et même inconsciemment; ils ont le caractère des mouvements automatiques, instinctifs, impulsifs.

Les mobiles de ces mouvements ne sont plus des conceptions entrées nettement dans la conscience et qui, motivées par un intérêt intellectuel ou par une perception des sens, poussent à une action; il s'agit de processus d'excitation directe, intérieure et organique dans les centres psychomoteurs et qui, vu la grande facilité de la transformation des processus

psychiques, se traduisent immédiatement par des mouvements, sans que les mobiles du mouvement aient besoin de devenir des représentations conscientes. Ces mouvements sont purement automatiques, mais ils apparaissent comme voulus, parce que l'excitation intervient dans la sphère de l'organe psychique qui, dans les conditions normales, n'est habituée et exercée à réagir que sur les processus de la volonté.

On ne peut plus guère mettre en doute que l'impulsion motrice du fou furieux soit un phénomène d'excitation dans la région corticale sensitivomotrice du cerveau antérieur, excitation qui n'a rien de commun avec les processus de la volonté. Les opinions ne diffèrent que sur l'interprétation du processus comme phénomène d'excitation sensorielle ou motrice.

Tandis que Mendel (Die Manie, p. 13^) se figure les centres moteurs dans un état d'excitabilité excessif tel que les plus légères impulsions produisent une réaction d'une intensité et d'une extension extraordinaires (mouvement musculaire sans motif j, Mejnerii Die acuten Formen des Wahnsinns, Jahrb. f. Psych., 1881. II, fasc. 2) envisage le phénomène comme un processus d'excitation sensorielle hallucinatoire. Il regarde l'impulsion motrice du maniaque comme amenée par des hallucinations du sens musculaire et des hallucinations de l'innervation. Selon lui, le domaine d'innervation des sentiments frégions sensorielles et motrices de l'écorce du cerveau antérieur qui sans doute contiennent les images de souvenir des mouvements et des représentations de mouvement) serait aussi halluciné.

D'après cette théorie l'impulsion motrice ne serait pas un phénomène d'excitation spécialement motrice, mais une excitation sensorielle. Meynert appuie cette opinion, opinion justifiée par la démonstration que tous les mouvements peuvent être ramenés à des actes de perception et que les cellules cérébrales n'ont qu'une seule spécialité fonctionnelle : les perceptions.

Dans tous les cas l'impulsion motrice du fou furieux est le produit d'une agitation organico-physiologique provoquée directement par un processus morbide de l'organe psychique, irritation qui n'est pas fonctionnelle ni d'origine psychologique, mais analogue au délire primordial, à l'idée obsédante, à l'hallucination, à l'état d'esprit morbide primitif non motivé par un fait extérieur.

Le processus organique morbide évoque des images de souvenirs d'anciens mouvements, images qui par leur origine organico-physiologique sont particulièrement intenses. La région morbidement excitée de l'écorce cérébrale répond très facilement à l'excitation (image de mouvement) et la traduit immédiatement en un effort musculaire correspondant; cette transformation se fait d'autant plus facilement que tout processus d'arrêt a cessé d'exister dans le mécanisme psychique du maniaque.

Autrefois on croyait que le fou furieux déployait plus de force musculaire qu'à l'état physiologique et, guidé par ce préjugé, on a enchaîné et détenu dans des cachots solides de malheureux malades qui inspiraient vraiment de la peur.

Cette opinion est d'ailleurs psychologiquement insoutenable. Il est vrai

TROUBLES DES FONCTIONS CEREBRALES DANS LE DELIRE lOU

qu'à l'occasion le fou furieux accomplit des efforts dont l'homme normal en paraît pas capable, mais cette surproduction de force musculaire n'est qu'apparente. Elle ne s'explique que par l'absence de toute crainte chez le malade qui, dans sa conscience troublée, ne s'aperçoit ni du danger, ni du sentiment de vertige, ni de la fatigue, et qui de cette façon devient capable de donner toute sa force musculaire, de même que l'homme normal, dans l'emportement du désespoir, en face de la mort, peut accomplir des efforts extraordinaires. Mais bien que la force absolue ne soit pas accrue, la durée du travail musculaire dépasse la mesure normale. Un fou furieux peut sauter, danser, grimper, rager durant des journées entières sans se lasser et encore moins tomber dans un état d'épuisement ; — un simulateur ne pourrait le faire même pendant une heure. La cause en est que chez le premier aucun sentiment de fatigue ne peut se faire jour (anesthésie musculaire, perception troublée dans l'organe de la conscience), mais surtout dans le fait que chez le simulateur c'est la volonté qui est obligée de provoquer ces actes, tandis que chez le fou furieux toute volonté est exclue et le mouvement n'est que le résultat d'une excitation spontanée. Le résultat (le travail musculaire) peut bien être le même dans les deux cas, mais il y a pourtant une grande différence entre le cas où le travail du système nerveux central est voulu, psychique, et le cas où ce travail est spontané et automatique. Nous voyons un phénomène analogue chez les hystériques, les hystéro-épileptiques, les choréiques, etc., qui durant des journées entières accomplissent un travail musculaire sous forme de convulsions sans se lasser, sans s'épuiser. Evidemment les efforts volontaires et les efforts moteurs spontanés ne sont pas d'une valeur égale et beaucoup d'équivalents d'un travail dynamique, grossier, mécanique, spontané, ne valent qu'un seul équivalent de travail dynamique psychique.

Ce fait est vrai aussi sous le rapport trophique : malgré une action motrice excessive et continuelle pendant des semaines entières, malgré l'insomnie, l'absorption insuffisante de nourriture et l'augmentation des pertes de calorique, le fou furieux est loin de subir cette grande diminution de poids que présenterait un homme normal dans des circonstances approximativement similaires.

B. — Actes réflexes psycoîques chez les mélancoliques et les délirants

L'action motrice excessive qu'on rencontre dans certaines phases de la mélancolie (mélancolie active) et chez les délirants diffère fondamentalement de l'impulsion motrice du fou furieux, bien qu'en apparence elle ressemble en beaucoup de points à cette dernière. Le mélancolique démolit et rage en certaines circonstances, mais son action motrice est un mouvement réflexe psychique causé par des états émotifs pénibles, notamment l'angoisse précordiale; l'intensité du mouvement dépend donc complètement du degré d'acuité de ces états d'emporteiiient. Cette inquiétude motrice du mélancolique et du délirant se distingue de l'action purement

no PATHOLOGIE ET THÉRAPEUTIQUE GÉNÉRALES DE LA FOLIE

automatique du fou furieux par sou origine réflexe due à des émotions pénibles ou résultant dhallucinations effrayantes ; elle trouve son pendant dans les actes destructifs et sans but que commet instinctivement l'individu torturé par l'émotion physiologique du désespoir pour amener une détente de sa tension intérieure, un soulagement à son état émotif pénible.

Q^ — Mouvements impulsifs dans les états de faiblesse psychique i

Il ne faut pas confondre enfin avec l'impulsion maniaque certains mouvements impulsifs qu'on peut observer dans les états de faiblesse psychique. D'abord la monotonie de ces mouvements empêche de faire cette confusion. Il s'agit ici de mouvements combinés (se taper sur le corps, tirailler, essuyer dans tous les sens, etc.), qui se répètent indéfiniment et dont l'individu n"a évidemment pas conscience. Originairement ils ont été probablement provoqués par des sensations, des illusions, des hallucinations et exécutés volontairement; peu à peu ils sont devenus une habitude et l'individu les continue machinalement, même après la disparition de l'impulsion consciente qui originairement les a provoqués ; il en est à peu près de même de certains mouvements accompagnateurs, de certains gestes impulsifs dont les individus nerveux prennent l'habitude d'une manière ou d'une autre et qui deviennent finalement leur seconde nature, c'est-à-dire qu'ils exécutent inconsciemment.

Enfin, nous devons encore faire mention de deux formes particulières de mouvements qui ne portent plus parfaitement l'empreinte de mouvements motivés psychiquement, mais qui sont sans doute produits par des excitations intérieures dans les centres psychomoteurs, ce sont la tétanie et la catalepsie.

D. — TÉTANIE ^

Les muscles sont contractés dans une légère flexion qui acquiert une résistance énorme quand on intervient pour faire cesser la passivité du malade qui est dans cet état ; cette résistance ne peut être brisée que par l'emploi d'une certaine violence de la part de l'observateur. Le malade oppose alors à ces essais de mouvements passifs une résistance active . mais à peine consciente, et qui est probablement provoquée par des impressions vagues d'hostilité ou des impressions douloureuses venant du monde extérieur.

Ce phénomène se limite toujours aux fléchisseurs, adducteurs et pronateurs et laisse indemnes les extenseurs.

Au point culminant de cet état, les malades, selon la description juste

' Snell, AlUj. Zeilschr. f. Psych., 30.

2 Arndl, Allg. Zeitschr. f. Psych., 30, p. 53. — Kahlbaum, et autres. L'expression de tétanie dont on se sert ici ne doit pas être confondue avec la névrose qui porte le même nom.

TROUBLES DES FONCTIONS CÉRÉBRALES DANS LE DÉLIRE i 1 1

d'Arnclt, sont roulés et blottis comme un paquet : la tête est penchée, les genoux plies et serrés contre la poitrine, le clos voûté, les épaules rapprochées l'une de l'autre, les bras pressés contre le thorax, les avant-bras serrés sur la poitrine au point d'y enfoncer les ongles. En même temps la figure est tirée, avec un air de dépit, les sourcils froncés, les lèvres pincées et souvent allongées en forme de museau, les mâchoires serrées. Tel est l'image classique de cet état. Souvent il n'y a que les muscles de la figure et les fléchisseurs de la tête ou les fléchisseurs de la main et des doigts qui soient atteints Sans doute il y a ici un processus d'excitation dans les centres psychomoteurs ; reste encore à savoir si ce processus d'excitation est direct ou s'il est produit par un réflexe sensitif, comme le prétend Schiile.

Cette tétanie se rencontre dans la mélancolie et dans les états d'imbécillité qui en sont la conséquence , elle indique toujours des processus d'excitation profonde et des états morbides graves. Dans les cas prononcés et durables il y a toujours un trouble profond de la conscience et de la perception.

E. — Catalepsie ^

Les muscles ne présentent pas la même rigidité et la même contraction que dans la tétanie. Ils n'opposent pas de résistance aux mouvements passifs, mais ils demeurent longtemps dans la position qu'ils ont occupée originairement ou dans celle qu'on leur donne.

Le malade est incapable de changer de position de sa propre initiative • ce n'est que la pesanteur des membres qui, eu se faisant sentir peu à peu, les amène à uue autre position. Mais en même temps les membres peuvent avoir cette flexibilité qui est particulière à la cire et qui les fait ressembler à une statue en cire ; ils restent dans la position dans laquelle on les met (catalepsia vera) ou bien les doigts reviennent après laflexion à l'extension (catalepsia spuria).

L'état cataleptique se produit par accès et quelquefois devient permanent. Dans ce dernier cas il est toujours combiné avec un trouble profond de la conscience. Dans l'état cataleptique il y a toujours anesthésie cutanée et musculaire. L'absence du sentiment musculaire, combinée avec le trouble de la conscience, supprime la sensation de la fatigue et permet au malade de rester dans les positions les moins commodes. Mais le fait que malgré cela et en dépit de l'absence réelle de l'innervation consciente, le membre n'obéit pas immédiatement à la loi de la pesanteur, indique qu'une innervation continuelle du territoire des muscles eu catalepsie se produit automatiquement ou par réflexe de la voie cérébro-spinale (voie de la calotte des pédoncules cérébraux ?).

Il est probable que ce sont des excitations périphériques très sensibles qui produisent l'état cataleptique.

' Arndl, Allg. Zeilschr. f. Psycli., 30, fasc. 1. — Schiile, Manuel, p. 55.

Schûle {Ibid., p. M) considère ce phénomène comme un arrêt des réflexes dans le domaine psycho-moteur, arrêt causé par une excitation sensitive (souvent sexuelle), coïncidant avec une faiblesse de la fonction corticale (anémie cérébrale aiguë) en même temps qu'avec une constitution névropathique due à l'hérédité, à la masturbation, à une maladie utérine, etc.

La catalepsie indique aussi parfois un degré profond de maladie psychique cérébrale. Elle se rencontre dans la folie mélancolique, hystérique, épileptique, puis dans la folie furieuse et dans la démence.

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