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CHAPITRE VI

TROUBLES DU LANGAGE DANS LA FOLIEi

Le langage, intermédiaire des pensées et fonction directe de l'écorce cérébrale, offre pour le médecin aliéniste des sources de renseignements importantes non seulement par l'expression des idées, mais aussi par le mode de l'élocution.

La langue peut être un langage de gestes, de sons, de mots ou un langage écrit.

Voici quelles sont, d'après Exner, les conditions essentielles pour qu'une communication puisse se faire entre personnes par le langage : 1° audition des mots (quand il n'y a pas surdité); 2" compréhension des mots (quand il n'y a pas surdité des mots) ; 3° développement de la faculté de penser par association, ce qui permet de formuler la réponse (phénomènepossible tant que ce pouvoir de formuler la réponse n'est pas entravé par une maladie mentale) ; 4° l'acte de revêtir de mots les conceptions contenues dans la réponse (ce qui est possible tant qu'il n'y a pas aphasie amnésique) ; S° transformation des conceptions de mots en conceptions de mouvements correspondants (ce qui est possible tant qu'il n'y a pas d'aphasie ataxique); 6° transmission de l'impulsion nerveuse avec la force et la coordination nécessaires aux muscles du langage (ce qui est possible tant qu'il n'y a pas de maladie du bulbe).

Quand l'individu se trouve à un niveau intellectuel très bas (infériorité congénitale ou acquise), le langage peut se limiter à un langage de gestes ou de sons (idiots, imbéciles) comme manifestation des émotions ou des états d'esprit.

A un degré supérieur au précédent ou trouve le langage propre à certains imbéciles qui, semblables aux petits enfants et aux perroquets, peuvent répéter ce qu'on a prononcé devant eux, soit une phrase entière, soit au moins le mol final de la phrase (langage d'écho). A un degré un peu plus élevé encore, on trouve un langage de mots servant à désigner les

'Comparez l'ouvrage excellent de Kussmaul, i)/e Storungen der Sprache, 3' édition, 1855. — Spielmann, Diagnosti/c, p. 26, 100. — Gonradi, Wiener med. Wocheiischr., XVIII, 70.

besoins les plus primitifs et les plus indispensables, langage qui peu à peu présente des rudiments de forme grammaticale et de construction, devient extensivemeut de plus en plus riche, et s'élève jusqu'à l'expression des principes. Le plus haut degré du langage est le langage écrit.

Envisagé de cette manière, le langage apparaît dans sa forme et dans sa nature comme une réaction très sensible de la conscience et de la valeur du mécanisme psychique.

Renvoyant les troubles d'articulation pure du langage au domaine de la pathologie spéciale (idiotie, paralysie, etc.), nous ne nous occuperons ici que des troubles qui sont occasionnés par une altération del'écorce cérébrale, à savoir : les dysphrasies et les dysphasies (Kussmaul),

1° Les dysphrasies sont les plus fréquentes; elles peuvent consister en anomalies : a) du rythme, ^) de la forme du langage, y) de la diction syntaxique, 5j du contenu du discours.

a). L'accélération de l'élocution, comme expression d'une plus grande facilité dans le mouvement des pensées et la manifestation de l'idée, se rencontre dans les états d'exaltation psychique et surtout dans les états maniaques (logorrhée, polyphrasie).

La parole est plus aisée, plus prompte, elle devient même brillante (exaltation maniaque), jusqu'à ce que par la précipitation de plus en plus grande des représentations (course échevelée des idées), par la suppression des anneaux qui les enchaînent, il arrive que des mots détachés et môme de simples images de sons soient seuls capables de provoquer encore des réflexes dans le mécanisme du langage. Alors arrive fatalement la confusion (apogée de la folie furieuse) et la disparition de la construction grammaticale des mots en phrases.

La confusion du langage peut être causée aussi : par un simple trouble de l'association (embarras, émotion), par l'évolution d'idées qui se rattachent à l'homonymie superficielle des mots (c'est le cas de beaucoup de maniaques et de fous), par des états de faiblesse mentale où les mots ne sont que des sons et sont employés à faux (certains fous), comme dans la paraphasie. Ces états se distinguent au premier aspect de la confusion des fous furieux, par le simple fait qu'il n'y a pas d'accélération du langage, comme c'est le cas chez ces derniers.

La lenteur du langage qui peut être entrecoupé se rencontre chez beaucoup de mélancoliques et d'individus tombés dans l'imbécillité. Dans le premier cas la cause en est dans le ralentissement et l'arrêt de la représentation, dans rinfluence troublante des hallucinations et des émotions ; dans le second cas, c'est l'incapacité de former une idée, incapacité résultant de la faiblesse mentale.

Ces deux troubles peuvent amener au mutisme complet : la mélancolie, par l'augmentation des entraves, par l'absence de réflexes dans l'organe du langage (mélancolie avec stupeur) ; la démence par manque de conceptions du langage (idiotie, surdité, mutité), ou par perte de ces dernières (idiotie, stupeur acquise apathiquement).

Cependant le mutisme est souvent causé par des idées délirantes, par des

hallucinations impératives (paranoïa religieuse), parfois, dans la folie hystérique, par des sensations de boule qui entrave.

[î). Parmi les anomalies intéressantes, en ce qui concerne la forme du langage, notons : le langage pathétique des extatiques et des paranoïques exaltés (par le débordement des sentiments, par l'excitation et l'exaltation basées sur une excessive confiance en soi-même); ensuite la diction triviale et puérile de certaines paranoïques et hebéphréniques ^ qui se servent de préférence des diminutifs, et le langage rimé des maniaques. Il faut ranger encore dans cette catégorie la verbigération, phénomène décrit pour la première fois par Kahlbaum [Die Kakatonie, 1874, p. 39), dans laquelle le malade débite des mots et des phrases sans signification aucune et n'ayant aucun rapport entre-eux, mais il les débite de manière qu'on croirait entendre un discours. Kahlbaum distingue cette verbigération du bavardage trivial et du radotage confus de l'imbécile et des discours du fou furieux caractérisés par la course des idées et qui ne revient jamais à la même liaison de mots, tandis que le verbigérant répète jusqu'à l'infini les mêmes mots et les mêmes phrases ^

La répétition réitérée des mêmes mots peut être due aussi à des motifs psychiques.

Ainsi il y a des malades atteints de paranoïa religieuse qui, par un respect particulier pour le nombre trois, répètent ce mot prononcé ou écrit trois fois. Il faut ranger dans cette catégorie une malade de Morel {Traité des malad. ment., p. 300) qui, par crainte hypocondriaque de perdre la faculté du langage, répétait plusieurs fois chaque mot.

y). Les fautes de diction syntaxiques se rencontrent chez les paranoïques et les imbéciles. Elles consistent en ce que les malades greffent un mot sur un autre, appliquent aux substantifs la conjugaison des verbes, ou omettent de décliner et de conjuguer; comme dans le langage des petits enfants ou le langage du nègre, ils ne se servent plus que du substantif sans article, de l'infmitif ou du participe passé et emploient les noms au lieu des prénoms (par exemple : Antoine pris des fleurs, gardienne venue, frappé Antoine). Comparez Kussmaul, op. cit.

8). Ce qui enfin, sur le terrain des dysphrasies, est du plus grand intérêt, c'est, en dehors de la pauvreté du langage dans sa teneur et dans la diction, la création de termes nouveaux ^ ; cela n'a lieu que chez les paranoïques et très rarement chez les maniaques.

Cette onomatopoësie est le plus souvent d'origine hallucinatoire ou pro-

' Hecker, Wit-chovj's Archiv., 62, p. 94; et Irrenfreund, 1877, H. 5.

2 Voir Brosius, Allg . Zeitschr. f. Psych., 33, fasc. 5, 6. J'ai observé une forme de cette verbigération qui allait jusqu'à la manie de mâcher les paroles, chez un paralytique qui, à la période avancée de sa maladie, répétait pendant des heures entières le même mot, le verbigérant avec de nombreuses permutations de syllabes et de sons (excitation corticale dans le mécanisme du langage, jointe à un arrêt dans la marche des représentations?).

^ Snell, AUr/. Zeitsclir. f. Psych., 9, fasc. 1. — Brosius, Ibid., 14, fasc. 1. — Martini, 13, fasc. 4. — Damerow, Sefeloge, p. 99. — Schlager, Wietier medic. Wochenblatt., XIX, 11, li, 17.

duite par le besoin de créer un nouveau mot pour désigner soit une nouvelle forme de pensées et de sentiments morbides, ou bien l'hallucination est un phénomène nouveau pour le malade qui ne trouve dans sa langue aucun terme assez expressif. Cette création de nouvelles expressions est essentiellement produite par un mécanisme inconscient du cerveau de même que, à l'état de veille psychologique et dans l'état de rêve, des liaisons de sons sans ordre et sans signification peuvent se présenter à la conscience.

^° Dysphasies \ — D'après l'excellente classification de Kussmaul, il faut ranger dans ce groupe les aphasies, qui se rencontrent dans les affections cérébrales avec symptômes physiques prédominants (folie traumatique, apoplectique, paralytique) souvent aussi dans les épilepsies. Ordinairement il s'agit d'aphasie amnésique et plus rarement d'aphasie ataxique. Souvent il y a en même temps alexie, agraphie ou aussi paralexie et paragraphie, surdité et cécité des mots (démence paralytique). La démence qui, la plupart du temps, existe simultanément, rend difficile letude des symptômes aphasiques, étant donné que le malade n'a conscience ni de sa paralexie ni de sa paragraphie.

' Kussmaul, Op. cit., p. 153. — Bergmann, Allg. Zeilschr. f. Psych., 6, p. 657. —Nasse, IbicL, 10, p: 525. — Falret, Archiv. yen., 1864; et Diction, encyclop., 1866. — Spamer, Arch. f. Psych., IV.

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