II. — Hyperesthésies
Elles sont plus fréquentes et plus importantes chez les aliénés que les anesthésies. Elles peuvent avoir pour cause : des changements dans l'excitabilité des organes de réception périphériques, des voies conductrices ou des appareils terminaux centraux. Elles sont caractérisées par la baisse anormale de la limite inférieure de l'excitabilité pour les excitations adéquates. La durée de la tension psychique joue ici un rôle important, absolument comme l'émotion de l'attente.
1° Hyperesthésies des organes des sens supérieurs. — Il faut distinguer ici l'annotation du sentiment et l'intensité de la sensation. La première se manifeste par une accentuation des sentiments de plaisir ou de déplaisir et se rencontre dans les états d'exaltation psychique (manie, états d'agitation hystérique).
La sensation anormalement intense est habituellement accompagnée du premier de ces phénomènes, souvent aussi de phénomènes d'irritation causés par des excitations inadéquates qui atteignent l'organe sensoriel périphérique ou son trajet (hyperesthésies du nerf optique avec photopsie et chromopsie, hyperacousie avec bruits subjectifs).
Le plus souvent l'hyperesthésie a pour cause une augmentation de l'excitabilité des organes des sens périphériques ou de leurs voies conductrices, rarement de l'excitabilité de l'organe de perception. On la rencontre comme phénomène partiel d'une augmentation générale de l'excitabilité cérébrale dans la manie, le délire aigu, l'hypocondrie, l'hystérie.
2° Hyperesthésies dans le domaine des sensations cutanées. — Elles se rencontrent dans différentes formes de l'aliénation mentale. Leur cause est plus rarement psychique qu'organique (excitabilité augmentée des organes terminaux périphériques et des voies conductrices).
On rencontre souvent des hyperesthésies circonscrites chez les mé-
lancoliques, ce qui les pousse à se frotter la peau au point de la faire saigner.
Les états hyperesthésiques d'origine spinale constituent souvent des phénomènes irradiés d'états d'excitation daus les organes sexuels chez les femmes et les hommes à la suite d'excès de masturbation.
Ces états forment, à côté des sensations paralgiques, la base d'idées délirantes ; on est poursuivi par des gens invisibles faisant agir l'électricité et le magnétisme, on est piqué par des aiguilles, on reçoit des souffles, des vapeurs empoisonnées, etc.
On pourrait peut-être rapporter à l'hyperesthésie des nervi vasorum le sentiment si désagréable de la pulsation des vaisseaux quéprouvent souvent les mélancoliques, les hypocondriaques et les hystériques; on peut attribuer à une hyperesthésie des nerfs sensibles du plexus cardiaque certains battements de cœur nerveux.
L'hyperesthésie des nerfs musculaires est probablement la cause de cette inquiétude musculaire pénible (anxietas tibiarum) dont les hystériques, les hypocondriaques et les mélancoliques sont souvent atteints.
3° Hyperesthésies dans le domaine des sensations de perception générale. — C'est un trouble essentiellement élémentaire et qu'on rencontre dans l'hypocondrie.
L'hypocondrie peut avoir une origine centrale, quand les sensations des nerfs végétatifs qui ordinairement se reflètent dans la conscience tout au plus comme un vague état d'esprit, deviennent nettement conscientes; ou bien elle peut avoir une origine périphérique quand des affections locales des organes végétatifs provoquent une excitation morbide de leurs nerfs, excitation qui se transmet alors à la conscience.
Le premier mode d'origine (mode psychique) des états hypocondriaques est facilité par la. tension psychique et par l'attention de l'individu dirigée vers ce qui se passe dans son corps; le second mode d'origine a pour causes : les catarrhes gastro-intestinaux, les maladies sexuelles, surtout après l'onanisme, les blennorrhagies, etc., en général, les états qui produisent plutôt le sentiment d'une maladie localisée que des douleurs réelles.
Dans ces cas l'hyperesthésie est originairement périphérique, mais peu de temps après, il se produit une hyperesthésie psychique par suite de l'irradiation des excitations (hyperesthésie secondaire), et par là on entre dans un cercle vicieux.
Alors une simple idée suffit, étant donné ce degré d'hyperesthésie, pour provoquer immédiatement la sensation par irradiation dans le trajet des nerfs correspondants (cas d'origine psychique de l'hydrophobie; le malade mordu ou simplement touché par un chien qu'il croit enragé, s'imagine être infecté et, après un court délai, il est atteint des symptômes de l'hydrophobie, véritable hypocondrie hydrophobique); de même que, d'autre part, l'excitation périphérique des nerfs de perception générale à la suite des maladies locales des organes, produit immédiatement et continuellement des représentations adéquates dans la conscience.
Romberg dit donc avec raison : « les sensations de ces malades sont imaginaires, mais elles viennent de l'esprit par la matière >k
Pour la conscience il est problablement indifférent que la sensation soit objective ou subjective, que l'excitation vienne de l'extrémité périphérique ou centrale de l'appareil sensoriel.
?>'' Etats (V excitation anormale dans le trajet des nerfs sensitifs {névralgies). — Souvent le délire est accompagné de névralgies. Elles peuvent être étendues ou limitées à certains trajets isolés. Très fréquentes et particulièrement importantes sont les névralgies intercostales, lombaires, occipitales et celles du trijumeau. Elles sont l'expression de troubles de la nutrition dans le système nerveux (anémie, etc.), troubles communs aux névralgies et aux états délirants, et elles ont plutôt une signification symptomatique dans l'ensemble du tableau morbide; ou bien elles sont en connexité fonctionnelle intime avec la psychose, et doivent être envisagées comme des symptômes en rapport avec cette dernière, probablement comme des phénomènes de projection excentrique.
La valeur fonctionnelle de la névralgie peut présenter quatre degrés différents :
1° La névralgie est presque insignifiante pour la vie psychique et exerce tout au plus une influence sur l'état d'esprit et sur l'état général, comme chez l'homme normal.
La névralgie s'installe à côté de la psychose sans avoir aucune connexité avec elle.
2° Elle forme le substratum organique d'une idée délirante quelconque formée par allégorie, comme cela peut aussi se produire dans d'autres anomalies de la sensibilité.
3° Elle est en connexité avec d'autres troubles élémentaires psychiques et les produit par l'irradiation de l'excitation névralgique sur les centres correspondants. Selon que ces centres sont sensoriels, représentatifs ou affectifs, il peut se produire, similairement à l'irradiation dans le cas de névralgie simple, des hallucinations, des représentations accessoires qui alors ont le caractère d'idées obsédantes, ou bien il peut aussi en résulter des processus émotifs.
Le rôle fonctionnel de la névralgie peut, suivant les circonstances, la faire prendre pour une myodynie, etc.
Souvent il se forme ici un cercle vicieux bien curieux en ce sens que la névralgie ne se borne pas à produire toujours d'une manière réitérée le trouble psychique élémentaire, mais aussi la manifestation primitive de ce dernier met en mouvement le trajet nerveux en rapport avec la névralgie. Schùle, dans un travail qui malheureusement n'a pas été assez apprécié {Dijsphrenia neuralgica, 1867), a clairement fait ressortir ce fait clinique d'une haute importance.
Cette connexité se manifeste d'une manière toute particulière dans une forme de maladie que Falret a appelée hypocondrie morale avec conscience de son état. Quand s'exacerbe le complexus du système nerveux (status nervosus), l'humeur psychique s'accentue régulièrement aussi
(irritation, douleur . L'époque des menstrues augmentation temporaire de l'excitabilité de l'organe central) retentit aussi sur l'état d'esprit et amène par là une exacerbation de la psychose.
La recrudescence de la névralgie couduit à un véritable accès psychique, psychose réflexe, dysthymie ou dysphrénie névralgique, dans le sens le plus restreint iSchûle, Griesingerj. Cette irritabilité extraordinaire de l'organe central indique l'existence d'anomalies profondes de ce dernier organe. En effet, cette dysphrénie névralgique ne se rencontre que chez les individus qui souffrent d'une névrose héréditaire (tarei ou hystérique, hypocondriaque ou épileptique. Dans ces cas on pourrait considérer la névralgie tantôt comme un aura, tantôt comme l'équivalent d'une crise de la névrose pour les attaques névralgiques des épileptiques, cette manière de voir ne saurait guère être contestée) et l'on pourrait mettre tout le processus en analogie avec le délire épileptique qui suit un accès convulsif.
L'accès isolé d'une dysphrénie névralgique peut se manifester cliniquement sous forme de délire aigu hallucinatoire, émotion pathologique de folie furieuse ou de raptus mélancolique. Ici aussi le facteur névralgique peut servir à l'allégorie, en formant le noyau des idées délirantes qui reviennent typiques à chaque accès suivant; un cercle vicieux peut encore se produire en tant que l'accès psychique provoqué d'une manière ou d'une autre met immédiatement en excitation concomitante le trajet névralgique.