TROUBLES DANS LE DOMAINE DES NERFS VASO-MOTEURS
L'importance de cette sphère ressort déjà du fait qu'elle est toujours mise à contribution dans les mouvements psychiques de nature émotive.
Cette circonstance que les émotions, notamment la peur, mais seulement quand il y a une prédisposition spéciale, peuvent immédiatement produire une psychose, donne une valeur pathogénique importante aux anomalies vaso-motrices qui sont le trait d'uniou entre la cause et l'effet.
L'observation clinique plaide aussi en faveur de l'hypothèse que beaucoup de psychoses sont causées par des angionévroses cérébrales.
Dans certaines affections mélancoliques avec pouls petit et irrégulier, avec froideur de la peau qui est sèche, rude, pulvérulente, ridée, c'est-àdire sans turgor, avec extrémités livides ou même cyanotiques , il s'agit évidemment de phénomènes neuro-spasmodiques des artères et de troubles de nutritiou de l'écorce cérébrale qui en sont la conséquence (anémie) ; dans certains cas (mélancolie avec stupeur) il s'agit de stases veineuses secondaires causées par spasme vasculaire et allant jusqu'à l'œdème.
Par contre, chez beaucoup de maniaques (manie grave des potators, agitation furieuse des paralytiques), il y a des phénomènes morbides qui indiquent des états de paralysie vasculaire et la présence de l'hyperhémie fluxionnaire du cerveau qui en résulte.
Dans la démence paralytique les anomalies d'innervation vaso-motrice ont assurément une grande importance pour la pathogénie et pour l'évolution clinique. Il s'agit alors d'une paralysie vasculaire progressive qu'on peut montrer au moyen du sphygmographe et qui peut déjà se manifester dans les phases antérieures sous forme de pulsation monocrote tardive comme degré extrême de la paralysie vasculaire. Ces paralysies vasculaires, souvent unilatérales, se rencontrent aux divers stades de la paralysie du sympathique, et constituent des éléments étiologiques importants pour les accès apoplectiformes qui proviennent des oscillations de la pression sanguine chez ces malades, ainsi que pour leurs accès d'agitation furieuse qui souvent se manifestent sous forme de tempête vasculaire.
Le nitrite d'amyle produit dans ces cas une paralysie des vaisseaux,
tandis que, par exemple, chez le mélancolique qui a des symptômes de spasme vasculaire, il ne produit presque aucune réaction.
Un autre trouble élémentaire très important dans l'aliénation mentale semble appartenir augroupedes anomalies vaso-motrices, car ces dernières semblent en provoquer le complexus symptomatique et en constituer les éléments intégrants. Nous voulons parler de l'angoisse précordiale S état d'attente anxieuse qui s'accompagne de sensations pénibles, d'oppression, de constriction au creux épigastrique.
Il faut d'abord examiner la connexité des deux phénomènes. On pourrait admettre que ces sensations paralgiques à l'épigastre sont l'expression d'une excitation primitive des nerfs sensitifs, excitation qui, transmise à la conscience, y produit de l'angoisse ; ou bien on pourrait aussi supposer que ce sont des états d'excitation centrale des nerfs sensitifs, coordonnés et simultanés aux processus psychiques, et dont l'excitation, suivant la loi de la projection excentrique, se fait sentir à l'extrémité périphérique de la voie conductrice.
On peut admettre avec une certaine certitude que les cordons nerveux affectés appartiennent au plexus cardiaque. Déjà le fait que la sensation précordiale est vague et pas nettement localisée, indique qu'il y a une névrose des cordons nerveux viscéraux. Notons encore la localisation constante dans la région de cœur des sensations qui accompagnent l'angoisse ; l'observation que l'angoisse précordiale va toujours de pair avec des symptômes d'un trouble dans l'innervation cardiaque (battements de cœur, irrégularité des contractions du cœur, anomalies du pouls, douleurs fulgurantes); qu'il y a angoisse précordiale dans le cas d'empoisonnement par certains poisons qui affectent de préférence le cœur (nicotine) ; enfin qu'elle existe comme symptôme principal dans une névrose du cœur incontestable, l'angine de poitrine.
L'observation a montré que l'angoisse précordiale peut éclater après des excitations psychiques (représentations et perceptions effrayantes, émotions), par conséquent par voie centrale, mais aussi après des névralgies, donc par un processus périphérique.
Il est facile de comprendre le premier mode d'origine, car les nerfs cardiaques sont puissamment influencés par certains processus psychiques (battements de cœur dans les émotions), et puis, dans les conditions physiologiques, certaines émotions s'accompagnent, suivant leur nature, d'un sentiment d'oppression précordiale ou au contraire de légèreté.
L'origine périphérique ne peut s'expliquer que par l'irradiation d'une excitation sensitive aux nerfs cardiaques.
En effet l'angoisse précordiale existe seulement dans les états d'excitation des nerfs viscéraux sensitifs et non dans les affections névralgiques
' Flemming, Allg. Zeitschr. f. Psych., 5 p. 341. — Arndt, Ibid., 30, p. 88. — Nôtel, JbUL, 31, p. 603. — FlemminR, Psychosen,p. 379. — Von Krafft, Die Meluncholie, p. 22. — Danitsch, Die Praecord. Angst der Geisieskranken. Dissert. W'iirzburg, 1874. — Westphal, Arch. f. Psych., IIl, p. 138. — Schùle, //ft/if/6., p. 100.
lo4 PATHOLOGIE ET THERAPEUTIQUE GENERALES DE LA FOLIE
des cordons des nerfs spinaux ^ Cette exclusion ainsi que l'affection concomitante et régulière du plexus cardiaque dans le cas d'angoisse précordiale ont, comme on sait, décidé Romberg à en faire un moyen de diagnostic différentiel entre les affections névralgiques des nerfs spinaux et des nerfs centraux.
L'angoisse précordiale semble se produire quand, par suite d'une excitation psychique ou par la transmission d'un état d'excitation dans les cordons des nerfs viscéraux, les nerfs vaso-moteurs du myocarde sont mis dans un état d'excitation violente et provoquent un spasme des vaisseaux.
Le trouble de la fonction des ganglions du myocarde, qui en résulte, est communiqué par les fibres sensitives du cœur à l'organe de la conscience et produit dans ce dernier le sentiment de l'angoisse qui alors est excentriquement reporté au lieu d'origine. La douleur aiguë qui se manifeste souvent dans l'angoisse précordiale pourrait être attribuée à l'excitation des fibres sensitives du nerf vague et du sympathique du plexus cardiaque, tandis que les battements de cœur qui l'accompagnent s'expliquent facilement par la diminution de l'afflux de sang artériel au myocarde et par le trouble de l'innervation qui en résulte.
Le sentiment de constriction eu boule à la gorge qui accompagne souvent l'angoisse précordiale, ainsi que cette incertitude particulière de la voix allant quelquefois même jusqu'à l'aphonie, la respiration le plus souvent troublée, superficielle et fréquente, peuvent être envisagés comme des phénomènes d'irradiation dans le trajet du nerf vague (région glossopharyngée, nerf laryngé supérieur) ; la sécrétion de la sueur et de l'urine, qui cesse pendant l'accès et devient abondante après, pourrait s'expliquer par le trouble vaso-spasm,odique de la circulation.
Ce fait surprenant que l'angoisse précordiale ne se manifeste que rarement dans les représentations pénibles de l'homme normal, s'explique facilement quand ou pense que, de même que dans la plupart des névroses, il faut un élément prédisposant, une augmentation de l'excitation pour créer l'anomalie de la fonction.
Cette excitation existe toujours quand des excitations psychiques provoquent une angoisse précordiale d'une certaine durée. (Ainsi dans l'hystérie, l'épilepsie, la mélancolie, l'hypocondrie, l'alcoolisme chronique, l'hydrophobie.)
D'ailleurs l'angoisse précordiale n'apparaît ici que comme l'accentuation pathologique d'un processus des cordons nerveux qui sont ordinairement liés à la vie psychique, processus qui se produit comme dans les conditions physiologiques, accompagnant les phénomènes psychiques de l'émotion.
Les névralgies intercostales intenses par le fait qu'elles entravent les mouvements du thorax, de même les affections organiques du cœur, les emphysèmes pulmonaires et les autres obstacles mécaniques à la dilatation des poumons, causent de l'oppression respiratoire, mais pas de l'angoisse precordiale. Dans le cas d'existence simultanée d'une névralgie intercostale, l'angoisse précordiale peut être ressentie et localisée au siège de la névralgie qui devient l'objet de l'attention.
TROUBLES DES FONCTIONS CEREBRALES DANS LE DELIRE loo
L'importance psychique de l'angoisse précordiale est très grande. Par l'annotation organique intense de l'émotion qui la provoque, elle amène cette dernière à l'état aigu au point de la rendre insupportable; dans le domaine de la représentation l'angoisse précordiale a pour ainsi dire un effet paralysant, entravant, allant parfois jusqu'à la suppression de la perception et de la conscience ; ou bien elle provoque des délires et des hallucinations terribles.
Au point de vue moteur, elle pousse impérieusement à faire cesser l'état de tension psychique qu'elle a provoqué ; suivant la brusquerie et l'intensité de son apparition, suivant la profondeur du trouble de la conscience, l'angoisse précordiale se manifeste par des déplacements et des actes instinctifs dénués de tout but, ou par des actes impulsifs presque inconscients qui ne sont motivés que par un besoin vague de changer à tout prix la situation psychique, ou enfin par des emportements furieux et une rage aveugle, par de véritables convulsions psychiques comparables à ces fortes décharges motrices inconscientes que représente l'accès épileptique.
Dans ces cas il arrive souvent que le malade commette sur lui-même d'horribles mutilations, qu'il y ait suicide, assassinat, destruction rageuse de tout ce qui tombe entre les mains, et tous ces faits s'expliquent par une frayeur terrible, par un trouble grave de la conscience et par l'analgésie. Ce qui est très remarquable encore, c'est l'effet de détente que ces actes de fureur produisent sur l'accès lui-même.
L'angoisse précordiale se rencontre comme phénomène intercurrent dans les névroses et les psychoses que nous avons mentionnées plus haut, ou comme un accès isolé durant plusieurs minutes et même plusieurs heures (raptus mélancolique).