I. — Causes prédisposantes générales
civilisation'
Un phénomène qui paraît être démontré par la statistique de presque tous les pays et de tous les asiles d'aliénés, c'est la fréquence progressive des maladies mentales dans les temps modernes.
La science se demande :
a). Si cet accroissement inquiétant des maladies mentales est réel ou seulement apparent et, s'il est réel,
S). Par quels facteurs il est produit.
A. — Pour la première de ces deux questions il convient de faire remarquer que des chiffres comparatifs exacts entre les époques antérieures et l'époque moderne nous manquent, que les statistiques et les recensements des aliénés dans les temps passés laissaient beaucoup à désirer sous le rapport de l'exactitude, tandis qu'aujourd'hui le diagnostic perfectionné et le cantrôle plus minutieux des aliénés font mieux connaître les cas de maladie, qu'ensuite les bons soins prolongent la vie des malades internés dans les asiles, ce qui fait que le nombre de ces derniers augmente et qu'enfin le chiffre total de leur population augmente aussi. Mais toutes ces sources d'erreurs ne suffisent pas à expliquer le fait que dans tous les pays civilisés le chiffre des aliénés a presque doublé; en Angleterre, par exemple, il est monté de 14,300 (en 1849) à 30,000 (en 1886). Nous sommes obligés de convenir qu'en réalité il y a accroissement des cas de folie, bien qu'en proportions moins grandes que cela semble à première vue, mais néanmoins assez considérables pour donner à réfléchir.
' Brierre, J«H. méd. psych., 1853 p. 293. — Parchappe, Ibid., p. 314. — Bucknill et Tuke, Manuel of. psi/ch. med., p. 30. — Uobertson, Journ. of mental science, 1871, janv. — Legrand du Saulle,Grt:. des /idjD.,1871, p. 102,103. — Jewell, Journ. of nervous and mental disease, 1881, janv.
B. — On a rendu les progrès de la civilisation ' responsables de cet accroissement et on fait remarquer que chez les peuples sauvages ou à demi civilisés l'aliénation est un phénomène très rare, tandis que dans une nation civilisée sur 500 individus il y a effectivement un aliéné.
C'est par les conditions d'existence des peuples non civilisés qui ne connaissent ni les orages politiques et religieux, ni les plaisirs raffinés, etqui mènent un genre de vie plus simple et plus conforme à la nature, qu'on a essayé d'expliquer leur immunité relative contre l'aliénation mentale; mais toutes ces considérations ne sont que d'une valeur bien minime tant que nous n'aurons pas une statistique parallèle des cas de folie chez les peuples sauvages et chez les peuples civilisés, et que la connaissance des maladies mentales chez les premiers se bornera aux notes occasionnelles fournies par les récits de voyage des naturalistes et des missionnaires. Evidemment ces évaluations puisées dans les impressions de profanes et non dans des recensements faits par des hommes compétents, restent bien au-dessous des chiffres réels. Ainsi, d'après le témoignage de Griesinger, beaucoup d'aliénés vagabondent en Orient comme saints et comme mendiants.
Mais quand même nous admettrions le fait que les cas de folie augmentent dans la société moderne et que cet accroissement est dû aux facteurs de notre société actuelle, facteurs dont l'ensemble est désigné par le mot de civilisation, il ne nous resterait autre chose à faire que de décomposer immédiatement en ces facteurs ce que nous appelons civilisation et de poser une série de questions étiologiques de détail auxquelles il est difficile de répondre ou auxquelles on ne pourrait essayer de donner une réponse qu'en s'appuyant sur une vaste statistique soigneusement établie.
Il est incontestable que la civilisation en progressant offre des conditions qui sont directement défavorables à l'éclosion des maladies mentales.
Il faut ranger parmi ces conditions : une alimentation meilleure, une amélioration dans la façon de se vêtir, de se loger, le peuple éclairé sur le terrain religieux et intellectuel, une éducation plus soignée et une plus grande moralité.
Mais, à côté de ces éléments de régénération, la civrlisation offre des inconvénients très graves et sans doute d'une grande importance dans l'origine des maladies mentales. Tels sont : l'accroissement énorme de la population des grandes villes avec les préjudices qui en résultent au point de vue hygiénique (tuberculose, scrofule, anémie) et moral, l'accumulation d'un prolétariat dégénéré physiquement et intellectuellement, le paupérisme, le nombre croissant des êtres vivant dans les usines, le célibat, l'avidité de l'or et la vie luxueuse, les passions qui usent au point de vue intellectuel et qui corrompent les mœurs.
' Comparez Constans, Lanier, Dumesnil {Rapport du service des aliénés de 1874) qui, pages 14l-14i, attribuent à la civilisation et surtout à l'influence des grandes villes une grande part dans l'augmentation du nombre des aliénés : « l'aliénation, dans sa fréquence, suit la civilisation; elle en est le parasite; elle vit et s'accroit avec elle et à ses dépens ».
Mais ce qui dépasse en importance tous ces faits, c'est que les progrès de la civilisation créent des conditions d'existence plus compliquées, des besoins plus raffinés et que par suite la lutte pour la vie est plus accentuée.
Cette lutte, pour une existence plus aisée, mais plus riche en besoins, c'est le cerveau qui doit la soutenir.
Elle affine le cerveau dans son organisation ; elle le rend plus inventif, mais aussi plus vulnérable ; en même temps il est exposé à des excitations qui ne mènent que trop facilement à la surexcitation et partant à 1 épuisement, à la maladie, à la dégénérescence.
Partout et toujours quand un organe est forcé d'augmenter sa somme de travail fonctionnel, il est plus exposé aux maladies, il s'use plus vite et tout effort devient facilement du surmenage.
Les exigences, augmentées dans la lutte pour l'existence, se font sentir aujourd'hui chez l'individu dès l'école, et la concurrence sur tous les terrains de l'art, de la science et de l'industrie, l'avidité des plaisirs et des richesses, maintiennent une grande partie de la société moderne dans un état de tension constante des forces nerveuses et dans une continuelle agitation.
Il ffiut encore ajouter un autre facteur important : parallèlement à l'augmentation de l'usure des forces nerveuses, se fait sentir le besoin croissant de certains produits de consommation qui sont propres à augmenter artificiellement l'activité cérébrale.
L'augmentation de la consommation du café, du thé, du tabac, de l'alcool, n'est certes pas un phénomène dû au hasard, mais c'est plus ou moins un manomètre indiquant l'excédent de travail que le cerveau est forcé d'accomplir à notre époque. La consommation de ces stimulants peut, si l'on veut, être compatible avec la conservation de la santé; mais leur abus ne l'est certainement point.
De tous les articles de consommation, le plus important, celui dont on fait le plus souvent un abus excessif et qui, par là, est le plus dangereux, c'est l'alcool. Dans la lutte de la civilisation avec les peuples sauvages de l'Amérique, il devint, sous le nom d'eau de feu, un moyen pour exterminer les indigènes, moyen plus puissant que les armes à feu elles-mêmes.
Nos ancêtres, il est vrai, ont peut-être quantitativement dépassé la génération moderne dans l'absorption des boissons alcooliques, mais ce qu'ils buvaient, c'était du vin et encore était-ce un vin inférieur eu pourcentage d'alcool. Aujourd'hui l'alcool apparaît sous une autre forme, forme concentrée, et l'industrie peut le fournir à bon marché aux gens du peuple.
Mais ce qu'elle lui offre eu fait d'alcool, c'est de la pire espèce ; il contient des éthers, une des matières les plus délétères pour le système nerveux central'.
' La différence énorme des effets de l'alcool éthylique et de l'alcool amylique ne saurait être mieux envisagée que dans leurs composés azotiques. L'azotate d'élhyle est un liquide d'esprit faible, dont les vapeurs affectent à peine le système vasculaire, tandis que l'azotate d'amyle, pris aux plus petites doses, produit une paralysie vasculaire complète dans la région des carotides.
Ce poison est uu facteur qui prévaut largement contre tout ce que la civilisation fait pour préserver les hommes des maladies mentales.
Toutes les observations semblent indiquer avec un grand degré de vraisemblance, que l'aliénation mentale devient de plus en plus fréquente dans la société moderne et que son origine est due à une surexcitation du cerveau, par le surmenage et par l'abus excessif de certains produits de consommation.
Ces inconvénients se manifestent tout d'abord par la fréquence de plus en plus grande des constitutions névropathiques dans la société moderne qui a « trop de nerfs, mais pas assez de nerf >.. La constitution névropathique constitue la prédisposition la plus importante, non seulement aux maladies mentales, mais aussi à toutes les névroses possibles. Elle s'acquiert par le genre de vie irrationnel de l'individu ; elle est congénitale par suite du genre de vie fâcheux dont l'ascendance s'est rendue coupable.
L'influence des orages politiques et des désordres religieux' est relativement très minime dans la vie sociale moderne. Elle doit être, au point de vue de son importance et de l'effet produit, placée au même rang que les autres calamités publiques (tremblements de terre, famines, catastrophes financières, incendies, etc.). Sous l'impression de ces désastres, la maladie psychique se déclare tout d'abord chez les individus qui, par suite d'une prédisposition, n'ont pu résister à l'effet bouleversant, déprimant de la peur pour leur propre vie ou pour celle des leurs, de la terreur et des scènes émouvantes des sièges, de la guerre, des soucis de l'existence et des privations par suite du manque d'ouvrage.
Ceux qui dirigent les révolutions sont relativement très souvent atteints de la maladie ^ Cela s'explique par le fait que souvent des individus tarés héréditairement, des excentriques, des êtres étranges se trouvent à la tête de ces mouvements.