‹ Traité clinique de psychiatrieChapitre 44 sur 138 · AGE · texte numérisé non relu

AGE

Les conditions de morbidité des ditïérents âges touchant l'aliénation mentale dillèrent considérablement '.

Elles montrent, comme le dit fort bien Tigges {Rapport sur Marsberg. p. ;288), la folie comme un processus organique surtout rattaché aux conditions vitales intérieures de l'individu lui-même.

Il en résulte un autre fait, c'est que l'intensité et la nature du type morbide doivent correspondre exactement au degré de développement intellectuel et moral.

["Enfance -. — Les troubles psychiques dans l'enfance, c'est-à-dire depuis la naissance jusqu'à la puberté, sont des phénomènes rares. Cela s'explique par le développement psychique incomplet de l'enfant, et par l'absence des excitants efforts dans la lutte pour l'existence, émotions, passions, excès, etc.) qui atteignent le cerveau de l'adulte.

' Ilagen, Recherches sfalistiques. Les malades au-dessous de quinze ans sont très rare* (1,72 pour 752 habitants), et plu» dliommes ^^35) que de femmes (7i. La proportion monte à parlir de cet àse assez rapidement dans les deux sexes (de seize à vingt ans, l sur 40, 10 habitants) et d'une manière égaie jusqu'à trente-cinq ans. De trente-six jusqu'à quarante-cinq ans, elle se maintient à la même hauteur chez les hommes, mais baisse presque de moitié chez les femmes; à partir de quarante-six ans. la proportion baisse dans les deux sexes d'une manière égale.

= Les excellentes descriptions de Maudsley, tra'tuites par Bôhm, p. 273, et Schûle. Ilaiidb.. p. 222. — Scherpf, Jahrb. f. Kinderhe'dky N. F XVI (documents). — Môller. Arch. /'. Psych., XIll, fasc. 1; Emminghaus, Die psychischen Sfoi'ungen des Kindesalteis, 1887.

PSYCHI.\TRIE. 12

Les éléments étiologiques des maladiespsychiques de l'enfant sont presque exclusivement de nature organique, somatique. Dans la grande majorité des cas il s'agit d'organisations défectueuses avec tare héréditaire et déjà frappées dans le germe. La folie apparaît surtout sous forme d'idiotie congénitale en se développant dès les premières années de la vie, ou sous forme de folie morale se manifestant en même temps qu'une névrose (chorée, épilepsie).

En dehors de la constitution névro-psychopathique originaire (tare), l'onanisme précoce et fréquent, conséquence de cette tare, les maladies graves, aiguës, surtout infectieuses, les efforts intellectuels, les lésions de la tête, et, dans quelques cas rares, l'excitation produite par les vers, ont une importance étiologique.

Les causes psychiques, notamment les émotions, les passions, l'éducation manquée, jouent un rôle peu important dans l'étiologie de la folie chez les enfants. Elles peuvent exister, conduisant aussi quelquefois au suicide ', mais elles disparaissent plus vite que chez les adultes.

La peur est plus importante comme cause occasionnelle.

C'est ainsi que s'explique le fait que la folie de l'enfance, même quand elle ne se présente pas sous les formes dégénératives de l'idiotie intellectuelle ou morale ou du trouhle épileptique, porte de préférence le cachet d'une infirmité idiopathique. Aussi le pronostic est difficile, mais ce qui l'aggrave beaucoup, c'est que la folie se produit dans une àme qui n'est pas encore développée et par là compromet grandement son évolution normale organique et psychologique.

L'absence du développement du moi ne permet pas le développement des formes très variées de la folie que l'on observe chez les adultes. Maudsley et Schûle ont montré d'une manière très ingénieuse quelles formes sont possibles et se rencontrent en réalité suivant l'état de développement de la vie intellectuelle de l'enfant.

Dans les premières années de la vie, des cas de folie sensitivo-motrice, furieuse et instinctive, semblable à celle des animaux-, peuvent se produire (cas rapportés par Maudsley, p. "21b). Avec le développement de la sphère sensorielle, apparaissent des cas de folie hallucinatoire dus à des fièvres, à des exanthèmes aigus, et qui compliquent les névroses choréique et épileptique.

Avec le développement de la sphère des conceptions il peut naître des idées délirantes; cependant dans l'enfance l'aliénation mentale va rarement jusqu'aux idées délirantes systématiques, comme dans la paranoïa des adultes, bien que les débuts de cette variété pathologique (imagination fantastique, délires primordiaux et passagers comme substrata des idées fixes ultérieures) puissent remonter jusqu'aux premières années de l'enfance. Les idées obsédantes aussi débutent souvent avant lage de puberté.

1 Stark, Irrenfreund, 1870.

' 11 faut ranger dans cette catégorie les accès furieux très fréquents chez les enfants ; cas rapporté dans Henke's Zeitschrift où il est question d'une vaclie qui, après avoir vêlé, fut prise de folie furieuse.

La mélancolie et la manie sont rares chez les enfants; leur origine n'est presque jamais émotive, mais presque toujours organique (Schiile). La mélancolie se manifeste alors sous forme de stupeur avec actes souvent impulsifs, notamment le suicide; la manie, comme un étatd'agitation caractérisé par une impulsion instinctive à faire des mouvements en même temps qu'il y a un trouble de la conscience et une grande confusion dans les conceptions, avec trace à peine manifeste de la faculté d'association; elle est due le plus souvent à une cause organique (hyperhémie cérébrale fluxionnaire); le cerveau est alors défectueux aussi (idiotie).

T Puberté ^. — A l'âge du développement sexuel, la proportion des cas de folie monte considérablement et rapidement comme dans toutes les phases de la vie physiologique. L'hérédité est l'élément de prédisposition le plus important.

D'après les recherches de Hagen, la proportion des maladies chez les individus héréditairement prédisposés est surtout élevée entre seize et vingt ans.

D'après mes observations personnelles, les personnes du sexe féminin sont plus prédisposées que celles du sexe masculin; cela provient probablement de ce que la prédisposition héréditaire joue en général un plus grand rôle chez la femme et que chez cette dernière la période d'évolution est plus radicale et souvent accompagnée de troubles graves de la nutrition (anémie, chlorose).

Sur la base d'une prédisposition héréditaire, le développement de la puberté, facteur accessoire, peut produire l'aliénation mentale sous différentes formes.

Dans nombre de cas, c'est l'onanisme qui se manifeste si facilement chez les individus tarés, par suite de leur instinct génital précoce et puissant, qui prend alors le rôle de cause occasionnelle. Chez les individus du sexe féminin, les déplacements de l'utérus, jusque-là sans conséquence, ou l'arrêt du développement utérin qui reste stationnaire, puéril, manifestent directement leur influence sympathique réflexe sur l'écorce cérébrale ou indirectement en provoquant des troubles généraux de la nutrition (anémie, chlorose). Le développement anormalement rapide de la taille, les arrêts de développement du crâne ont une importance non moins considérable.

Dans d'autres cas nous n'avons pas encore trouvé l'anneau intermédiaire qui nous explique comment la puberté retentit sur l'état mental. Souvent la psychose disparaît avec la régularisation définitive de la menstruation.

Les maladies psychiques de cet âge sont excessivement variées et ont une pathogénie bien différente.

La prédisposition héréditaire étant ici la cause prédominante, on doit s'attendre à ce que les formes dégénératives jouent le principal rôle. La

' Maiulsley, Journ. of mental science, 1868. — July, Mania puhescenlium. — Skae, Ibid., 1874. — Sterz, Jahrb. f. Psychialrie, 1879, t. II, p. 94.

paranoïa, les idées obsédantes, la folie périodique, circulaire et mélancolique se montrent assez souvent; la folie morale aussi prend un essor assez considérable.

La mélancolie et la manie se montrent aussi, rarement toutefois sous la forme bénigne d'une psycbo-névrose due à une cause émotive (le plus souvent la peur), mais plutôt d'origine organique, directe et primitive, comme c'est le cas dans l'enfance.

La mélancolie apparaît sous la forme grave de la stupeur où elle va de pair avec des actes impulsifs, des représentations obsédantes et des hallucinations impératives qui sont dirigés contre la vie du malade; plus souvent encore ces impulsions poussent à mettre le feu, ce qui a donné lieu à la théorie fausse de la pyromanie de la puberté. La manie a souvent le caractère de la moria et présente aussi beaucoup d'éléments impulsifs.

En même temps on trouve souvent, surtout quand le développement du crâne et du cerveau ont été retardés, des folies furieuses graves ou des états d'agitation délirante et hallucinatoire avec tous les phénomènes de Thyperhémie cérébrale; la marche est rapide et se termine généralement par une imbécillité ou une idiotie permanentes; en général, à cet âge, toutes les maladies idiopathiques sont très dangereuses pour le développement ultérieur de l'organe psychique.

Les folies épileptique et hystérique aussi se développent très souvent à l'âge de puberté.

Sur le terrain hystérique se manifestent alors des variétés maniaques chroniques légères qui ont pour la plupart un fond erotique (désir d'aller dans un couvent, etc.) ou des états de folie épisodique, en partie hallucinatoire, en partie cataleptique, enfin des cas de paranoïa religieuse.

Sous le nom d'hébéphrénie ' Kahlbaum et Hecker ont décrit une maladie juvénile particulière qui se déclare à l'éclosion de la puberté, passe rapidement à l'état de démence, et serait très fréquente.

Cette maladie serait caractérisée, outre l'époque insolite à laquelle elle se montre, parles variations continuelles et protéiques de ses différentes formes 'mélancolie, manie, incohérence) par sa terminaison extraordinairement rapide qui aboutit à un état de faiblesse psychique et par la forme particulière de cette imbécillité terminale (attitude stupide et prudhommesque) dont les signes sont déjà apparents aux premiers stades de la maladie. En même temps les émotions ne sont que très superficielles (rire et plaisanteries ineptes au plus fort de la dépression mélancolique), en sorte que les malades ont l'air de se jouer de leurs anomalies de caractère et d'y mettre quelque coquetterie.

Dans les phases d'excitation il se manifeste une activité puérile et sans but et un penchant à la flânerie; en même temps il y a une apparence de préméditation, de conscience des actes et des paroles stupides de ces malades. Leur élocution aussi est insipide et pleine de phrases pompeuses

' Virchow's Arch., 52. p. 394. Irrenfreund, 1877, 4 et 5.

et vides, avec une préférence pour les termes précieux empruntés aux langues étraûgères, aux classiques, pour les grauds mots, une incapacité à exprimer une idée sous une forme concise, précise, une construction illogique et étrange des phrases.

Les idées délirantes sont, dit-on, rares et, quand il en existe, elles se présentent comme des éléments rudimentaires d'une idée de grief préconçue; mais ordinairement elles se manifestent sous forme de saillies bizarres et ineptes.

Occasionnellement il y a aussi des états d'agitation allant jusqu'à la rage et causés par la masturbation, par la menstruation ou par des hallucinations.

Il me paraît cependant encore douteux qu'il y ait lieu de considérer l'hébéphrénie comme une forme morbide à part.

Dans tous les cas, c'est une psychose dégénérative (puberté, aspect protéiforme, actes impulsifs pour la plupart, troubles émotifs, caractère primordial des idées délirantes de nature très compliquée et sans aucune motivation ou basées sur un raisonnement puéril). La note d'imbécillité qui domine tout ce tableau pourrait s'expliquer en partie par l'imbécillité originaire de ces malades, fait sur lequel insiste aussi Hecker dans l'étiologie des cas qu'il a observés, en partie par la circonstance que, ainsi que le démontre cet auteur dans un exposé psychologique très ingénieux, le processus morbide atteint une vie intellectuelle naissante, pour ainsi dire à son âge ingrat, et arrête son développement.

De même que Schûle {Handburh, p. 213) qui sur 600 cas n'a trouvé que deux cas d'hébéphrénie pure, je n'ai rencontré que rarement ce genre de psychose (8 sur 3,000). Dans tous les cas que j'ai observés il y avait une tare considérable (imbécillité originaire, signes de dégénérescence). Dans deux (chez des femmes il y avait microcéphalie. Le pronostic n'est pas absolument mauvais. Dans un cas il y eut guérison, dans l'autre amélioration durable.

Des symptômes de folie hébéphrénique se rencontrent aussi dans les psychoses maniaques de la puberté avec les symptômes caractéristiques généraux de la psycho-névrose et avec une marche bénigne. L'hébéphrénie n'est probablement qu'une forme de la folie de la puberté en général, basée sur une tare grave; le caractère puéril, précocement prudhommesque du langage, des écrits et de la conduite, est un phénomène qu'on doit attribuer à la phase biologique particulière pendant laquelle la folie de la puberté se développe. La même psychose présente un aspect particulier suivant l'âge auquel elle se produit; cela existe aussi dans les mélancolies et les manies qui, dans la vieillesse, sont d'un genre tout à fait différent de celles de la jeunesse ou de l'âge adulte.

Observation IL — Folie maniaque à Vàge de puberté avec symptôims hi^béphrèniques. Guérison. M^''' Z .., dix-neuf ans, issue d'une famdle tarée. La grand'mère du côté maternel était une imbécile; deux frères de la mère sont morts fous, un autre s'est suicidé. La mère était de caractère anormal; un frère est idiot. La malade était

intellectuellement moins douée que sa sœur aînée, s'est développée très lentement au point de vue physique et intellectuel, a eu de tout temps un caractère renfermé et se sentait déprimée par l'observation faite par elle-même qu'elle était inférieure en beauté et en esprit à sa sœur ainée. La malade n'a jamais souffert de maladies graves. Les règles sont apparues à l'âge de dix-sept ans sans malaise et sont revenues régulièrement à l'époque suivante. Depuis l'apparition de la puberté la malade paraissait parfois un peu exaltée, agitée, passionnée. Une gouvernante grincheuse et sévère a dirigé son éducation et a cherché à la maintenir aussi longtemps que possible au milieu des enfants avec leurs idées.

Au mois de décembre 1879 on se décida à faire faire à la jeune fille son entrée dans le monde. Elle débuta par un voyage en Italie. Dès le mois de janvier, à Naples, elle frappait un observateur attentif par son instabilité, son agitation, son exaltation. Elle commençait à avoir de l'enthousiasme pour tout ce qui est noble et beau, trouvait les beautés de Naples ravissantes, caressait des projets de mariage, voulant se rendre indépendante, parce qu'elle n'était plus un enfant et qu'elle s'était laissée jusqu'ici trop guider par les autres. Elle prenait des airs de protection avec sa grand'tante et sa sœur ainée, lui donnait des conseils sages et prudhommesques, mais était en même temps assez enfant pour jouer avec des petites filles aux jeux d'enfants et pour oublier un moment tous ses projets de faire la grande dame et de le devenit. Son humeur variait brusquement, passant d'une gaité débordante à un pessimisme sentimental et à une inquiétude pleurarde pour sa santé. La malade est très émotive et un désir non satisfait peut la mettre dans une émotion violente. Bien qu'elle fût encore d'une naïveté tout enfantine en ce qui concernait ses vues et ses désirs, elle se plaisait pourtant à vouloir s'imposer en grande dame à son entourage, et souvent avec une solennité comique elle faisait remarquer qu'elle ne se laisserait plus traiter en enfant.

Au mois de juin 1880, à l'époque prémenstruelle, la maladie légèrement indiquée jusqu'alors s'accentua nettement par une exaltation maniaque. La malade dormait mal, devenait inconstante, bavarde, avait des idées précipitées, était aménomaniaque, se déclarait au comble du bonheur, trouvant tout superbe, chantant, dansant, sautant, jubilant et ayant par intervalle aussi de l'exaltation religieuse.

Avec l'apparition de la menstruation la maladie rétrograda et revint à son état antérieur. Vers le milieu du mois de juillet une nouvelle exacerbation prémenstruelle se produisit, cette fois avec une teinte erotique. Elle croyait qu'un jeune homme, qui lui avait été en effet destiné par ses parents, mais qu'elle n'avait pas revu depuis son enfance, était caché dans la maison et que ses parents l'empêchaient de le voir. Elle en demandait compte à son entourage, et, très irritée, cherchait son fiancé dans tous les coins du vaste château.

Après une rémission qui se manifesta avec l'apparition des règles, il y eut un nouvel accès au mois d'août et beaucoup plus accusé. Elle était inconstante, exaltée, ne se mouvait qu'au milieu d'émotions, se prenant d'une vive indignation à cause d'une branche de bois mort du parc, ravie à l'aspect d'une simple fleur des champs; elle montrait de fréquents et brusques changements d'humeur, avait des désirs sans nombre, changeant rapidement; elle était très loquace, avec des idées décousues. A partir du commencement du mois d'août on donna chaque jour à la malade 4 grammes de bromure de sodium.

L'état présent que j'ai dressé au commencement de septembre 1880, à l'occasion d'une consultation, n'a donné au physique aucun résultat, sauf une légère congestion un peu durable du cerveau, un retard des règles, un sommeil troublé et des maux de tête passagers; au point de vue psychique, il a permis de constater des phé-

nomènes d'exaltation maniaque légère avec un cachet hébéphrénique, exaltation qui pouvait encore avec peine être contenue au salon, au milieu du monde. La malade bavarde sans fin, se perd dans des détails fatigants, est brusque dans ses mouvements; son caractère varie sans cesse entre l'orage et la sérénité : tantôt elle rit, tantôt elle pleure. Devant les étrangers et au salon, elle sait se contenir tant bien que mal, mais parfois dans ses promenades au bois elle se roule de plaisir sur l'herbe. Pendant des heures entières elle marche d'un pas accéléré au point qu'on ne peut la suivre sans se fatiguer.

La malade offre un mélange bizarre de l'enfant et de la femme. On s'aperçoit à son aspect qu'elle est encore à moitié enfant, qu'il n'y a pas longtemps qu'elle a quitté sa chambre d'enfant, tandis qu'en même temps elle cherche à jouer à la dame du monde, rôle que pourtant elle n'est pas de taille à jouer. Elle essaie d'en imposer aux autres, mais continuellement elle quitte son rôle; elle cherche à remplacer le grand air qui lui manque par une certaine nonchalance et par l'aplomb, mais dans ces efforts elle devient grotesque et d'un comique achevé. Son étrange état de transition et de formation biologico-psychique se manifeste aussi par sa conversation qui, inépuisable et décousue comme chez les maniaques en général, revêt encore un cachet tout particulier par ses méprises dans le choix des termes, par son langage précieux et affecté, mélangé de locutions banales, même garçonnières, par ses expressions énergiques, ses associations d'idées souvent tout à fait baroques et enfin par le mélange de remarques puériles et de sentences prudhommesques.

Au point de vue sexuel aussi la malade se trouve dans une phase de transition étrange : de l'état d'enfant à l'état de vierge. Elle a un vague pressentiment des rapports sexuels, mais malgré cela elle parait encore tout à fait enfantine. Son amour romanesque pour le « fiancé » avec lequel elle s'est fiancée par « sympathie de sentiments », est un badinage d'amour idéaliste et enfantin et rien moins qu'une affection passionnée, sérieuse, preuve de plus que son âme d'enfant n'est pas encore tout à fait détruite et que son âme nouvelle n'est pas encore développée.

Le caractère hébéphrénique de la maladie se dessine encore plus nettement dans la vie intime de famille et dans les lettres de la malade. Elle comble sa sœur ainée de bons conseils, elle l'assure qu'on trouvera pour elle aussi un bon parti, elle prend un air de tutrice avec sa grand'tante; elle l'exhorte à bien surveiller sa soeur aînée afin que celle-ci ne donne pas son cœur trop à la légère. Elle écrit à son frère de longues épîtres pleines d'exhortations à être sage, comme si elle était la grand'mère de ce jeune homme; elle écrit des lettres puériles et prudhommesques à la fois à une amie, lui recommande de choisir des lectures saines et convenables pour les longues soirées d'hiver; elle lui dit que maintenant elle est obligée de tenir lieu de mère à sa sœur et à son frère; elle se plait à morigéner la gouvernante et d'autres personnes plus âgées qu'elle et se met dans une colère extraordinaire quand on ne lui obéit pas ou qu'on ose l'appeler chère enfant. « Jusqu'ici j'étais trop bonne, je dois montrer un peu d'énergie, sans cela la maison ne marcherait pas ; je serai comme un homme. » En même temps elle fait des vers ineptes de mirliton contre sa gouvernante et se divertit énormément en les lisant.

Aux mois de septembre et d'octobre, la malade est en état d'exaltation maniaque avec exacerbations qui se manifestent à l'époque menstruelle. Elle va et vient dans la maison, cherche partout à imposer le respect, est ordinairement gaie, mais irritable et se met en colère pour les causes les plus futiles; en même temps elle est rebelle, difficile à vivre, fait tantôt le gamin mal élevé tantôt l'enfant. Elle court à tort et à travers dans le parc, tambourine des morceaux sur le piano, n'a de consistance pour rien et fait tout à la hâte. Elle a la rage épistolaire; ses lettres sont

pleines de tournures boursouflées et de sentences ridicules. Le caractère prudhommesque de son langage et de ses écrits frappe aussi son entourage. La gouvernante est maltraitée; elle proteste contre sa tutelle, « puisque son éducation est terminée ». La malade aime les manières du grand monde qui deviennent chez elle des poses comiques et grotesques. Parfois, parmi les symptômes aménomaniaques il y a des heures d'humeur douloureuse et morose et de l'irritation, et elle déclare qu'elle sent qu'elle a changé de tête. Le sommeil est souvent troublé, la fluxion cérébrale par moments nettement prononcée.

A partir de fin octobre la malade devient plus calme et plus rangée. Le caractère enfantin disparait. Elle devient plutôt femme, mais assez souvent encore des réminiscences de sa vie enfantine, de larecherche dans l'expression, des phrases banales, des idées enfantines réapparaissent.

Au mois de novembre l'exaltation maniaque baisse, la malade reconnaît sa maladie. Elle en a honte et sait se dompter. Elle devient naturelle dans ses sentiments et ses conceptions, et abandonne tout à fait ses badinages amoureux. Fin décembre la famille trouve que la malade est redevenue tout à fait normale, mais qu'elle n'a que le degré de développement d'une jeune fille de quinze ans bien élevée. Les phénomènes fluxionnaii-es ont disparu, les règles sont régulières.

Il résulte des renseignements ultérieurs que le développement psychique adulte a eu lieu sans anomalie.

3° Apogée du développement physique et intellectuel. — La période la plus propice à la folie, c'est l'époque du plein développement pliysique et intellectuel, la période des orages de la vie et des plus grands efforts physiques et intellectuels. Chez la femme, c'est entre vingt- cinq et trente-cinq ans que la folie est la plus fréquente; c'est probablement parce qu'à cette époque des espoirs d'amour et de vie agitent le cœur des femmes non mariées, espoirs souvent déçus et qui leur portent de graves atteintes intellectuelles, tandis que chez les femmes fonctionnant sexuellement les influences dépressives des accouchements et de la lactation se font sentir.

Chez l'homme, c'est entre la trente-cinquième et la cinquantième année, parce que c'est la période où les soucis de la position sociale et de la famille, les efforts physiques et intellectuels déployés dans la lutte pour l'existence sont les plus grands et, en même temps, que les excès in Bacho et Venere exercent sur le cerveau leur effet épuisant. Toutes les formes de la folie se rencontrent à cet âge de la « turgescence physiologique » du cerveau, de la plus grande intensité et de la plus grande variété des excitations; la paralysie générale y est particulièrement fréquente.

4" Ménopause '. — La période d'involution chez la femme constitue aussi une cause soit prédisposante soit occasionnelle des maladies mentales.

Sur 878 aliénées femmes que nous avons observées, il y en avait 60 (6,1 p. 100) chez lesquelles la ménopause avait été la cause de la maladie ; cette influence morbide peut être de nature psychique (douleur qu'on éprouve à perdre les sentiments sociaux et éthiques qui se basent sur les

1 Skae. Edinb. med. Journ., X, févr., p. 703; Journal of mental science, 1874; Psychiatv. Centralbl., 187b, p. 182. — Gonklin, Americ. Joiirn. of. insanifij, 1871, oct. — Schlaf,^er, Aile/. Zeitschr. f. Psych., 15. — Kisch, Das kUmakt. Aller der Frauen, 1874. — Lochner, Dlss. Leipzig, 1870. — Von Kraiïl,Allg. Zeitschr. f. Psych., 34.

sensations sexuelles, regret éprouvé surtout par les femmes sans enfants; constatation douloureuse de la disparition des charmes physiques) ; ou bien elle peut être de nature mixte, les perceptions générales morbides qui accompagnent le processus d'involution et la peur traditionnelle et quelque peu fondée du public de cette phase de la vie ébranlant l'équilibre intellectuel. La ménopause peul enfin devenir la cause de la maladie par voie purement somatique quand elle ne se borne pas à mettre hors fonction les organes génitaux et à les atrophier, mais quand elle présente en même temps un processus d'involution de l'organisme tout entier, processus qui ne peut se traduire sans troubles fonctionnels considérables jusqu'au rétablissement de l'équilibre.

Les troubles spéciaux et d'une grande importance pour l'origine de l'aliénation mentale, consistent dans ce cas en sécrétions profuses (ménorrhagies, leucorrhée) et en troubles de la nutrition (anémie) de l'organe psychique, dans la cessation brusque des règles, en névralgies, et généralement en états d'excitation nerveuse dans la région des nerfs génitaux avec l'excitation des organes nerveux centraux qui en est la conséquence (irradiation réflexe).

L'importance de ces facteurs est augmentée par les tares organiques et notamment par les tares héréditaires, par les causes d'afïaiblissement qui précèdent la ménopause (accouchements fréquents, maladies épuisantes) ou qui coïncident avec elle (typhus et autres maladies générales graves, affections locales de l'utérus, notamment métrite chronique et anomalies de position). S'il n'y a pas coïncidence de ces causes adjuvantes avec la ménopause, la maladie psychique ne peut guère se développer.

L'aliénation mentale à la ménopause ne constitue pas une forme spéciale de maladie, mais il est indéniable que les psychoses qui se produisent à cette période présentent à leur début ainsi que dans leur cours des symptômes somatiques se ramenant à la ménopause même et que les états d'excitation sexuelle provoqués par le processus involutif peuvent, soit par voie allégorique, soit inconsciemment par l'excitation de l'écorce cérébrale, donner au tableau clinique un aspect qui indique nettement son origine et sa base sexuelle.

Parmi ces symptômes il faut noter la fréquence de la nature sexuelle des délires {iO cas de ma statistique personnelle dont j'ai fait mention), des hallucinations olfactives (6) et l'illusion d'être influencée physiquement par des ennemis (10), sensation qui doit être attribuée à l'excitation des nerfs sensitifs irradiée dans la moelle épinière. Les formes morbides que nous avons constatées dans les 60 cas observés étaient : 1 délire aigu 1 folie circulaire, 36 paranoïa avec délire primordial de persécution, 6 paranoïa avec délire primordial religieux, 12 démence paralytique, 4 mélancolie.

La mélancolie de la ménopause ' présente les caractères de la mélancolie

* Comparez : Kracauer, Die Mel. der Frauen nach dem Kllmaklerinm. Dissertation inaugurale, 1882.

sénile ou du moins de celle qui est basée sur l'impuissance du cerveau ; car elle est ordinairement caractérisée par des idées nihilistes (appauvrissement, anéantissement général, souvent aussi avec une note hypocondriaque). Les états de peur angoissante et la crainte du suicide sont très fréquents.

Etablir une ménopause pour le sexe masculin^ ainsi que particulariser les psychoses qui se produisent à cet âge (cinquante à soixante ans), ne me paraît admissible ni au point de vue biologique ni au point de vue clinique.

Les psychoses qu'on signale comme appartenant à la ménopause masculine, doivent évidemment être classées parmi les psychoses séniles et sont motivées par un senium précoce.

5° Vieillesse. — Au delà de cinquante ans, la proportion des cas de folie baisse rapidement dans les deux sexes. Par contre dans la vieillesse qui pour bien des gens usés avant le temps par la lutte pour l'existence, par les excès, par de graves maladies constitutionnelles, etc., commence parfois un peu avant cinquante ans (senium précoce), un nouvel élément étiologique, l'involution sénile du cerveau, se fait sentir.

Si cette involution se produit rapidement et avec intensité, si elle se combine avec une dégénérescence graisseuse du cœur, avec l'artério-sclérose, ou si elle est compliquée par des maladies athéromateuses en foyer de l'encéphale, on voit, se développer un état de débilité mentale qui, si la vie se prolonge assez longtemps, peut aller jusqu'à l'imbécillité complète (démence sénilej.

Les troubles de la nutrition et de la circulation qui se rattachent à l'involution sénile prédisposent beaucoup aux maladies psychiques.

Les formes pathologiques qui se manifestent sur la base d'un cerveau sénile et impuissant sont les mélancolies, les manies et les syndromes de la folie. La base organique dégénérative donne à ces psychoses du cerveau impuissant un cachet particulier comparativement aux psycho-névroses qui atteignent le cerveau jeune et non taré.

Elles se signalent par leur caractère grave, idiopathique, organique, par les troubles sensitifs, vaso-moteurs, trophiques, moteurs, qui les accompagnent et qui vont parfois jusqu'aux attaques apoplectiformes et épileptiformes, par des symptômes de faiblesse psychique qui se manifestent dans tous les sens. Cette débilité se manifeste dans la vie des sentiments, par le caractère superficiel des émotions, ce qui n'empêche point que des émotions d'origine organique, comme l'angoisseprécordiale, puissentse produire sans entrave ; dans les représentations, il y a faiblesse de la mémoire, embrouillement, lacunes, baisse de la faculté de conclusion, de jugement ; les idées délirantes qui peuvent naître par hasard ne se produisent qu'exceptionnellement par réflexion ; ordinairement ce sont des délires primordiaux. Les efforts de volonté de ces malades sont faibles et décousus.

La mélancolie sénile de ce genre est une mélancolie agitée, vague. Son

' Skae, Edinb. med. Joiirn., XI, sept., p. 232. {Schmidfs Jahrb., 128, p. 326).

mobile est la peur. Cette augoisse n'est qu'exceptionnellement un phénomène de réaction qui se rattache à des idées délirantes et à des hallucinations ; elle constitue plutôt un phénomène primaire et de cause organique. Les réactions motrices consistent en une inquiétude instinctive, en actes de destruction, surtout dans le rongement des ongles, les égratigaures de la peau. A chaque moment l'émotion de la peur peut s'élever au degré d'un raptus.

Ces malades deviennent alors un danger pour eux-mêmes et pour les autres.

Ils n'essaient que rarement de s'expliquer leur caractère morbide, et leur explication est toujours puérile.

Le délire qui consiste à s'accuser soi-même est rare, xlsa place on trouve des délires micromaniaques et nihilistes dont le comble consiste à nier sa propre existence et celle des autres, et même celle du monde extérieur.

Ordinairement l'idée délirante que tout est perdu et que le malade est incapable de payer fait naître le refus de manger, mais on vient facilement à bout de cette résistance passive, étant donné le caractère superficiel de l'émotion, et temporairement l'abstention fait place à une véritable gloutonnerie.

Il s'y mêle aussi parfois des délires hypocondriaques nihilistes (corps imaginaires, perte de certains organes, etc.). Des troubles de la sensibilité, de la perception générale et des illusions peuvent parfois se présenter comme bases de ces délires monstrueux ; mais ordinairement ce sont des créations primordiales d'un cerveau gravement atteint dans sa nutrition.

Les manies qui se développent sur la base de la dégénérescence sénile ont le caractère des manies idiopathiques graves.

Elles se rapprochent de la manie paralytique, car elles ont comme accessoires : la manie de faire toutes sortes de projets sans plan, un empressement puéril, des délires des grandeurs insensés, une excitation erotique outrepassant toutes les convenances ; elles présentent une faiblesse intellectuelle de tous les sens, des défectuosités éthiques ; passagèrement elles arrivent à une fureur accompagnée de symptômes d'hyperhéniie cérébrale fluxionnaire.

Les syndromes de folie — qu'on pourrait peut-être interpréter comme des étals d'inanition épisodique ou finale du cerveau en involution — sont caractérisés par la prédominance des délires primordiaux nihilistes, souvent hypocondriaques, de nature monstrueuse et stupide et d un décousu désespérant. Les émotions de réaction sont faibles, puériles, à moins que l'angoisse précordiale ne rende la situation dramatique. Alors ou peut s'attendre au suicide ou à l'homicide.

Ordinairement ce qui prédomine c'est la peur enfantine d'une mort horrible, avec une motivation inepte et marquée par un hurlement et des cris monotones, idiots. Il y a encore des perceptions hostiles et une méfiance extrême de l'entourage, épisodiquement des hallucinations terrifiantes (bains de sang, massacres généraux, cercueils, cadavres, potences ; délires d'empoisonnement, crainte de la fin du monde, etc.).

Ces psychoses du cerveau sénile n'out pas naturellement un pronostic favorable. Ce sont ordinairement les prodromes ou des épisodes d'une démence sénile. Ce n'est que dans des cas rares qu'elles se terminent sans qu'il reste une débilité psychique appréciable.

Outre ces psychoses séniles proprement dites, on rencontre jusqu'à une vieillesse très avancée, chez des individus dont le cerveau était resté jusque-là exempt de dégénérescence sénile, des psychonévroses bénignes ' qui ne diffèrent en rien de celles de làge adulte.

METIERS Eï PROFESSIONS

C'est un facteur trop complexe pour pouvoir donner des résultats satisfaisants au point de vue étiologique, malgré tous les efforts de la statistique.

Si, par exemple, les matelots, les tonneliers, les charretiers sont souvent frappés d'aliénation mentale, cela tient moins à leur métier qu'aux excès alcooliques amenés par leurs occupations.

Chez les ouvriers qui travaillent auprès du feu, c'est la chaleur qui souvent provoque la folie.

Les domestiques sont assez souvent atteintes d'aliénation mentale. On a pu constater dans ces cas comme causes : la nostalgie, les fâcheuses conditions sociales et familiales qui ont souvent poussé ces pauvres êtres à aller chez les autres, les rudes besognes qu'elles endurent, en général leur situation sociale d'opprimées, l'amour déçu, le surmenage dans leur métier.

Les maladies mentales sont fréquentes aussi chez les prostituées chez lesquelles la surexcitation nerveuse par excès sexuels, ainsi que la boisson, la misère, la syphilis, pourraient être considérées comme causes.

Les couches sociales inférieures sont frappées du fléau de la pauvreté, de la misère sociale, de l'insuffisance de nourriture, des habitations insalubres, avecle rachitisme, la scrofule et la tuberculose commeconséquence ; de plus elles sont adonnées aux excès du plus mauvais et du plus délétère des alcools et elles sombrent facilement dans la lutte pour l'existence.

Dans les classes élevées, les équivalents de ces maux soni : les iufluences héréditaires, la nervosité, une éducation qui efféminé, les débauches de toutes sortes, les passions, les ambitions, etc.

Les personnes qui travaillent de tête sont plus prédisposées que les artisans, mais il est peu probable que le surmenage - intellectuel seul puisse produire l'aliénation mentale chez un adulte. A côté il y a toujours une constitution névropathique ou un chagrin de ménage, des soucis, des humiliations venant de l'entourage ou de supérieurs hiérarchiques ; ou bien il

' Comparez : Mendel, Die Manie, p. 142. Mania lypica chez un vieillard de quatre-vingts ans avec guérison.

' Comparez : Voisin, Traité de la paralysie générale, p. 483.

s'agit d'hommes qui, en apparence enfants de la chance ou du favoritisme, ont obtenu une position qui est au-dessus de leurs moyens intellectuels et qu'ils cherchent à conserver par le surmenage, en se privant de sommeil, en ayant recours aux stimulants cérébraux. La base des psychoses qui se développent par ce surmenage excessif du cerveau, c'est la cérébrasthénie. Si les vaisseaux sont d'une perméabilité anormale, il se produit alors facilement un délire aigu ou une démence paralytique; la mélancolie, la démence aiguë et la folie peuvent se produire.

On ne peut pas contester l'influeuce préjudiciable du surmenage intellectuel sur le cerveau jeune et envoie de développement '. Il est indéniable qu'à notre époque névrosée on charge souvent dans nos lycées de trop de choses hétérogènes le cerveau de l'élève, en même temps qu'on tient trop peu compte du physique. Les lycées ne sont essentiellement que des écoles préparatoires de philologie et une réformé de l'enseignement serait nécessaire. Hasse [Die Ueberburdung unserer Jugend,Brâ[inschw eig, 1881) a signalé ce fait, mais il a peut-être exagéré linfluence nuisible du surmenage, car les causes prédisposantes subsistent toujours (tares héréditaires, constitution névropathique, esprit borné) ; de même des causes adjuvantes (onanisme, traitement trop sévère à l'école et à la maison, ambition blessée parce qu'on n'a pas obtenu une bonne place, etc.). Les cas de maladie cités par Hasse sont surtout des cas d'épuisement psychique avec phénomènes d'excitation. Gomp. Haunhorst, Ueber den Einfluss der Ueberburdung, etc., Greifswald, 1851 ; Lippmann, Ueberbiirdimgspsijckosen, Breslauer Zeitschr., 1884, 2.

On a remarqué la fréquence de la folie chez les artistes, les poètes, les acteurs remarquables '^

L'organisation plus affinée qui rend la plupart de ces individus névropathes, capables de produire des créations extraordinaires, paraît avoir en même temps pour cause un amoindrissement de la for -e de résistance du cerveau contre les excitations; peut-être faut-il aussi tenir compte de leur agitation nerveuse continuelle ainsi que de l'irrégularité de leur vie.

Dans l'armée % les maladies mentales sont plus fréquentes que dans la vie civile. La nostalgie, la mauvaise nourriture, la masturbation, le surmenage physique, les mauvais traitements de la part des supérieurs jouent un rôle étiologique chez les troupiers. Chez les officiers la plus grande morbidité s'explique par les excès de toutes sortes, avec l'impossibilité résultant des rigueurs du service de réparer ses forces après les

' Arndt, Le/i/'6. der Psyck., p. 305.

- Comparez Hagen, Ueber die Verwandtschaft des Génies mit dem Irresein. Alhj. Zeilschr. /'. Psych., 33, fasc. 5 et 6. — Uespiae, Psychologie naturelle, I, p. 456.

■' Uiifour (Ann. méd. Psych., 1812, juillet) trouve que le suicide est plus fréquent dans l'armée que dans la vie civile; le maximum de la fréquence se rencontre entre vingt et trente ans; ce sont surtout les officiers qui sont souvent atteints (20 p. 100, tandis que la proportion numérique entre officiers et troupiers est de 3 à 4 p. 100) et exclusivement de paralysie. — Frôlilicli, Zeitschr. f. Psycit., 36, fasc. 2 et 3. — Sommer, Ibid., 43, p. 14. — Dietz, Ibid., 44, p. 209.

J'ai en sept ans et demi soigné 30 officiers et militaires; 27 étaient paralytiques.

débauches, le célibat, les passe-droits, les humiliations dans le service qu'il faut supporter à cause d'ane discipline rigoureuse.

Le chiffre des maladies psychiques causées par l'accumulation de toutes ces causes préjudiciables au soldat est encore beaucoup plus élevé pendant la guerre*. Les grandes campagnes de ces derniers temps ont fourni l'occasion d'observer ces psychoses de la guerre. Outre les psychoses ordinaires on rencontre en majorité les formes idiopathiques graves fnotamment la paralysie) de pronostic mauvais. La cause en est évidemment dans les fatigues épuisantes de la guerre. En première ligne il faut considérer le surmenage physique dû au manque de sommeil, la chaleur, le froid, les marches forcées, le mauvais gîte et la nourriture souvent insuffisante qu'on cherche à compenser en se livrant aux excès alcooliques ; en seconde ligne viennent en compte les plus grandes exigences et les plus grands efforts psychiques que nécessite un service dur et plein de responsabilités en face de l'ennemi, puis les émotions et les agitations des batailles. Vient encore le souci de la famille qu'on a laissée à la maison et le souci de son existence, la nostalgie, la perte des parents et des camarades : tous ces éléments psychiques s'accentuent dans l'armée battue par suite de la panique de la retraite, du chagrin patriotique de la cause perdue, par la captivité.

Enfin il y a encore les influences importantes et les préjudices causés par les maladies épuisantes (typhus, dysenterie, etc.) et par les blessures.

L'influence épuisante et anéantissante de la guerre ressort encore nettement de cette fine observation faite par Arndt, qu'au cours de la guerre il se développe chez la majorité des combattants un certain état d'irritabilité nerveuse et d'irritation psychique qui donne lieu à bien des excès, à des actes d'insubordination, et ne disparaît souvent qu'après des mois et même des années de repos. Arndt relève à ce propos comme phénomènes d'épuisement : la facilité à la fatigue, le manque de gaîté, une détente générale, l'incapacité de travailler comme de coutume et par suite un mécontentement contre soi-même et contre tout le monde, le besoin de dormir et l'insomnie, une grande irritabilité, une impressionnabilité à la peur, la production facile des sentiments d'angoisse, les idées sombres, hypocondriaques, allant jusqu'au taedium vitœ.

De cet état neurasthénique à la véritable maladie mentale il n'y a qu'un pas. Un accident minime et accessoire suffît alors pour la provoquer.

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