MALADIES CONSTITUTIONNELLES AIGUËS
Une cause assez importante de troubles pour les fonctions intellectuelles sont les maladies aiguës, notamment celles où des températures fébriles très élevées sont atteintes rapidement et suivies par un brusque abaissement critique de la courbe terminale. Dans ce cas il se produit ordinairement des troubles élémentaires des processus intellectuels sous forme d'aliénation consciente (somnolence, sopor), des troubles de la perception (illusions), de la sensation centrale (hallucinations) et des représentations (troubles dans la forme, accélération dans la marche des conceptions, troubles de l'association, confusion, délires). Cette excitation symptomatique ou sympathique de l'écorce cérébrale se borne à produire ces troubles élémentaires ou bien il se fait une participation générale et compliquée de l'organe psychique. Les types cliniques qu'il faut classer parmi les délires se distinguent en général de ceux qu'on a l'habitude de rencontrer dans les maladies mentales par leur instabilité, par la profonde atteinte du sensorium, par l'incohérence et le décousu des idées et par la participation prédominante de la sphère sensorielle centrale sous forme d'hallucinations. Ces états délirants sont essentiellement empreints du cachet de la confusion hallucinatoire, car l'organe de représentation est irrégulièrement excité par des stimulants non adéquats et les facultés psychiques d'ordre supérieur (attention, réflexion) ont singulièrement baissé. Aussi dans ce cas il est rare qu'il se produise une folie systématisée, des anomalies permanentes de l'esprit, des idées délirantes déterminées et amenant une transformation totale de la personnalité. Toutefois les transitions sont imperceptibles, et il n'est pas rare que des folies chroniques se greffent sur le délire des maladies aiguës et deviennent des maladies à part.
Dans les maladies aiguës le délire existe essentiellement à deux stades de l'évolution morbide : à l'apogée du processus morbide et pendant la période de résolution. Le délire de l'acmé ou délire fébrile, au sens plus restreint du mot, se rencontre surtout dans les maladies aiguës infectieuses et doit évidemment son origine aux troubles de la circulation et de la nutrition que le processus fébrile produit dans le cerveau et dans le corps tout entier, notamment lorsqu'il y a des températures élevées (action favorable sur le délire des antipyrétiques). Parmi les troubles les plus
1 Comparez rexcellente monographie de Krtlpelin, Ueber den Einfluss acuter Krankheilen, etc., avec beaucoup de citations d'ouvrages spéciaux {Avch. f. Psych., t. XI et XIJ) et dont les conclusions sont résumées dans l'expoâéque nous donnons plus loin.
importants de ce genre qui apparaissent au début du processus fébrile, on note : l'augmentation de l'action du cœur, l'hyperhémie de l'écorce cérébrale, l'oxydation peu active des éléments albumineux avec apport insuffisant ; au cours de la maladie, on voit prendre une importance particulière : l'hyperhémie veineuse causée par la faiblesse fonctionnelle et la dégénérescence du myocarde, la thrombose des capillaires, l'engorgement, l'œdème, l'accumulation des produits de décomposition de la mutation intraorganique dans le cerveau. Ajoutons encore l'effet toxique des produits infectieux circulant dans le sang, agissant comme éléments de fermentation et qui, indépendamment de la fièvre (par exemple au stade d'incubation, quand il n'y a pas encore de fièvre), peuvent produire des délires toxiques.
Le délire de l'acmé a souvent un caractère mussitant, mais il peut aussi se manifester sous forme d'agitation anxieuse avec hallucinations et idées de persécution correspondantes, ou comme délire furieux.
Le délire qu'on rencontre au stade de résolution dans les maladies fébriles (délire d'inanition, de collapsus, d'épuisement ou délire asthénique) a pour base l'anémie et le trouble profond de la nutrition de l'écorce cérébrale. Il est particulièrement fréquent dans les maladies caractérisées par la chute brusque de la température (pneumonie, exanthèmes aigus) ; l'abaissement brusque fait que le myocarde, mis par la fièvre dans un état d'activité plus grande, se relâche dans son énergie et par conséquent n'alimente plus suffisamment l'écorce cérébrale épuisée par la combustion plus grande du stade fébrile et qui a besoin physiologiquement d'un afflux plus considérable. Les processus morbides qui s'accompagnent d'une perte rapide et profuse de liquides, comme le choléra, sont souvent suivis de délire d'inanition.
Outre la faiblesse du cœur et la déperdition des liquides il faut, d'après Krâpelin, prendre encore en considération l'effet des modifications chimiques et peut-être histologiques que produisent les matières infectieuses et les produits de décomposition de la mutation intraorganique dans le cerveau, notamment dans la malaria et le typhus. Les prédispositions héréditaires et autres, qui dans le délire fébrile ont peu d'importance, jouent ici un certain rôle.
Krâpelin explique par le changement plus profond et p^us durable de l'organe central l'apparition de symptômes plus nombreux que dans le délire fébrile, la participation plus profonde de la personnalité allant jusqu'à la formation des systèmes et aux illusions de détail, la plus longue durée, le pronostic moins favorable, et la terminaison non rare par des psychoses qui prennent une allure chronique. Ces délires d'inanition se manifestent donc cliniquement ou comme des troubles aigus élémentaires (hallucinations, délires de nature indifférente ou anxieux, incidemment angoisse, etc.) ou comme des formes plus compliquées et confuses de mélancolie, de manie hallucinatoire, d'épuisement psychique, et forment alors des transitions vers les psychoses indépendantes proprement dites.
Le développement des véritables psychoses à la suite des maladies aiguës, par suite des processus infectieux et fébriles qui accompagnent ces maladies, peut se manifester à la suite du délire de l'acmé ou du stadium decrementi ou se produire plus tard pendant la convalescence.
Les psychoses qui se développent pendant l'acmé sont probablement dues à une destruction des tissus, aux troubles graves de la circulation (thromboses, embolies pigmeutaires), aux hémorragies capillaires, suite de la dégénérescence aiguë des parois vasculaires, ainsi qu'aux irritations parenchymateuses qui peuvent aller jusqu'à l'inflammation.
Pour les psychoses survenant au stadiun decrementi il faut incriminer la difficulté à compenser les troubles de la nutrition et de la circulation cérébrale, la difficulté à débarrasser le cerveau des produits de décomposition, les processus anatomo-pathologiques provoqués par la fièvre et qui persistent, enfin les troubles de la nutrition cérébrale par suite des modifications histologiques et des complications dans les organes végétatifs.
Enfin les maladies aiguës fébriles peuvent, par leur action affaiblissante et épuisante sur le cerveau, provoquer une prédisposition aux maladies psychiques, et alors les émotions, le surmenage intellectuel, l'alcool et d'autres facteurs peuvent amener l'aliénation mentale.
Parmi les maladies aiguës isolées, le typhus, la pneumonie et la fièvre intermittente jouent un rôle très important.
Typhus. — Au stade prodromique et pendant la fièvre initiale il se produit des délires qu'on peut considérer comme toxiques et qui en évoluant deviennent pour la plupart vertigineux. Ce sont des cas d'infection grave avec une mortalité allant jusqu'à 61,5 p. 100. Les délires commencent par des hallucinations terrifiantes de la vue et de l'ouïe, prennent au cours de leur développement des formes hallucinatoires et mélancoliques avec angoisse et peur de la mort, impulsions par réaction au suicide et à l'assassinat, délire des persécutions, souvent aussi l'idée fixe du péché mortel.
Les délires fébriles à l'acmé de la maladie sont occasionnés par les produits infectieux, les troubles de la circulation, la dégénérescence parenchymateuse et la destruction des tissus nerveux ainsi que par les complications. Leur type fondamental, c'est la stupeur allant jusqu'au sopor par hyperhémie, œdème, augmentation des liquides (Buhl) et augmentation de la pression intracranienne. Sur cette base on rencontre des illusions, des hallucinations confuses avec incohérence des idées, souvent aussi avec des phénomènes d'irritation psychomotrice (typhomanie), de sorte qu'ils se rapprochent des formes maniaques.
Le pronostic de ces délires fébriles n'est pas défavorable. Souvent ils se terminent par des complications du côté des organes végétatifs, surtout la pneumonie, les hémorragies, le décubitus, la pyohémie, par des obstructions veineuses dans le cerveau avec perte des globules blancs (le duc Charles- Théodore).
Dans environ un tiers des cas le trouble psychique survit à la fièvre pendant des mois et même des années. Il reste comme résidus du délire
quelques idées délirantes accompagnées d'hallucinations et d'un état d'esprit très sujet aux terreurs. Les malades deviennent abrutis intellectuellement, incohérents démence aiguë ', par suite de la destruction des tissus nerveux, de l'atrophie cérébrale aiguë dépôt pigmentaire dans récorce cérébrale (Hoffmann , diminution de la graisse Buhr .
Les troubles psychiques pendant la convalescence du typhus doivent, selon Krapelin, être attribués à l'anémie, à la décomposition du sang, à Tencombrement du sang par des produits de décomposition, dans les cas aigus : à la dégénérescence pigmentaire graisseuse et à l'atrophie cérébrale aiguë dans les cas prenant une allure chronique.
On constate quatre formes différentes :
1° Des états délirants calmes qui durent des journées et même des semaines. Le pronostic est favorable. Le délire des grandeurs est ici d'une fréquence surprenante ;
2° Des états d'agitation maniaque incohérente, avec délire des grandeurs et souvent avec hallucinations allant jusqu'à la folie furieuse. Dans la plupart des cas, guérison dans le premier mois ; la moitié guérissent pendant la première année. Ce délai passé, le malade devient inguérissable. On rencontre plus rarement des états mélancoliques avec agitation, incohérence et hallucinations visuelles et auditives;
3° Mélancolies calmes, même stupeur, avec idées délirantes; c'est la forme la plus fréquente. Le caractère devient morose ; irritabilité ; délire des persécutions et de la culpabilité ; dans 30 p. 100 des cas il y a aussi des hallucinations. En même temps grand épuisement, amaigrissement et faiblesse psychique. Dure pendant des mois. Guérison dans 6o p. 100 des cas. Transition à la manie, à la folie ; la terminaison par le gâtisme n'est pas rare ;
4° Démence aiguë ; les malades deviennent idiots, enfantins, pleurnicheurs, immobiles, stupides, profondément épuisés physiquement et psychiquement. Marche de la maladie lente. Dans 66 p. 100 des cas durée plus d'un an. Dans oO p. 100 des cas, pas de guérison.
Observation III. — Psychose dans le typhus [mélancolie stupide à la suite du délire fébrile initial). — M"»*^ Petrisch, trente et un ans, femme d'un négociant, n'a jamais été malade, sauf de chlorose, à Tépoque de la puberté; mère de quatre enfants; depuis trois mois enceinte de nouveau ; a été atteinte le 28 octobre 1881 de fièvre avec un violent frisson initial. Le 30, dans un accès violent de fièvre, elle se sauva de la maison ; le 2 novembre on la retrouva en délire dans les environs de Gratz et on l'amena à l'hôpital. Lors de sa réception la malade était en stupeur légère.
Elle se plaint de douleurs générales dans les membres et d'une grande faiblesse. Température : 39°. La malade n"a qu'un souvenir sommaire de ce qui s'est passé les jours précédents. Elle se rappelle d'avoir quitté la maison la nuit sans savoir où elle allait et s'être couchée quelque part pour se rafraîchir. Elle sait qu'elle était dans un cimetière ; tout lui paraissait brouillé et travaillait terriblement dans sa tête.
Quelques heures après son entrée à l'hôpital, la malade devient inquiète, a de fausses perceptions, frappe son entourage, refuse de manger, ne peut plus être
gardée dans le quartier médical et est transportée le 3 novembre dans le quartier psychiatrique.
La malade y arrive en stupeur. Température 40 à 40'', 4 ; pouls 120. Le gonflement de la rate, le météorisme, la sensibilité dans la région iléo-csecale permettent d'établir le diagnostic de typhus. L'utérus se sent à deux doigts au-dessus de la symphyse. Le 4 au soir avortement (fœtus au commencement du quatrième mois). Forte perte de sang. Ensuite baisse de la température de 40 à 37°, 4. Augmentation de la stupeur. Température irrégulière à la suite de la perte de sang (37 à 40°), grande prostration et anémie, stupeur profonde avec réaction de terreur aux phénomènes du monde extérieur.
A partir du 11, avec des températures de 38 à 40°, des éléments mélancoliques se manifestent au milieu de la stupeur. La malade déclare qu'elle est oppressée par des remords, qu'on devrait la jeter dans la cour au milieu des ordures : elle a commis les crimes les plus abominables, elle appartient au diable, elle n'a pas de religion ; elle a mal confessé ses péchés et cela lui pèse sur la poitrine. Elle n'est plus M™° P... ; son mari attend qu'elle soit confessée pour l'assommer ensuite. Elle voit des hommes noirs, des crapauds, des serpents, des scorpions, pousse souvent des cris de terreur et se cache sous la couverture de son lit. Grande résistance passive contre son entourage dont elle a peur, refus de nourriture, en partie pour s'humilier, en partie parce que le Christ a dit que si elle ne mangeait pas elle délivrerait de pauvres âmes damnées.
Vers la fin de novembre la défervescence commence et les symptômes du typhus disparaissent. A partir du milieu de décembre la malade n'a plus de lièvre, mais malgré une alimentation abondante, elle est anémique, épuisée, stupide. Parfois le repos de la nuit est troublé par des visions de morts et de figures noires ; elle entend des voix dire qu'elle est une mauvaise personne.
Au mois de janvier 1882, la malade devient tout à fait stupide, malpropre; résistance passive ti'ès grande, mutisme, pas de réaction aux piqûres d'aiguille. Passagèrement, on est obligé de lui faire ingérer des aliments de force. Les symptômes mélancoliques délirants disparaissent sous le masque de la stupeur, ils ne se reproduisent que du 17 au 21 janvier avec relâchement de la stupeur. La malade déclare qu'elle est une mendiante, qu'il faut lui mettre son couvert sur ses genoux, c'est là la vraie table des mendiants. Elle renoncerait plutôt à manger qu'à sa foi religieuse. Figure tirée par le chagrin, peau d'une pâleur de cire, nutrition gravement troublée, turgor vitalis profondément abaissé. Troubles graves de la conscience. La malade se croit au ciel, prend les gens de son entourage pour des saints et des anges, le médecin pour Dieu le père ; elle croit qu'elle est la Madone.
A partir du 20 janvier, de nouveau, stupeur profonde avec paroles très rares et toujoui's accusations dirigées contre elle-même ; de temps en temps elle se met à genoux en demandant qu'on lui fasse subir des tortures, qu'elle ne reniera point sa foi.
Au commencement de mars, la malade commence à se remettre physiquement. Au mois de mai il existe encore un état d'épuisement psychique et par moments des accusations contre elle-même. Elle commence à s'occuper à des travaux manuels faciles ; de temps en temps elle répond correctement ; du reste attitude rêveuse et somnolente. Aux mois de juin et de juillet amélioration progressive de l'état intellectuel (progrès de la faculté d'orientation, capacité et goût pour le travail, disparition de la peur, de l'illusion de petitesse) aussi bien que de 1 état physique (retour des menstrues et augmentation du volume du corps). Du status retrospectivus qu'on a dressé le 27 août, après guérison, et que ladirec-
tion de l'asile central m'a gracieusement communiqué, il ressort que la malade ne se rappelle que du frisson initial, de l'introduction d'aliments par force quand elle était à la clinique et qu'elle n'a qu'un souvenir vague, comme d'un rêve, de son transport à l'asile. Pour tous les autres faits il y a chez elle amnésie complète.
Vers la fin du mois de juin sa conscience s'éclaircit peu à peu. La malade s'oriente lentement sur le temps et les lieux, elle reconnaît sa maladie et peut à nouveau penser clairement. Elle juge sa capacité physique et intellectuelle comme égale à celle qu'elle avait avant la maladie et présente dans les derniers temps jusqu'à son départ de l'asile l'aspect dune complète santé physique et intellectuelle.
Variole. — Ici encore on rencontre parfois des stades prodromiques, probablement par suite du processus d'intoxication, des états d'incohérence, d'agitation furieuse même qui durent jusqu'au stade de suppuration et qui peuvent même passer à l'état de maladie mentale chronique. Les délires de l'apogée de la maladie sont attribués par Krapelin à une hyperhémie congestive, à des processus infectieux, à des troubles profonds de la mutation intraorganique et aux douleurs violentes causées par le processus variolique sur la peau et les muqueuses.
Quand la fièvre tombe, il se produit encore des états délirants hallucinatoires asthéniques, d'une durée éphémère, en connexité avec la baisse rapide de la température et avec une exsudation séreuse profuse des pustules.
Les psychoses chroniques comme suite immédiate de la variole sont rares. Krapelin n'en a trouvé que 8 cas rapportés dans les publications médicales; la durée variait entre plusieurs mois et une année. Elles se déclaraient au commencement de la troisième semaine de la maladie et c'étaient pour la plupart des états de mélancolie anxieuse. On a aussi observé des types de manie délirante.
Scarlatine, rougeole, érysipèle de la face. — Sont rarement cause de troubles psychiques. Durée : des semaines et même des mois. Le pronostic est ordinairement favorable.
Fièvre intermittente. — Dans les deux tiers des cas rapportés par les auteurs spéciaux et appartenant à cette catégorie, il s'agit d'une folie intermittente, l'intoxication malarienne remplaçant l'accès de fièvre et ayant une durée de plusieurs heures, tout au plus d'une journée, avec un retour quotidien, mais rarement tierce ou quarte, et avec des intermittences.
Ces accès de psychose typique peuvent exister dès le début à la place des accès de fièvre intermittente (fièvres intermittentes larvées) souvent sans aucun phénomène fébrile. Parmi les formes cliniques les plus fréquentes de cette psychose malarienne vicariante, Krapelin a trouvé des états délirants mélancoliques avec agitation et angoisse violente, hallucinations terrifiantes, impulsions homicides et au suicide, en somme des états très semblables à ceux de l'agitation épileptique. Parfois des spasmes tétaniques et épileptiformes accompagnaient le paroxysme, qui habituellement se terminait par un sommeil de plusieurs heures, et le malade se réveillait sans se rappeler les faits antérieurs ou tout au plus avec un vague souvenir comme le souvenir d'un rêve. On rencontre plus rarement des états d'exaltation
ma niaque avec du délire confus des grandeurs ou des états de dépression mélancolique calme, avec des idées de terreur vague et des illusions de l'ouïe, enfin des états d'incohérence apathique allant jusqu'à la stupeur complète.
Une autre forme est représentée par les psychoses (ordinairement état d'exaltation maniaque) qui se substituent graduellement aux accès de fièvre et finissent par les faire disparaître.
Enfin une folie chronique peut se développer après un délai de plusieurs mois et même de plusieurs années sur la base d'une cachexie malarienne comme expression de l'anémie, de la mélanémie (embolie pigmentaire de l'écorce cérébrale, Griesinger). Les cas rapportés par les auteurs nous montrent jusqu'ici comme prédominant la démence et les états aigus, plus rarement la folie furieuse, l'incohérence mélancolique délirante avec hallucinations. Le pronostic, avec traitement fortifiant, n'est pas défavorable.
Rhumatisme articulaire aigu. — Les médecins anciens ont reconnu que le rhumatisme articulaire aigii peut se compliquer de symptômes cérébraux graves et même mortels. Doit-on expliquer ce fait par l'élévation de la fièvre, par des influences toxémiques, par des complications hyperhémiques méningées, inflammatoires ou endocardiques ? C'est encore aujourd'hui une question fort discutable.
Krâpelin divise en deux groupes ces cas d'affection cérébrale rhumatismale aiguë. Le premier présente des phénomènes cérébraux graves durant des heures et même des semaines entières par suite de l'hyperhémie des centres nerveux allant jusqu'aux processus transsudatifs ou jusqu'aux phénomènes de la méningite qui est causée par des processus emboliques pyémiques. Dénoument fatal dans 70 p. 100 des cas. Le deuxième groupe est caractérisé par ce fait que, avec une augmentation rapide, hyperpyrétique de la température, il se développe des états délirants qui arrivent bientôt au collapsus et pour la plupart ont une terminaison fatale (apoplexie rhumatismale, rhumatisme typhoïde). Les résultats de l'autopsie sont en majorité négatifs, de sorte qu'on peut penser à des processus toxémiques par suite d'un ferment pyrogénique rhumatismal pernicieux.
D'ailleurs, dans la première et la deuxième semaine de la maladie , les délires fébriles ordinaires peuvent se développer dans 52 p. 100 des cas avec collapsus et dénouement fatal, avec hyperhémie simultanée des méninges et du cerveau.
On observe souvent dans la troisième ou même dans la sixième semaine, comme phénomènes consécutifs à la fièvre, des complications graves (endocardite, péricardite, pneumonie), souvent simultanément avec des récidives du processus rhumatismal, des troubles psychiques qui disparaissent avec la chute de la fièvre, mais qui peuvent persister quand l'organisme est très affaibli.
Krâpelin a trouvé des délires hallucinatoires avec états d'angoisse durant jusqu a trois semaines, des cas de délire mélancolique avec agitation durant plusieurs mois, parfois avec des convulsions, de la chorée, des accès vertigineux, puis des hallucinations incohérentes avec une nuance
dominante d'anxiété, enfin des états maniaques alternant avec la stupeur. Chez les individus affaiblis déjà antérieurement et épuisés par la maladie, les psychoses aslhéniques à marche chronique et provoquées par des causes occasionnelles insignifiantes, ne sont pas très rares.
Un groupe qu'on rencontre fréquemment et qui appartient à cette catégorie, comprend : les états d'agitation mélancolique ou maniaque avec grande incohérence, épuisement psychique, illusions des sens, passage rapide à la stupeur et avec 12 p. 100 de guérisons. Dans un autre groupe il s'agit d'états de dépression mélancolique avec transition vers le délire hallucinatoire ou bien à la stupeur, souvent avec des troubles cérébraux moteurs graves. Tous les malades ont guéri au bout d'un mois.
L'alternative entre l'affection articulaire et la psychose qu'on observe parfois est, d'après Kràpelin, plutôt accidentelle, et il fait remarquer que, d'un côté, l'affection articulaire ne disparaît qu'en apparence parce qu'avec l'apparition de la psychose, la douleur n'est pas ressentie comme autrefois et ne donne lieu à aucune manifestation; que, d'autre part, la psychose peut, dans les rechutes de la maladie articulaire, se maintenir temporairement par suite de finfluence hyperhémiante de la fièvre sur le cerveau anémié et épuisé. La chorée est survenue dans 12 p. 100 des psychoses asthéniques.
Polynévrite^ — Dans cette maladie souvent occasionnée par infection, on a aussi observé des psychoses (confusion hallucinatoire), surtout à son apogée. Dans tous les cas elles sont rares, si Ton élimine les cas de polynévrite chez les alcooliques. Korsakow^ a observé 16 cas qui n'étaient pas d'origine alcoolique; il les attribue à l'action des toxines et appelle ces psychoses qui, à son avis, sont typiques (confusion générale avec ou sans hallucinations, avec amnésie pour les événements récents), cerebropathia psychica toxsemica.
Pneumonie. — Ici l'affaiblissement de la constitution, notamment par le potatorium, a une importance considérable. Les délires fébriles à l'apogée de la maladie se rencontrent dans les cas graves, notamment dans les pneumonies du sommet et quand la constitution est affaiblie. Ils sont occasionnés par la congestion cérébrale et très rarement par la méningite ; ils éclatent du quatrième au sixième jour, ne durent pour la plupart que quelques jours et indiquent un danger sérieux. Mortalité : 3o,4 p. 100. On observe ici aussi bien des délires mussitauts que des accès de délire furieux.
Chez les individus tarés, affaiblis par le potus, le délire peut survivre à la période fébrile (troubles graves de la nutrition cérébrale, activité du cœur affaiblie, décarbonisation insuffisante du sang par suite de l'hépatisation).
Souvent il se développe encore des psychoses sous forme d'agitation anxieuse, craintive, avec délire des persécutions ou délire des grandeurs, avec humeur gaie, hallucinations nombreuses, incohérence des idées,
1 Korsakow, Zeltschr. f. Psychiatrie, 47, fasc. 6, p. 54, rapporté du russe.
impulsions motrices, durant des semaines et même des mois, avec terminaison favorable.
Les délires de la défervescence sont des délires de collapsus, amenés par la faiblesse du cœur qui se produit avec la chute de la fièvre et rend possibles les obstructions veineuses et les excrétions œdémateuses dans le cerveau. Ils se rencontrent surtout chez les individus déjà affaiblis avant la maladie, surtout par le potus ; ils se manifestent par des états d'agitation hallucinatoire avec incohérence et inconstance des idées, insomnie, grande prostration, températures subnormales. Les hallucinations et les délires sont généralement de nature terrifiante (persécutions, empoisonnements, péchés mortels), mais il y a aussi des délires des grandeurs. Leur durée n'est ordinairement que de quelques jours, mais ils peuvent persister pendant des semaines et même des mois entiers pour disparaître enfin avec les forces et un sommeil réparateur et suffisant. Guérison dans 84 p. 100 des cas.
Influença '. — Les épidémies de ces dernières années nous ont montré que cette affection générale provoque , dans une proportion extraordinaire, des troubles nerveux et physiologiques. Ces maladies basées sur l'épuisement fonctionnel et l'inanition du système nerveux central, doivent probablement être ramenées à des troubles graves de la nutrition causés par des toxines. En dehors de la neurasthénie générale, Kirn a constaté en majorité des cas de délire asthénique allant parfois jusqu'à Mncohérence hallucinatoire.
Ces délires se déclaraient quatre ou huit jours après la cessation de la fièvre et guérissaient pour la plupart au bout de trois à six semaines, passant rarement à l'état de folie chronique et se terminant encore plus rarement par la mort. Exceptionnellement on a aussi constaté une mélancolie par épuisement, avec trouble du sorhmeil et décadence physique très accentuée ; cependant, au bout de six à huit semaines, on obtenait ordinairement la guérison. Très rarement (6 fois sur 54 cas) la psychose a fait son apparition après l'influenza sous forme de manie légère.
Krapelin a observé dans les psychoses, suites de l'influenza, des états dépressifs à base neurasthénique, tantôt de la mélancolie, tantôt se rapprochant de la folie, puis delà confusion hallucinatoire due au collapsus et à l'état d'inanition.
Choléra. — Outre les états soporeux, comateux et le délire aigu qui se rencontrent parfois dans le stade typhique et de réaction, Krapelin a relevé dans les rapports des auteurs 19 cas de troubles mentaux qui se sont déclarés pendant la convalescence comme expression d'un trouble profond de la nutrition de l'écorce cérébrale. Il existait des états d'agitation éphémères avec grande confusion, des symptômes mélancoliques avec idées délirantes et illusions des sens durant plusieurs semaines, et de la stupeur. Le pronostic est ici favorable sans exception.
* Ilirn, Zeltschr. f. Psychiatrie, 48, fasc. 1 et 2. — Krapelin, Deutsche med. Wochenschri/f'f 1890, n" 11.