MALADIES CONSTITUTIONNELLES CHRONIQUES
Anémie. — La base pathogénique d'un grand nombre de maladies psychic|ues, c'est l'anémie, quand celle-ci dure et est plus ou moins constitutionnelle. De même que l'anémique est en général plus accessible aux influences morbides, il l'est de même dans la sphère de la vie psychique; son irritabilité devant les agents étiologiques des maladies (notamment les causes qui agissent sur les vaso-moteurs et sur le moral) est plus sensible. L'anémie constitue ici une prédisposition très importante et par sa présence renforce toute autre prédisposition déjà existante chez l'individu. Elle peut même être le véritable substratum anatomique de la maladie.
L'anémie chronique provoque de la dépression intellectuelle, de lirritabilité, du dégoût intellectuel et une incapacité allant jusqu'à la stupeur; la fatigue intellectuelle amène dans ce cas un épuisement rapide. Lliyperhémie veineuse est probablement due à un phénomène analogue dans les cas de troubles du cœur non compensés.
Les psychoses qui se manifestent sur ce terrain sont des mélancolies simples ou des manies, ou bien, quand il y a une tare préexistante, des formes graves de la mélancolie stupide, de la démence primaire, de la folie furieuse allant jusqu'au délire aigu.
La notion générale d'anémie est insuffisante, comme le fait remarquer Schûle avec raison, et Ion ne saisit que d'une façon imparfaite comment l'anémie peut amener un trouble de la nutrition des cellules ganglionnaires de l'écorce cérébrale (troubles de l'innervation vaso-motrice, de la vitesse circulatoire, de la pression du sang, de la diffusion, dégénérescence graisseuse des parois vasculaires du myocarde, notamment dans les anémies pernicieuses).
L'anémie peut être due à des causes bien différentes : les pertes de sang, les maladies aiguës et chroniques épuisantes, l'inanition, les abcès, l'allaitement trop prolongé, les couches réitérées, les affections anémiantes, l'insomnie, les maladies graves des organes de la digestion, les maladies graves des organes génitaux féminins, la chlorose, la puberté, les excès sexuels, etc., peuvent être cités comme les causes principales de l'anémie. Il faut encore prendre en considération que, chez les individus tarés, notamment chez les femmes, une anémie constitutionnelle qui commence dès l'âge de puberté et défie tous les remèdes, est un phénomène très fréquent; on peut le considérer comme le symptôme d'une affection nerveuse trophique grave.
L'anémie d'origine aiguë (par pertes de sang, consomption fébrile) paraît, d'après mes observations, provoquer des troubles psychiques (stupeur, démence primaire, états d'agitation maniaque aiguë, plus souvent mélancolique, avec peur violente et illusions des sens, presque exclusivement du sens visuel) seulement chez les individus qui sont déjà affaiblis ou prédisposés.
1 Schule, Handbuch, p. 333,
L'effet profond provoqué par les pertes de sang aiguës chez les personnes déjà affaiblies auparavant devient évident à la suite des saignées qu'on fait aux aliénés ; lors même d'une excitation maniaque ils tombent subitement dans la stupeur ou bien, après un apaisement de courte durée, ils présentent un tableau symptomatique beaucoup plus grave. Le retour des menstrues pendant la maladie psychique peut aussi produire un effet semblable.
Tuberculose pulmonaire^ — L'importance étiologique de la phtisie pulmonaire dans l'origine des maladies mentales est, ainsi que cela ressort des recherches statistiques de Hagen, moins grande qu'on le supposait autrefois.
On connaît l'insouciance d'esprit et la tranquillité de ces malades, leurs illusions optimistes sur la nature de leurs souffrances.
Chez certains d'entre eux, il se produit cependant une mélancolie qu'on doit vraisemblablement mettre sur le compte de la maladie pulmonaire consomptive, anémiante; cette mélancolie, quand la vie se prolonge assez longtemps, mène à la débilité psychique par suite de l'atrophie cérébrale qui se développe et du ramollissement œdémateux du cerveau qui coexiste souvent.
Skae et Clouston trouvent à cette mélancolie des caractères particuliers (phthisical insanity; et ils signalent spécialement les suivants : irritabilité d'esprit, méfiance, apathie, suspicions non motivées avec accès périodiques de colère violente. Dans les stades fmaux de la phtisie pulmonaire, un délire d'inanition peut se produire comme chez les autres épuisés, les agonisants, les individus qui meurent de faim, etc. Ici le délire a ordinairement un caractère mussitant et consiste surtout en conceptions et illusions des sens d'une nature gaie; cependant les illusions terrifiantes et amenant une réaction défensive peuvent aussi exister.
Syphilis^. — La syphilis peut aussi par des procédés différents, aussi bien (iomme dyscrasie que par sa localisation cérébrale sous forme de troubles simplement inflammatoires et spécifiques, amener à la folie. L'importance de cette dernière cause nous impose le devoir de lui consacrer une étude spéciale dans la pathologie spéciale.
Ici nous ne parlerons que des psychoses produites par la dyscrasie ellemême, par le trouble de la nutrition cérébrale dû à la chlorose syphilitique. Ce que nous avons dit de l'importance de l'anémie constitutionnelle peut aussi s'appliquer dans son essence à cette forme particulière de l'anémie. La crase syphilitique est une cause d'affaiblissement et une prédisposition
1 \ia.gen, Allf/. Zeitschr. f. Psych.,1, p. 253. — Le même, Siafistische Unterstichunr/en, etc. p. 245. — Clouston, Edhnb. med. Journal, p. 861. — Le même, Journal of ment, science. l\, avril. — Skae et Clouston, Ibid. 1877, avril.
' Voir Pathologie spéciale : Lues cerebralis. Concernant les formes purement dyscrasiques consulter surtout Erlenmeyer, Die luetischen l'sijcliosen., 1877. Ripping, -I//.7. Zeitschr. /'. Fsych., 37, fasc. 6, trouve que le lues n'est que rarement un pliénomène étiologique direcd'une psychose et admet avec raison comme causes accessoires importantes : excès, sexuels, potus, vie irrégulière avec beaucoup d'émotions, nourriture insuffisante, cures affaiblissantes et médicamenteuses appliquées dans le traitement de la syphilis.
pour le cerveau et peut même amener une psychose grâce au concours d'éléments accessoires insignifiants (émotions, trauma capitis, excès d'alcool). Ainsi Jolly et Emminghaus {Allg. Psychopath., p. 35o) ont observé chez des syphilitiques des accès de folie transitoire furieuse à la suite de causes insignifiantes.
On rencontre plus souvent des psychoses chroniques, notamment la mélancolie avec délire du péché et syphilophobie, puis des manies violentes, graves, avec explosion subite et terminaison rapide et fréquente par la démence.