‹ Traité clinique de psychiatrieChapitre 55 sur 138 · MALADIES LOCALES CHRONIQUES · texte numérisé non relu

MALADIES LOCALES CHRONIQUES

Le cerveau reçoit par la voie nerveuse splanchnique les impressions venues des organes les plus éloignés et dont la nature exerce une influence particulière sur l'état d'esprit. Dans ce cas il est très remarquable de voir combien est différente l'influence des divers organes (euphorie bien connue des phtisiques et des tabétiques comparée à l'état de malaise profond allant jusqu'à la dépression mélancolique et hypocondriaque qu'on rencontre dans les maladies des parties génitales et des organes gastriques). Outre l'influence sur l'humeur, sur l'état des sentiments psychiques, les maladies des organes végétatifs peuvent encore provoquer des sensations concrètes, exciter ou paralyser des centres vaso-moteurs par la transmission réflexe d'états d'irritation des nerfs végétatifs et par là troubler la circulation cérébrale. En dehors de la voie motrice cet effet peut aussi être produit par des phénomènes mécaniques (maladies du cœur); enfin les maladies splanchniques peuvent, en troublant la composition du sang, en entravant ou en augmentant les sécrétions, changer la composition chimique du sang, le nourricier du cerveau.

Affections gastriques K — Il est hors de doute que le catarrhe gastrique aigu et plus encore le catarrhe chronique exercent non seulement une grande influence sur l'état d'esprit, mais provoquent assez souvent des psychoses qui alors prennent pour la plupart le caractère de la mélancolie avec nuance hypocondriaque.

Mais il faut ici un diagnostic et une pathogénie minutieux et exacts, et ne pas donner sans preuve des types morbides vagues tels que hémorrhoïdes, obstruction des veines-portes, congestion du foie, etc., ou même des symptômes accidentels comme, par exemple, situation anormale des intestins, à laquelle autrefois et récemment encore (Schrôder v. der Kolk) on attribuait une signification étiologique particulière.

Dans ces cas la pathogénie n'est pas nette. Schûle (Hanclbucli, p. 275) invoque la relation nerveuse directe qui existe entre la région vasculaire

' Flemming, Allrj. Zeitsclir. f. Psijch., 2. — Le même, Psychosen, etc., p. 138. — Leube, Ziemsseiis, Manuel, VIL — Niemeyer, Deutsche Klmik, 1858, p. 473. — Schrôder v. der Kolk, Geisleskrcmkheiten, p. 177. Psych. Centralbl., 1873, p. 78. ^ Glax, Rohitsch-Sauerbrunnen. Graz, 1876, p. 49. — Holthoff, Erlenmeyers Correspondenzblait, 1872, p. 125.

occipitale (sphère émotive?) du cerveau et les viscères abdominaux par l'intermédiaire des nerfs splanchniques qui s'insèrent dans les ganglions cervicaux intérieurs, ainsi que par les nerfs qui proviennent directement du foie. Il faut encore y ajouter l'hyperhémie veineuse, peut-être vaso-paralytique, des organes de la digestion, qui agit comme agent anémiant et par conséquent atteint directement le cerveau dans sa nutrition, puis l'atteinte indirecte du cerveau par le trouble des processus de résorption dans les cas de catarrhe digestif par hyperhémie veineuse. La constipation qui existe toujours dans ces cas ne fait qu'augmenter l'intensité du catarrhe et contribue à entraver la circulation. Il faut aussi admettre comme possible que l'acide acétique et l'acide sulfhydrique qui se forment et sont résorbés dans l'intestin rendent le sang toxique. Dans certains cas analogues il n'y a cependant pas de catarrhe gastrique, mais il existe une neurasthénie gastrique (névrose du nerf vague), phénomène précurseur partiel d'une neurasthénie générale et qui provoque évidemment la psychose par voie directement nerveuse.

Dans les publications spéciales on cite des cas de psychoses réflexes ou éloignées, provoquées par l'irritation intestinale due à des helminthes ' ou à un médicament anthelminthique; ordinairement on a trouvé comme causes des lombrics et parfois aussi des vers solitaires. Les premiers, diton, pourraient provoquer des états d'agitation du genre des manies aiguës. Avec le taenia on pourrait plutôt songer au trouble de la nutrition qu'il cause qu'à l'excitation réflexe sympathique (cas de mélancolie chronique chez un homme rapporté par Maudsley, op. cit., p. 249). Les oxyures peuvent indirectement amener des psychoses par le fait qu'ils poussent à la masturbation et que cette dernière engendre la maladie psychique.

En somme les psychoses vermineuses sont des phénomènes rares qu'on rencontre le plus souvent chez des individus jeunes et presque toujours sur un terrain névropathique.

Maladies du cœur\ — Outre l'endocardite ulcéreuse qui occasionnellement peut arriver à l'embolie cérébrale^ et à la démence apoplectique, il faut encore ici prendre en considération les lésions des valvules et les hypertrophies compensatrices du myocarde. Les congestions actives, quand la compensation est défectueuse, comme l'hyperhémie veineuse dans le cerveau, le poumon (angoisse) et les organes végétatifs (catarrhe, anémie), peuvent retentir dans le domaine psychique. D'autre part il est possible (Karrer, Gislain) que l'affection organique du cœur (hypertrophie) ne survienne que secondairement à des états d'agitation chroniques, notamment l'agitation anxieuse, étant donné que ces états amènent une suractivité du cœur; il est encore possible que la dégénérescence graisseuse

1 Vix, Allr/.Zei/schr. f. Psych., 18. — Debout, Bull, génér. de Ihérapeut., 1853, 15 janvier.

- V. KralTt, Allg. Zeitschr. f. PsijchiaL, 26, p. 556.

^ Weslphal, Vh-chow's Arch., XX. — Sioli, Arch. f. Psych., X, 141.

* Mildner, TVfen. med. Wochenschrift, 1847,46, 47. — Burmann, West R'ding asyl report, 1873, IIL — Witkowsky, Allg. Zeitschr. f. Psych., 32, p. 347. — Karrer, Hagen Slutist. l'ntersuchungeii, 39, p. 705.

et l'atrophie du cœur se développent consécutivement à des psychoses qui mènent au marasme. On a souvent exagéré l'importance étiologique des maladies organiques du cœur dans l'origine des psychoses.

Karrer {Recherches statistiques de Hagen, 1876) a trouvé 26 p. 100 à l'autopsie des aliénés d'Erlangen et 25 p. 100 chez ceux qui ont été disséqués à l'institut pathologique, d'anomalies du cœur; donc il y avait entre les deux une différence minime. Mildner et d'autres encore trouvent que quand les affections organiques du cœur ont une influence, les hypertrophies du ventricule gauche et les lésions des valvules aortiques provoquent ordinairement des états d'agitation maniaque tandis que les hypertrophies du ventricule droit et les affections mitrales produisent de la mélancolie. Cependant les cas de manie observés par Mildner se comportent pour la grande majorité comme ceux de mélancolie avec agitation. En terminant un essai qui jette une vive lumière sur les difficultés et la nature complexe de la question, Witkowsky conclut que, sauf dans les lésions aortiques, les affections organiques du cœur chez les aliénés sont liées à une inquiétude et à une inconstance continuelles (sentiments d'oppression?) dont les manifestations ont souvent une allure instinctive et s'accentuent assez souvent jusqu'aux violences excessives contre leur propre personne et celle d'autrui.

Affections rénales K — Hagen puisant dans son expérience personnelle et celle des autres, cite de nombreux exemples de véritables maladies mentales (non seulement coma et délires) au cours de la néphrite aiguë et chronique. Il s'agirait ordinairement d'états mélancoliques avec délire de persécution et d'empoisonnement. Dans un cas, il y eut guérison; dans l'autre, mort due à la maladie principale.

On nous communique eu outre encore quatre cas de dégénérescence rénale chronique avec maladie mentale, mais ces cas ne sont pas clairs au point de vue étiologique et compliqués par la ménopause, une pneumonie, un ptosis, une hémorragie méningée.

Hagen cherche la corrélation pathogénique qui existe entre l'affection rénale et la psychose dans l'urémie aiguë et chronique.

Maladies des organes sexuels chez- la femme-. — Leur influence ne doit pas être négligée. Le rôle principal est joué ici par les changements de texture et déposition (flexions, versions, descentes, prolapsus) de la matrice, quand ceux-ci provoquent des troubles inflammatoires et irritatifs chroniques.

Dans aucun de ces cas, les anomalies de sentiment et les anomalies nerveuses en général ne doivent manquer. Au point de vue de l'importance étiologique on peut ranger immédiatement après ces états les affec-

Mlagen, Allg. Zeltschr. f. Psych., 38; Schmidfs Jahrb. , 1880. n" 6. — Raymond, Zeitschr. f. Psych., p. 4.

' L. Meyer, Die Beziehungen der krankhaften Zustcinde und Vorgânge in den Sexualorganen des \Yeibes zu Geisfesstôrungen, Berlin, 1870. — Amann, Ueber Einfiuss der weiblichen Geschlechtskmnkheiten auf das Xerrensyslem. Munich, 1872, 2^ édition. — Wiebecke, Allg. Zeitschr. f. Psych., 23. — Millier, Ibid., 25. — Hertz, 27. — Hipping, 39. — llegar, Zusammenhang der Geschlechtskrankheiter mit nervosen Leiden. Stuttgart, 1885.

lions névralgiques et hyperesthésiques du vagin l'vaginisme), puis les catarrhes chroniques, les hypertrophies du col, les fistules et les troubles dans le développement.

Ce n'est que rarement que les néoplasmes malins (carcinome) et autres amènent des troubles psychiques, tout au plus indirectement des mélancolies d'origine psychique ou des délires d'inanition au stade de marasme.

Les psychoses utérines ne se signalen t par aucun caractère morbide particulier. L'opinion qu'elles ont habituellement un caractère erotique ou hystérique est erronée. Cette conclusion découle déjà de la variété de la pathogénie.

La maladie sexuelle, lorsqu'elle cause des règles profuses, de la leucorrhée, etc., ne produit dans la plupart des cas qu'un affaiblissement général de la constitution qui, par la suite, constitue une prédisposition aux névroses et aux psychoses.

Dans d'autres cas, l'affection génitale trouve cette prédisposition déjà existante, l'accentue et devient la cause accessoire de la maladie.

Son effet alors peut être :

a). Psychique, en tant qu'elle produit la stérilité avec la dépression morale qui en est la conséquence.

p). Directement nerveux par l'irradiation réflexe des excitations utérines, allant directement à l'organe psychique, ou par voie indirecte par influence vaso-motrice ou encore par l'intermédiaire d'une neurasthénie sexuelle. Dans le premier cas, on observe généralement de la paranoïa avec délire primordial erotique expansif ou de persécution, parfois aussi de la nymphomanie. Les cas de maladie occasionnée par le vaginisme et éclatant après la défloration (démonomanie, folie erotique hallucinatoire, Schiile) ont la même origine.

Les maladies du second genre aboutissent pour la plupart à des mélancolies qui prennent un cours aigu, à des manies avec trouble profond de la conscience et à des délires erotiques ou, comme équivalent de ces derniers, à des délires religieux et démonomaniaques.

Les psychoses provoquées par la neurasthénie sont la paranoia avec délire de" persécution physique ou la dysphrenia nevralgica ainsi que la folie raisonnante chronique et mélancolique. La constitution névropathique comme condition étiologique de la maladie quand celle-ci a une origine nerveuse, est chose plus que probable, à mon avis.

y). Trouble humoral {)ar la production de l'anémie. Ici on observe presque exclusivement des mélancolies, et comme Schûle {Handb., p. 281 j le fait remarquer, souvent avec délire du péché et démonomanie.

A propos des maladies sexuelles, nous devons aussi parler de la menstruation '■ et de ses anomalies comme causes d'aliénation mentale.

1 Brierre, Traité de la menstruation. — Le même, Annal, méd. psychol..XV, p. 574. — Frese, Petersburger med. Zeilschr., 1861, 2, p. 126. — Schlager, Allri. Zeilschr. f. Psych., 15, p. 457. — L. Mayer, Die Menstruation im Zasammenhang mil psycJiisc/ier Stcirung dans Beitrëf/e zur Geburtsh. et Gynâcol. von der Gesellschaft der Geburtshilfe in Berlin, 1872. — Storer, Insanify of women. — Schrôder, Allg. Zeilschr. f. Psych., 30, 31. — V. Kraiït, Arch. f. Psych. VIII, fasc. 1.

Ici encore on peut admettre ime pathogénie psychiqQe, humorale et nerveuse. L'absence du processus menstruel aménorrhée) peut se faire sentir psychiquement en produisant la peur d'une maladie grave et inguérissable ou de la gravidité (Mayer).

Le trouble humoral se produit quand des règles profuses amènent à l'anémie et créent par là une prédisposition à la maladie ou bien accentuent cette dernière si elle existe, ou encore agissent comme causes accessoires.

Les cas les plus importants sont ceux d"origine nerveuse. Pour les comprendre, il faut tenir compte du fait que même physiologiquement le processus menstruel met le système nerveux central dans un état d'irritabilité excessive et diminue la force de résistance contre les excitations (Schrùder, Ziemssen's Handb., X, p. 30o). Si le système nerveux a déjà naturellement une prédisposition névropathique, s'il est taré et déséquilibré, alors le processus menstruel normal suffit, à lui seul, pour provoquer des troubles dans l'organe nerveux central, troubles qui, selon la gravité de la tare, se manifestent sous forme d'une légère migraine ou sous forme d'états psychopatiques des plus graves. Il y a même des cas où le retour régulier delà période menstruelle amène des troubles psychiques et donne lieu à une véritable folie périodique. Ce n'est pas Thémorragie menstruelle, mais l'irritation nerveuse complexe des nerfs ovariens due à l'ovulation qui est importante; cela ressort des cas où les paroxysmes reviennent à la période menstruelle sans que l'hémorragie menstruelle se produise. Le phénomène nerveux doit probablement provenir des troubles vaso-moteurs du cerveau, produits par action réflexe par les nerfs ovariens.

Dans quelques cas rares, on a observé la folie (ordinairement la folie furieuse aiguë) consécutivement à la suppression subite de l'hémorragie menstruelle, suppression causée par l'effroi ou par le froid, et l'on a admis la menstruatio suppressa comme cause de folie. Il est admissible qu'une congestion collatérale vicariaute du coté du cerveau établisse cette connexité.

Mais ordinairement la psychose et la menstruatio suppressa sont les effets simultanés d'une même cause et ont une origine vaso-motrice. L'aménorrhée chronique elle-même qu'on accuse souvent d'être la cause de la psychose, ne l'est pas, du moins au point de vue somatique ; elle n'est qu'un phénomène accessoire d'une maladie ^ui a pour cause commune avec elle un trouble dans le développement, ou une maladie des parties génitales, ou une cachexie, ou un trouble général de la nutrition.

Affections des organes génitaux chez Vhomme '. — Elles jouent un rôle étio-

logique bien insignifiant et sont ordinairement les symptùmes d"un état

névropathique congénital ou d'une névropathie acquise par excès sexuels,

souvent par onanisme.

Tel est surtout le cas pour la spermatorrhée et l'impuissance. Le trouble

1 Comparer l'excellent travail de Curschmann, Ziemssen's Handb., LX, p. 360. — Lisle, Arch. génér., 1860, sept, et oct. (sur la spermatorrhée).

mental réel (mélancolie, mélancolie hypocondriaque) ne se rencontre dans ce cas probablement que sur le terrain d'une forte prédisposition congénitale ou acquise. L'impotentia psychicacoeundi, qui se manifeste chez les individus affaiblis sexuellement, qui se défient de leur puissance par suite de l'échec qu'ils ont subi lors de leur premier coït, et chez qui la honte du premier insuccès agit comme idée d'entrave et comme idée obsédante empêchant tout succès pour l'avenir, est déjà par elle-même un phénomène pathologique.

Il faut encore rappeler, comme digne d'attention, la mélancolie hypocondriaque qui se produit parfois chez certains individus névropathes affaiblis par les excès sexuels avec l'idée délirante qu'ils sont syphilitiques, idée provoquée par des excoriations inofîensives, par la balanite, la blennorrhagie, etc.

Page 1