‹ Traité clinique de psychiatrieChapitre 58 sur 138 · FOLIE PAR INTOXICATION ALCOOL · texte numérisé non relu

FOLIE PAR INTOXICATION ALCOOL

Parmi toutes les substances qui ont sur le système nerveux central une action délétère, l'alcool, pris en trop grande quantité, tient le rang le plus important.

L'alcool est devenu une plaie populaire (épidémie alcoolique) qui non seulement appauvrit les individus et même les peuples, mais porte aussi de graves atteintes à leur prospérité morale, intellectuelle et somatique.

Le penchant à consommer l'alcool est renforcé par l'habitude, et l'hérédité qui contribue à la conservation de cet usage contracté par habitude; elle agit directement ou indirectement, car la faiblesse de constitution produite chez les descendants par l'abus de l'alcool chez les ascendants, les amène, pour ainsi dire instinctivement, à la consommation des boissons alcooliques (Bar). L'impulsion à consommer de l'alcool, née sur cette base, reste souvent à l'état latent, jusqu'à ce que le système nerveux devienne asthénique par suite d'une maladie grave aiguë ou chronique, par suite d'émotions, etc. -.

En dehors des accidents nombreux, crimes, suicides, maladies ner-

' Map;nan, De Valcoolisme, Paris, 1874. — Bôhm, Ziemssen's Handb., XV. — Biir, Der AlkohoUsmiis, Berlin, 1878 (excellente monographie).

2 C'est d'une manière analogue que les individus prédisposés sont arrivés à l'abus de la morphine, du chloral, de l'opium. Il est surprenant de voir quelles doses énormes de ces substances sont souvent supportées dans la neurasthénie.

veuses graves, qu'il provoque directement ou par liérédité, l'abus de l'alcool est aussi un agent étiologique important dans l'origine de certaines maladies mentales (alcoolisme chronique et psychoses qui se développent sur cette base, puis épilepsie et démence paralytique).

Suivant l'état social, la nationalité, le climat, etc., le nombre des aliénés a paru varier entre 1/9 et i/3 des personnes reçues dans les asiles, sans comprendre ces ivrognes invétérés, en pleine décadence physique et intellectuelle, et qui, au détriment de la famille, de la moralité et de la sécurité publiques, circulent encore librement.

C'est par des procédés bien difïérents que l'alcool produit ses effets nuisibles sur le système nerveux central. En première ligne il faut considérer l'action directe de l'alcool sur le cerveau, action qui, au point de vue clinique, est en partie excitante, altère les tissus, et qui, d'autre part, amène une paralysie vaso-motrice. Alors les petits vaisseaux se dilatent, les vaisseaux plus grands subissent une dégénérescence athéromateuse, ce qui favorise les apoplexies.

L'effet paralysant sur les vaisseaux se manifeste par l'agrandissement des voies vasculaires (tonus abaissé), par l'obstruction lymphatique, par la migration des globules blancs du sang et par l'épaississement de l'arachnoïde et de la pie-mère, ainsi que par la prolifération des granulations pacchioniques. Souvent aussi il se produit de lapachyméuingite hémorragique.

Par l'effet excitatît qu'il produit sur le cœur, l'alcool provoque d'abord des fluxions qui sont encore aggravées par l'hypertrophie du myocarde.

Dans les stades suivants le myocarde subit la dégénérescence graisseuse, ce qui, avec la paresse vasculaire et la dégénérescence athéromateuse des vaisseaux, provoque des troubles dans la circulation.

La nutrition de l'organe psychique souffre indirectement du changement de composition du sang (hydrémie, diminution de la fibrine), de même que des troubles profonds de l'alimentation générale, des troubles de la mutation intraorganique causés par la dégénérescence graisseuse des organes (le foie), le catarrhe chronique de l'estomac avec dégénérescence graisseuse des glandes stomacales, la cirrhose du foie, la néphrite chronique interstitielle et parenchymateuse.

Mais l'alcoolisme agit aussi psychiquement par les conflits sociaux dans lesquels il entraîne l'ivrogne, par la ruine de sa prospérité financière, de son bonheur familial, de son honneur civique.

Enfin il y a encore une circonstance qui mérite l'attention : c'est que souvent la boisson est un moyen pour éteindre les chagrins, les soucis, les contrariétés, les remords, et alors deux facteurs étiologiques puissants se trouvent réunis pour produire l'aliénation mentale.

Nous avons déjà signalé combien l'alcool amylique est plus délétère que l'alcool éthylique qui est beaucoup moins dangereux. L'absinthe, si répandue en France et en Suisse', a aussi une action particulièrement délétère.

* Magnan, De l'alcoolisine, Paris, 1874. — Le même, Annal, méd. psych., 1874, p. 302, et Gaz. mêd., 1869, 5.

Souvent aux préjudices causés par les excès alcooliques s'ajoutent des troubles somatiques faim, froid, misère) et psychiques (rixes, dangers ., une existence de vagabond et d'aventurier passée dans la misère, le libertinage et les privations. Souvent cette existence aventurière ainsi que le penchant à l'abus des boissons alcooliques constituent déjà des symptômes de maladie mentale (imbécillité avec instincts pervers, folie morale . Au point de vue étiologique, les excès dans la consommation de l'alcool agissent en partie comme cause prédisposante, car ces abus affaiblissent le système nerveux central et pour ainsi dire le transforment anatomiquement (alcoolisme chronique), de sorte qu'il est doué d'une force de résistance moindre aux causes accessoires ; d'autre part, les excès alcooliques agissent comme causes accessoires sur tout cerveau déjà prédisposé d'une manière quelconque.

Cette prédisposition peut être due à une tare héréditaire, à une faiblesse fonctionnelle, suite de débauches, de maladies épuisantes, de lésions de la tête, de maladies organiques du cerveau, d'affections douloureuses boire pour noyer le chagrin u

Dans ces circonstances un seul excès alcoolique peut provoquer une psychose; car dans la plupart de ces états prédisposants il n'existe qu'une faible force de résistance contre l'effet de l'alcool qui est directement toxique et paralyse les vaisseaux.

Quand les excès alcooliques coïncident avec une psychose déjà existante {mélancolie, manie, démence paralytique), ils l'accentuent la dépression mélancolique devient une mélancolie active et un raptus mélancolique, l'exaltation maniaque devient de la folie furieuse).

Les psychoses, à l'origine desquelles l'abus de l'alcool joue un rôle étiologique, présentent, ainsi que la variété pathogénique et l'importance de l'élément causal le font prévoir, un tableau clinique varié ; cependant il est indéniable que-, quand l'abus de l'alcool est la seule cause de la maladie ou la cause prédominante, le tableau morbide revêt un caractère clinique spécial et alors on a parfaitement le droit de parler de psychoses alcooliques. Leur description appartient à la pathologie spéciale et sera faite dans le chapitre sur l'alcoolisme chronique et ses complications.

Dans les cas où l'abus alcoolique n'a que la signification d'une cause occasionnelle et n'est pas la seule, les psychoses qui en résultent ne présentent aucun symptôme spécial. Tout au plus trouve-t-on, quand les excès alcooliques ont été ccimmis à la veille de l'explosion ou durant les troubles psychiques, en dehors des traces dune intoxication alcoolique, des hallucinations épisodiques qui par elles-mêmes sont étrangères au tableau clinique de la maladie et qui rappellent les délires des sens de l'alcoolisme chronique, surtout ceux du delirium tremens, donnant ainsi une nuance particulière à la maladie.

Quand les excès alcooliques ont été la seule cause occasionnelle ou la cause prédominante chez un individu taré héréditairement, ou par lésion de la tête ou par un autre phénomène quelconque, les symptômes par euxmêmes ne permettent pas de conclure à la nature alcoolique du cas, à

moins qu'où ne trouve des traces de l'intoxication alcoolique, et certaines visions de spectres, d'animaux, de diables, etc.

Mais la marche de ces cas qui pour la grande majorité évoluent d'une manière aiguë, éclatent brusquement et se résolvent aussi subitement, indique au moins la nature symptomatique de la maladie. S'il y a eu plus de phénomènes de fluxion du coté du cerveau et si l'on envisage ces symptômes d'ensemble avec les autres, il est au moins probable que l'origine de la maladie a pour cause prédominante lalcool.

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