‹ Traité clinique de psychiatrieChapitre 63 sur 138 · C. — Émotions patuologtques · texte numérisé non relu

C. — Émotions patuologtques

Les processus émotifs peuvent atteindre une intensité anormale et demander beaucoup de temps pour disparaître. On parle alors d'émotions pattiologiques. Une émotion parait d'une intensité anormale quand la personne atteinte perd conscience et que ses réactions motrices perdent le caractère d'actes volontaires. Une émotion pathologique peut durer plusieurs heures et même plusieurs jours.

Rigoureusement il ne s"agit plus ici d'émotion mais d"un trouble mental

MARCHE, DURÉE ET PRONOSTIC DES AFFECTIONS PSYCHIQUES 2o9

transitoire provoqué par le choc émotif. Celui-ci donne lieu à des changements d'innervation vasculaire plus profonds et plus durables que n'en produisent les émotions ordinaires, c'est-à-dire celles qui ne vont pas jusqu'à faire perdre conscience à l'individu et qui disparaissent très vite. Suivant le genre et la cause de l'émotion fpar exemple la terreur), il s'agira de troubles d'innervation vaso-spasmodiques ou vaso-paralytiques (comme la colère). La grande intensité des troubles d'innervation indique que les centres vaso-moteurs ont été touchés par le choc émotif. Dans toutes les circonstances, la répartition du sang et la pression sanguine subissent un trouble subit et profond, et c'est ce qui explique ce symptôme très remarquable au point de vue clinique, l'obnubilation plus ou moins complète de la conscience, fait auquel correspond, après l'accès, un souvenir vague ou le manque absolu de tout souvenir.

Le mode d'origine des émotions pathologiques est variable.

Tout d'abord la nature de l'émotion est importante. Seules les émotions de nature dépressive, l'angoisse, l'horreur et la colère, amènent une réaction pathologique et cette réaction se produit d'autant plus facilement que l'émotion a été plus inattendue et qu'elle a plus puissamment menacé les intérêts de la personnalité (danger pour la vie, atteinte grave à l'honneur civique ou sexuel).

Cependant, ce qui est décisif, c'est l'état dans lequel se trouvaient les centres vasculaires au moment du choc émotif. Une irritabilité anormale ou une grande tendance à l'épuisement peuvent exister chez eux d'une manière permanente ou passagère. La réaction anormale des centres vasculaires, quand elle se manifeste d'une manière durable, est souvent le phénomène partiel d'une tare héréditaire (irritabilité morbide d'humeur), d'un arrêt de développement du cerveau (imbécillité), d'une névrose (hystérie, épilepsie, hypocondrie, neurasthénie, chorée, etc.), d'un état de faiblesse cérébrale acquise après apoplexie (trauma capitis, maladie mentale, etc.), ou d'une maladie cérébrale actuelle (commencement de trouble mental, alcoolisme chronique, syphilis cérébrale, etc.).

Dans ces états il existe alors une susceptibilité anormale du système vasculaire pour les boissons alcooliques (voir plus bas : Réactions alcooliques pathologiques).

La faiblesse fonctionnelle des centres nerveux vasculaires est provoquée passagèrement par l'influence déprimante des maladies consomptives douloureuses qui privent de sommeil, par le puerpérium, par le surmenage physique et intellectuel, par le manque d'alimentation, les chagrins, les soucis, les passions.

Il est probable qu'un cerveau robuste peut aussi réagir d'une manière pathologique en face d'émotions, surtout quand au choc émotif s'ajoutent la consommation de l'acool et une température extérieure très élevée.

Le tableau clinique des émotions pathologiques peut se rapprocher de celui de la manie transitoire (ira furor brevis) ou se manifester comme des états d'arrêt sous forme de stupeur (par crampe vasculaire ou par paralysie vasculaire avec œdème consécutif), ou comme une sorte de trouble.

Les états de trouble présentent des nuances selon que les hallucinations et les délires apparaissent épisodiquement et ordinairement comme des effets de l'impulsion émotive ou bien selon que le trouble comme un pêlemêle de représentations ayant le caractère des rêves et dont l'association est entravée par suite d'un trouble profond de la perception) existe seul sans aucune complication. Le trouble des fonctions intellectuelles peut ici encore se compliquer (la terreur) d'aphasie et de paraphasie.

La terminaison de ces états d'émotion pathologique a lieu dans la plupart des cas subitement, après une durée de plusieurs heures et même de plusieurs jours. 11 y a des cas qui provoquent un trouble mental chronique ou même une décadence directe de la vie intellectuelle, une démence profonde et durable.

Observation VII. Confusion des idées et ensuite stupeur j^ar suite de terreur. — Gauber, onze ans, écolier, né d'une mère névropathe. Pas d'antécédents épileptiques. Le malade s'est bien développé et n'a jamais été malade jusqu'à il y a quatorze mois. C'est alors qu'il eut dans une chute un ébranlement cérébral à la suite duquel il serait resté sans connaissance pendant plusieurs jours. Depuis quelque temps déjà, on observait chez lui une émotivité et des frayeurs insolites.

Le 22 septembre 1880, son père le menaça de lui appliquer une verte correction. Il fut saisi d'une grande peur, se sauva par crainte et fut plus tard ramené à la maison tout confus et bouleversé. Il n'était plus le même à l'école et ne comprenait plus rien aux leçons du professeur.

Dans cet état il reçut, le 25, de l'homme de peine de la maison, quelques vigoureux soufflets. Il devint alors stupide, paralysé par la peur; il avait toujours le regard vague et fixé devant lui.

Le 26, quand il est reçu à la clinique, le malade est tout troublé et ne parle pas. Il se débat contre tout examen, la bouche fermée. Il n'a pas de fièvre. Le pouls, à 60, est très petit. Aucun signe de dégénérescence. Le malade est développé normalement pour son âge, un peu anémique. Abandonné à lui-même, il se met sur la tête, jambes en l'air, se couvre la figure avec les mains et les couvertures du lit, se roule sur le plancher. Trouble profond de l'intelligence. Par moments sa mine bouleversée est animée par un sourire. Les pupilles sont constamment très dilatées, mais elles réagissent. Les nuits sont calmes. Jusqu'au 30,1e malade est troublé et se blottit dans les coins. Le 28 et le 29, il a de la salivation pendant quelques heures; il déchire sa chemise, puis son chapeau, regarde d'un air goguenard, chante, siffle par moments. Quand on lui parle de l'état de sa santé, il répond par un sourire malin en disant : « je ne sais pas i.

Le 30 au matin, le malade, après avoir bien dormi la nuit, est redevenu sain d'esprit. Il n'a qu'un souvenir très sommaire de ce qui vient de se passer. Il ne peut rien dire de ses hallucinations et de son délire. Il ne se connaissait plus, dit-il, il était tout bête ; il se sent maintenant comme s'il venait de se réveiller d'un l'êve confus.

Le malade est resté sain depuis.

D. — Etats de réaction alcoolique pathologiques

La réaction du cerveau normal après un excès alcoolique a été déjà décrite plus haut. Il y a des états de réaction alcoolique pathologiques qui

ne se présentent plus comme une ivresse ordinaire, mais comme une folie transitoire.

La quantité et la qualité de la boisson enivrante ne jouent qu'un rôle secondaire, ce sont les conditions constitutionnelles et prémorbides qui sont déterminantes dans ce cas. Dans tous les cas le mode d'origine de ces états est moins directement chimique (troubles de la nutrition des cellules ganglionnaires de l'écorce cérébrale, intoxication) que dynamique par suite d'une influence qui paralyse les vaisseaux, agit sur les centres vasomoteurs et cause ainsi un état fluxionnaire.

Les conditions étiologiques sont essentiellement les mêmes que celles qu'on a notées pour les états d'émotion pathologique, mais c'est surtout l'influence débilitante des excès alcooliques continus qui joue ici un rôle important. Les causes occasionnelles sont, outre l'usage de l'alcool, les émotions, les jeûnes, les nuits sans sommeil, les influences caloriques.

Il y a des états crépusculaires délirants et des états d'excitation hallucinatoire délirante, mais seulement quand l'abus alcoolique dure depuis longtemps ; on rencontre, en outre, des états de manie transitoire.

Le delirium acutum rappelle beaucoup le grand mal des épileptiques. Après les symptômes plus ou moins nets d'une intoxication alcoolique, il se produit une angoisse croissante ayant les allures d'un aura et des hallucinations terrifiantes de iouïe et de la vue. La conscience s'éteint. Le malade erre, vagabonde, torturé par une angoisse terrible et par des hallucinations nombreuses, il ne reconnaît pas son entourage qu'il redoute ; il est comme pris d'un cauchemar, devient agressif, se démène, entre en rage quand son agitation anxieuse a atteint son apogée. Dans Fintervalle des rémissions une sorte de stupeur peut se produire. Après quelques heures et même après quelques jours, le malade reprend conscience, mais avec une amnésie pour tout ce qui vient de se produire pendant l'accès.

Au point de vue du diagnostic, il faut, pour distinguer cet état d'une ivresse ordinaire, prendre en considération :

1° Qu'il y a une disproportion entre la quantité de boisson ingérée et l'effet, parce que des conditions organiques intérieures ou accidentelles se sont surajoutées comme effet accumulant.

2'^ La liaison chronologique de la cause et de l'effet n'est pas la même que dans l'ivresse ordinaire. Ici manque la gradation successive des symptômes alcooliques qui existe dans l'ivresse ordinaire. L'état d'ivresse pathologique se manifeste tout de suite, au début de l'excès, ou longtemps après, à la suite d'un phénomène émotif qui augmente la congestion alcoolique latente.

3° Au point de vue qualitatif, il y a aussi une différence entre cet état et l'ivresse ordinaire. Il se produit un délire plus ou moins incohérent, un trouble profond de la perception dû à des illusions des sens, des phénomènes maniaques avec actes instinctifs allant jusqu'aux explosions de rage et à l'impulsion à détruire.

Les mouvements ne sont pas chancelants, ataxiques comme chez les gens ivres, mais ils ont un caractère maniaque; ils sont sûrs, vigoureux, énergiques.

Au trouble profond de l'intelligence correspond une absence de souvenir complète pour le temps du paroxysme. Le paroxysme est précédé par des symptômes de congestion cérébrale (rougeur fluxionnaire, mal de tète, vertige, hyperesthésie des organes sensilifs) ; ces mêmes symptômes raccompagnent.

Observation VIII. Etat crépusculaire délirant après usage d'alcool. — Planitz, trente ans, ouvrier forgeron, potator, a eu, il y a quelques années, un typhus grave et a prérit;nté depuis une intolérance surprenante pour l'alcool. Pas d'antécédents épileptiques.

Le 13 mars, il s'enivra en gaie compagnie; tout d'un coup il quitta le cabaret, alla chez le caissier, demanda une avance sur son salaire, menaçant d'aller se pendre si sa demande n'était pas accueillie. Quand on lui eut dit de repasser dans une heure, il rentra chez lui, fit de ses meilleurs habits un paquet, et l'apporta au cabaretier en lui disant : « Voilà mes effets, prends-les, moi je vais me pendre. » Il sortit en courant, grimpa sur un enclos haut de sept pieds, ensuite sur un arbre, attacha à celui-ci une corde et s'y pendit. On était accouru derrière lui, on coupa vite la corde et le malade qui était déjà asphyxié fut rappelé à la vie. Alors il se mit à rager, il était inabordable et ce n'est qu'avec beaucoup de peine qu'on put le dompter. Le 16, il était calme, épuisé, et c'est dans cet état qu'il fut amené à l'asile. Là il reprit ses sens le 18 et parut tout étonné. Il ne savait rien de ce qui s'était passé depuis qu'il avait quitté le cabaret. Sur son cou existait encore l'empreinte de la strangulation. Il était encore très épuisé intellectuellement, il se plaignait de maux de tête, avait du tremblement des doigts et de la langue, les pupilles dilatées. En dehors d'un catarrhe gastrique, il n'y avait aucun trouble végétatif. Les phénomènes avaient disparu vers le 20 mars et le malade quitta l'asile.

Observation IX. Cas analogue. — Mohrbeck, vingt-cinq ans, mécanicien, fils d'un potator, autrefois sain, n'a jamais été épileptique; s'est depuis quatre mois souvent enivré, par suite de la contrariété que lui causa un héritage manqué; et, dans ces dernières semaines, plusieurs fois, à l'apogée de son ivresse, a montré de l'agitation anxieuse délirante et présenté des symptômes d'alcoolisme au début (malaises gastriques, vertiges, mal de tête, mauvais sommeil troublé par des cauchemars, des visions d'animaux).

Le 11 janvier, après avoir bu le matin plus de vin qu'il ne fallait et présenté des traces d'ivresse, il alla chez un armurier, acheta deux pistolets et demanda à celui-ci de les charger séance tenante. Cela parut louche au vendeur. Il accompagna sous

un prétexte son client dans la rue, alla avec lui dans un cabaret où M fit

apporter une bouteille de vin. Tout d'un coup ce dernier devient agité, se met à pousser des jurons et à faire du tapage de sorte que la poUce dut intervenir. A l'arrivée à l'hôpital il était congestionné, gravement troublé dans son intelligence, agité, confus, en colère, délirant, mais sans fièvre. Bientôt il s'endoi"mit; il se réveilla le 12 au matin tout à faic lucide et n'ayant qu'un souvenir de rêve de tout ce qui s'était passé. Il cherchait dans ses souvenirs le motif de l'achat des pistolets. L'observation à laquelle on l'a soumis par la suite n'a fourni rien de notable en dehors des symptômes d'un alcoolisme léger, qui disparurent bientôt. Le 17 février, M... fut renvoyé de la clinique d'observation.

Page 1