DIAGNOSTIC DE LA MALADIE
La question générale de savoir si un individu est mentalement sain ou malade peut se poser pour le médecin aussi bien devant les tribunaux qu'au chevet du malade.
In foro elle est posée quand le magistrat a des doutes et veut s'assurer si certaines bizarreries psychiques et certains faits insolites sont simplement l'expression d'un esprit troublé par les émotions et agité par les passioEs, le résultat d'un abandon volontaire aux penchants et tendances immoraux, une tromperie et une ruse préméditées, ou bien si c'est la suite d'une maladie cérébrale.
Le jurisconsulte a besoin d'être fixé pour déterminer si un individu doit être puni pour un acte illégal qu'il a commis, déclaré déchu de la liberté civique, ou s'il faut le priver de sa liberté individuelle en l'internant dans un asile d'aliénés.
Au lit du malade se pose la question de savoir si les symptômes psychopathiques qu'on observe existent par eux-mêmes, c'est-à-dire s'ils ont l'expression d'une de ces maladies cérébrales qu'on a cliniquement et traditionnellement l'habitude de désigner par le nom de maladie mentale, ou s'ils n'existent que symptomatiquement comme phénomènes partiels d'une maladie générale (délire fébrile, délire d'inanition), d'un empoisonnement ou d'une autre maladie pseudo-cérébrale.
Bien que l'on porte facilement et sûrement dans beaucoup de cas, même les profanes, un diagnostic général sur la question de savoir si un individu est atteint psychiquement, il y a pourtant des cas qui exigent tout le savoir du médecin spécialiste et qui ne peuvent être jugés immédiatement et
■ Griesinger, Pnlliol. u. T/ierapie d . psi/c/t. Ki'aii/,/ieU('ii, p. 116. — Emminghaus, Ail;/. l'si/c/iopathoL, p. 251. — V. KralTt, Lelirb. dei- ijei-iclnl. l\sychupal/iol., p. 63. — Schûie, lia ndb., p. 161 et 598.
sûrement. La cause en est tout d'abord dans cette circonstance qu'en aliénation mentale il n'y a pas de symptômes spécifiques, que ceux qui se produisent admettent des interprétations multiples et ne peuvent être utilisés que quand on les examine et qu'on les interprète dans leur ensemble et avec une appréciation juste de leur connexité.
Si, sur le terrain des maladies physiques, où cependant le diagnostic dispose déjà de moyens physiques auxiliaires exacts, il est souvent difficile de déterminer le point de transition entre la santé et la maladie, combien est-ce encore plus difficile sur le terrain psychique, où la normalité de la santé psychique n'est imaginable que comme un idéal, où aucun individu ne ressemble complètement à l'autre et où des émotions, des passions, des écarts de sentiments, d'idées et de tendances différant de ceux de la majorité des autres homnîes, où même des erreurs de la raison et des illusions des sens sont encore possibles dans les limites de la vie physiologique et absolument compatibles avec la persistance de la lucidité intellectuelle et du libre arbitre.
Les difficultés résultant de la nature du sujet sont souvent encore accrues par le fait que le développement du trouble psychique et en général toute la vita anteacta restent lettre close ou bien parce que le trouble est né imperceptiblement de certaines anomalies habituelles du caractère, de passions, d'un genre dévie immoral, vicieux; ou bien parce qu'on soupçonne une tromperie voulue ou une dissimulation de certains symptômes chez l'individu à examiner, enfin parce que le temps d'observation a été trop court et que partant les signes d'un état psychopathique incomplètement développé et qui ne se dessinent nettement qu'à certaines périodes ont pu échapper à l'observation.
Comme règles fondamentales pour établir un diagnostic psychiatrique, notons les suivantes :
1° Les troubles mentaux sont des affections cérébrales avec prédominance des symptômes psychiques, mais sans cependant que tous les symptômes soient exclusivement psychiques. Bien que ces derniers soient déterminants pour l'appréciation de Tétat mental, le diagnostic ne doit pourtant pas être entièrement basé sur eux. Il faut chercher aussi à établir les autres signes d'une maladie cérébrale ou nerveuse existante et le diagnostic psychologique doit être approfondi et élargi de façon à devenir un diagnostic neuropathologique. Il peut être prudent et utile de laisser pour un instant de côté les symptômes psychiques douteux et de se poser la question générale de l'existence d'une maladie cérébro-nerveuse (congénitale ou acquise). Si alors, à côté des signes de dégénérescence anatomique et fonctionnelle, outre les troubles des fonctions sensitives, motrices, vaso-motrices qu'on peut ramener à une cause centrale, il y a encore des symptômes psychiques dune valeur douteuse (irritabilité d'humeur, émotions pathologiques, actes pervers, penchants immoraux, etc.), leur signification sera alors justement éclairée et la supposition qu'ils ont eux aussi une cause morbide (alcoolisme chronique, folie dégénérative, morale, épileptique, etc.) deviendra alors presque une certitude.
2° Les maladies mentales, ainsi que Schiile l'a fait remarquer, ne sont pas seulement des maladies du cerveau, mais aussi et en même temps des maladies de la personnalité. Il faut étudier toute Tancienne individualité, notamment son origine, et le diagnostic physiologique doit être approfondi et même devenir une étude anthropologique.
Le point principal pour le diagnostic général, aussi bien que pour le diagnostic spécial de l'aliénation mentale, est incontestablement dans l'anamnèse. Le rôle de cette dernière est d'abord d'examiner toute l'individualité, d'établir comment elle s'est développée jusqu'à sa phase actuelle, comment elle sentait et réagissait autrefois et notamment envisager la constitution psychique que l'individu peut avoir héritée ou qui peut chez lui être congénitale. La prédisposition héréditaire, l'éducation et le mode d'existence sont les facteurs qui façonnent l'individualité. C'est du premier de ces trois facteurs qu'il faut tenir compte quand on veut apprécier si certaines particularités psychiques ont un caractère morbide ou psychologique.
Les troubles intellectuels sont en général des maladies. Ils vont de pair avec les troubles végétatifs. Aussi l'examen physique le plus minutieux doit aller de pair avec l'observation psychique. Celui-là seul nous met souvent à même de pouvoir juger rapidement si l'on se trouve en présence d'une psychose indépendante ou d'un trouble symptomatique des fonctions psychiques.
Les symptômes somatiques d'une importance particulière sont : les troubles du sommeil, de la nutrition (pesées du corps), des fonctions digestives et intestinales, des sécrétions. Ils ont une valeur positive, mais seulement dans les stades de début de l'aliénation mentale. Dans les stades terminaux de la maladie ils peuvent disparaître complètement et alors leur absence ne prouve rien.
4° L'aliénation mentale, phénomène pathologique, a ses causes. Elle constitue par elle-même un phénomène insolite. Elle doit être suffisamment motivée soit par une prédisposition puissante, soit par une grande et intense accumulation de causes accidentelles. L'observation psychologique doit être approfondie et devenir une étude étiologico-pathogénique. Plus les symptômes d'un trouble physique se rattachent de bonne heure à leur cause, plus cette relation pathogénique est claire, plus la signification de ces symptômes est importante.
La valeur de l'examen étiologique est diminuée, en apparence seulement, par ce seul fait que parfois aucune cause ne paraît pouvoir être décelée et que, quand une cause déprimante précède, on se demande si le changement psychologique qui lui a succédé est seulement la réaction physiologique de cette cause ou un phénomène pathologique.
Quand on ne peut trouver une cause déterminante, il y a toujours une prédisposition congénitale acquise ou même une maladie congénitale.
C'est précisément l'anamnèse qui, par l'examen anthropologique, étiologique et clinique, fait la lumière en nous apprenant à reconnaître dans le tableau morbide souvent incertain le développement d'une personnalité
défectueuse dès l'enfance et douée d'une prédisposition pathologique. Le cas est plus difficile quand la dépression psychique qu'on rencontre peut être envisagée comme la réaction naturelle d'une cause déprimante.
Lémotion douloureuse de l'individu normal, émotion qui appartient encore au domaine physiologique; et le début d'une dépression morbide peuvent souvent présenter des traits de ressemblance.
Ce qui est décisif, c'est avant tout la marche du phénomène, la connaissance exacte du mode de réaction habituelle de l'individu et l'observation minutieuse des symptômes de détail.
Si le phénomène émotif est insignifiant et que l'effet sur l'individu soit d'une intensité et d'une durée extraordinaires, si la dépression s'accroît avec le temps au lieu de s'atténuer, si elle continue à durer même après que la cause de la dépression a disparu, alors on peut admettre l'existence d'un état d'esprit pathologique.
Les sensations douloureuses de l'individu normal ne sont pas du reste générales et il peut rester encore en partie accessible aux impressions agréables, tandis que la dépression douloureuse morbide transforme même les sentiments d'habitude agréables en sensations désagréables et ne perçoit plus que des variations d'intensité de cette sensation.
De plus, il se produit encore des accentuations spontanées de la dépression, des états de peur, d'angoisse, des soucis, résultant des processus intérieurs psychiques et organiques, et qui manquent chez l'individu normal ou qui se manifestent chez lui seulement à la suite de motifs extérieurs. L'individu moralement déprimé a le plus souvent conscience de la maladie qui va se déchaîner sur lui ; il présente des troubles des fonctions sensorielles (^mal de tète, vertige, insomnie, sentiment d'arrêt des pensées, vide des pensées, pressions à la tête, à l'épigastre, hyperesthésies et névralgies .
Les processus de la nutrition aussi souffrent chez lui beaucoup plus : le poids du corps baisse beaucoup plus rapidement et d'une manière plus considérable que chez l'homme déprimé physiologiquemeut.
o'' La chose la plus importante après les symptômes de la maladie, c'est sa marche. L'aliénation mentale aussi a des modes d'évolution établis par voie empirique. Si tel cas concret correspond aux lois empiriques de la marche d'une psychose déterminée, il se présente par ce fait comme un état morbide incontestable, et cela d'autant mieux que les accès de la maladie reviennent périodiquement et que de plus ils se rattachent à des états physiques avec lesquels ils coïncident menstrues).
Quand le processus total de la maladie se manifeste par des symptômes de détail, il est empiriquement régulier, bien que notre connaissance de la régularité des symptômes et des séries de symptômes présente encore beaucoup de lacunes. Plus les symptômes isolés ont nettement une corrélation intérieure entre eux et sont causés par une loi déterminée, plus on peut conclure sûrement que le processus est morbide.
6^ Dans l'aliénation mentale, comme dans toute autre maladie, il s'agit d'une vie dans des conditions anormales. Les fonctions n'ont pas totale-
ment changé, seules les conditions dans lesquelles elles s'accomplissent sont anormales. Il s'ensuit nécessairement que ce n'est pas le changement de la fonction qui est déterminant, mais bien le fait que ce changement est dû à des conditions anormales. La différence entre l'homme sain d'esprit et l'aliéné consiste essentiellement en ce que chez le premier les faits psychiques sont en général en rapport avec les impressions et les conditions réelles du monde extérieur, tandis que chez l'aliéné, au contraire, ils sont le résultat de conditions intérieures organiques morbides.
Ils sont l'expression d'événements subjectifs qui se passent dans la conscience et ne sont pas du tout ou insuffisamment motivés par des faits du monde extérieur.
Ce n'est donc pas la nature des phénomènes psychiques qui est déterminante, mais leur origine et leur motivation. Il n'y a pas chez l'aliéné un seul trouble fonctionnel qui ne puisse se rencontrer dans le domaine de la santé psychique
7° Une maladie est toujours un fait complexe qui ne cadre jamais exclusivement avec un seul symptôme. Tel est aussi le cas pour l'aliénation mentale. On ne peut avoir du tableau de la maladie qu'une conception synthétique. Le symptôme isolé n'a de valeur et ne mérite considération qu'envisagé dans la liaison et la connexité que les symptômes présentent entre eux suivant leur loi naturelle, que lorsqu'on rapproche et qu'on interprète avec justesse des phénomènes disparates, et, enfin qu'on fait une étude approfondie de la marche et de la liaison de ces mêmes phénomènes.
Détacher analytiquement de l'ensemble un seul des phénomènes serait un procédé qui n'amènerait jamais au but, d'autant plus que précisément un symptôme isolé, quand même ce serait une idée délirante, admet des interprétations multiples; cela serait encore moins possible dans les cas d'anomalies d'humeur, d'émotions, d'instincts pervers, d'actes criminels, de penchants immoraux, qu'on ne peut étudier qu'en connexité avec d'autres symptômes et avec la personnalité passée et présente.
8'' L'aliénation en tant que maladie de la personnalité nécessite encore une appréciation individuelle des phénomènes concrets.
Si duo dicunt idem, non est idem. Ici encore la connaissance de l'individualité est indispensable. Dans la bouche d'un homme à la hauteur de la science moderne, la croyance à l'existence des sorcières serait un symptôme très grave, de même chez un astronome l'opinion que la terre est fixe ; cependant cette croyance et cette opinion n'offriraient rien de surprenant si on les rencontrait chez un paysan dénué de toute instruction.
1)'^ L'aliénation mentale, en tant que manifestation morbide, nécessite une étude personnelle du malade. Quand cet examen fait défaut (avis de la faculté de médecine in absentia, recherche de l'état mental d'un testateur décédé au moment où il faisait son testament), des éléments d'appréciation directs et très importants échappent au diagnostic (expression de la physionomie, habitus extérieur, etc.).
Si on peut faire un examen personnel', il est très important de surprendre et d'observer le malade dans ses conditions d'existences habituelles. Rien que la façon dont il est logé, dont il s'habille et s'occupe, peut fournir au médecin compétent des indications très importantes qui lui permettront non seulement de constater l'aliénation mentale, mais encore de reconnaître telle forme déterminée de la maladie. Le point principal pour le diagnostic psychique est dans la conversation avec le malade. Il faut non seulement savoir quelles sont les questions qu'on doit lui poser, mais encore comment on doit diriger la conversation. Le sujet à examiner n"est pas un produit chimique, mais une conscience humaine variable qui est puissamment influencée par la façon de procéder et de questionner de l'observateur.
On s'introduit chez le sujet à examiner de la façon la plus naturelle; on entame l'entretien sur les sujets les plus insignifiants, on l'engage dans la conversation sans qu'il remarque le véritable but de l'examen. Jamais il ne doit avoir le caractère d'un interrogatoire. Le mieux est de choisir comme point de départ l'état physique, le métier ou les anciennes habitudes du malade, de lui montrer beaucoup de compassion et de gagner peu à peu sa confiance. C'est ainsi qu'on arrive à connaître les incidents de sa vie, ses opinions, ses désirs, ses projets, son état d'esprit, son degré d'intelligence et ses tendances. On amène la conversation sur son origine, sa famille, sur les questions sociales, politiques et religieuses, et oii note avec attention si on constate des changements qui pourraient donner la clef d'une idée délirante. C'est une règle que les aliénés, aussitôt qu'on touche d'un mot leur idée délirante, la révèlent et se livrent immédiatement.
Pendant cette conversation, on a le temps d'étudier le regard, la mine, les gestes, l'attitude, et d'examiner le logement et l'entourage du malade.
L'examen psychique est complété par l'examen minutieux de tous les organes et de toutes les fonctions physiques.
Un moyen auxiliaire très important pour l'observation est l'étude des écrits- des malades.
La maxime « Le style, c'est l'homme » est juste, même dans ce cas. En général, on peut affirmer qu'à chaque forme principale de l'aliénation mentale correspondent certaines particularités dans la manière d'écrire et de s'exprimer et que, dans ses écrits où il ne se sent pas observé, et où il peut se laisser aller, le malade se révèle plus qu'il ne le fait dans ses communications verbales. C'est le cas surtout pour les malades qui, à toutes les tentatives, opposent un mutisme obstiné que leur imposent le plus souvent une idée délirante et des voix impératives. On est souvent étonné que des malades qui causent d'ailleurs tout à fait raisonnablement, émettent les choses les plus insensées dans leurs écrits intimes. Mais un écrit dont
' Des indications excellentes à ce sujet sont données par >'eumann, Ber Arzt und die Bliklslnniçilieilserldârung ; et par Griesinger, Leli/'b., p. 127.
- Marcé, Annal, d'hyg. jnibl., 1864, avril. — Gùnlz, Der Geisteskrcaïke in seinen Schrif- ^e?i, 1861. — Bacon, The Lancel, iS69, II, 4 juillet. — Raggi, Gli scritfi dei pazzi, Bologna, 18'Î4. — Tardieu, La Folie, Paris, 1872. — Erlemmeyer. Die Schrift, 1879.
la teneur est raisonnable n'exclut pas la folie, pas plus qu'un lauga^isensé. Les écrits des aliénés peuvent, par leur teneur, aider à découvrir les idées délirantes qu'ils tiennent cachées, nous faire connaître, par leur style, leurs capacités intellectuelles en général, par leur aspect extérieur faciliter l'appréciation de l'état de la conscience; enfin, examinés au point de vue graphique, ils peuvent nous aider à découvrir des dérangements plus délicats de la coordination. Les imbéciles sont ceux qui écrivent le moins. La construction enfantine de la phrase, la maladresse et le manque de clarté du style montrent une faiblesse mentale très avancée. Pour écrire il faut en général plus de clarté dans les pensées que pour parler ; les écrits sont donc un réactif particulièrement fin pour les états de faiblesse psychique (Gûntz). Le mélancolique également écrit peu. Sa paresse et son arrêt intellectuels l'en empêchent. La monotonie des conceptions se reflète dans la répétition continuelle des mêmes plaintes, des mêmes craintes et des mêmes accusations lancées contre soi-même. L'écriture n'est pas coulée dun jet. On voit que le malade n'a surmonté ses entraves que par secousses, et qu'il n'a pu exprimer ses idées que par fragments. Souvent les caractères sont tracés d'une main tremblante.
Le maniaque écrit beaucoup, d'une main sûre, en grands caractères, d'une écriture rapidement jetée sur le papier. Celle-ci est une image fidèle de ses conceptions accélérées que la main peut souvent à peine suivre, de sorte que des mois sont omis et des phrases restent inachevées. Si la fuite des idées augmente, l'écriture devient un chaos à peine déchiffrable de mots et de fragments de phrase qui se confondent et s'embrouillent. Dans sa manie d'écrire, le malade écrit à tort et à travers, ne s'inquiète plus de la qualité du matériel- qui est à sa disposition.
Ce sont les paranoïques qui écrivent surtout beaucoup, notamment les quérulants fchicaneurs), les érotomanes. Au point de vue graphique, il faut noter comme dignes d'attention les changements de l'écriture, les paraphes et les ornements baroques, le soulignement des mots et des syllabes.
Le style peut être irréprochable,' pompeux ou bizarre, selon le genre des idées délirantes et l'état de la conscience. Ainsi Marcé fait mention d'un fou qui attribuait une valeur particulière au chiffre 3 et qui, en écrivant, mettait trois fois chaque lettre.
Quant à la teneur, ce sont les écrits des paranoïques qui ont la plus grande valeur, car ils révèlent des idées délirantes soigneusement cachées dans la conversation.
Chez certains malades, les écrits deviennent tout à fait incompréhensibles par l'emploi de mots pris à contresens, par la transposition des syllabes ou par l'adjonction de syllabes sans signification ou par le remplacement des caractères d'écriture par des signes hiéroglyphiques et symboliques. On peut alors noter des créations de mots nouveaux, et même la création de tout un nouvel idiome.
Les écrits des malades appartenant au groupe des paralytiques ont des particularités tout à fait spéciales. Le trouble de coordination qui existe
dans ce cas trouve une expression graphique dans l'écriture qui est peu lisible, écriture d'écolier, en zigzag, tremblotante, et ne distinguant plus les traits fins et les traits pleins.
Souvent il y a paragraphie et agraphie ; alors on rencontre des mots faux et des mots incomplètement ou mal écrits, ou bien l'omission de mots entiers.
L'amnésie peut être telle que le malade répète plusieurs fois des mots qu'il vient d'écrire, ou même des phrases tout entières.
Le grandtrouble delacouscienceles empêche de s'apercevoir de ceslapsus.
Il arrive souvent aussi qu'en écrivant, le malade oublie son véritable but, de sorte que, dans le même écrit, il s'adresse en même temps à plusieurs personnes différentes. Par la même raison, il arrive quelquefois qu'il emprunte à un document ou à un livre qui se trouve par hasard près de lui des phrases tout entières pour les intercaler dans son texte, qu'il écrit en plusieurs langues à la fois, qu'il remet la lettre sans l'avoir terminée, oublie l'adresse, la date, la signature.
La forme extérieure de l'écrit, sur du papier qui a pu être été ramassé dans les ordures, tout taché d'encre, indique souvent, et d'une manière significative, le grand trouble de rintelligence de ces malades.
Parmi les symptômes qui paraissent avoir pour le diagnostic général de l'aliénation mentale une signification toute particulière, il faut citer : la transformation de la personnalité caractère! en une individualité nouvelle, l'existence des idées délirantes et des illusions des sens. Le diagnostic des profanes se borne habituellement à ces derniers points.
a). Changement de caractère. — Le processus morbide qui est la base de l'aliénation mentale occasionne des changements dans l'ancien caractère, c'est-à-dire dans les anciennes coutumes, les penchants, les tendances, les opinions ; la personnalité devient tout autre. Ce symptôme est d'autant plus précieux qu'il se manifeste de bonne heure, et qu'ordinairement il arrive bien avant le délire des idées et des actes.
Ce changement pathologique du caractère, qui peut aller jusqu'à une inversion complète des anciennes idées et des anciennes tendances, est d'autant plus significatif que l'individu qui le présente était prédisposé ou sous le coup d'influences qui, d'après l'observation, sont des causes importantes de folie.
P). Idées délirantes. — La constatation des conceptions délirantes est un signe fréquent mais nullement infaillible de folie. Ce serait une grande erreur de n'admettre l'existence d'une maladie mentale que quand elles existent. Le malade peut se trouver à un stade de début (émotif) où les idées délirantes n'existent pas encore ; il peut présenter une forme d'aliénation mentale dans laquelle les idées délirantes n'apparaissent jamais. De plus, le malade peut dissimuler ses idées délirantes et celles-ci, si elles existent, ne sont pas constamment présentes dans la conscience. Mais alors même qu'une idée erronée est constatée, elle a encore besoin d'être profondément examinée pour qu'on puisse lui reconnaître le caractère et la valeur d'une idée délirante.
y). Les hallucinations, non plus, ne sont pas par elles-mêmes déterminantes pour la constatation d'une aliénation mentale, puisqu'elles peuvent se rencontrer dans d'autres maladies cérébro-nerveuses, dans les lièvres et les intoxications. Elles ne prouvent que l'existence d'un état cérébral morbide. Leur signification et leur importance comme phénomène partiel d'une psychose ne résultent que de la démonstration de l'existence de cette psychose.
Ce n'est qu'alors que les hallucinations apparaissent sous leur vrai jour, quand elles sont en connexité avec d'autres troubles élémentaires (dépression, accès d'angoisse, etc.), qu'elles ne sont plus rectifiées par la conscience troublée, et qu'elles ont une influence sur les actes du malade.
On doit cependant toujours soupçonner l'existence d'une maladie mentale quand il y a des hallucinations, notamment quand elles se rencontrent dans plusieurs sphères sensitives.
Si le diagnostic a pu arriver à la démonstration générale de l'existence de la maladie mentale, il se pose alors une autre question, celle de savoir si on a affaire à une maladie mentale indépendante ou à un trouble symptomatique des fonctions intellectuelles.
Le mode d'origine de la folie, la marche qu'elle a suivie jusqu'alors, l'examen physique le plus minutieux du malade aideront à résoudre ce problème. Il faut songer surtout à une confusion possible avec le typhus, avec la méningite lente, la tuberculeuse et l'ivresse. Ce dernier état sera en général facile à distinguer: mais il faut songer que chez certains individus particulièrement prédisposés l'ivresse peut prendre la marche de l'aliénation mentale aiguë et devenir la cause accidentelle d'une folie chronique.
Quand on a surmonté les difficultés et distingué la maladie mentale effective d'un trouble mental simplement symptomatique, il reste encore à savoir si cette maladie a une cause idiopathique ou sympathique.
L'étiologie et la pathogénie nous fournissent avec l'ensemble et les détails du tableau clinique quelques points de repère. Ce sont, dans ces cas, outre les troubles psychiques (baisse primitive des facultés intellectuelles, troubles de la mémoire, trouble grave de la conscience, irritabilité extraordinaire, etc.), les troubles somatiques surtout (moteurs, sensitifs, notamment l'anesthésie, trophiques, température fébrile et collapsus) qui permettent de décider. Ce qui prouve qu'il s'agit d'une affection sympathique de l'organe psychique, ce sont en général, outre l'absence des éléments qui plaident en faveur d'une origine idiopathique, la possibilité de ramener l'origine de la psychose à une maladie périphérique (affection utérine, intestinale, etc.), et la démonstration que celle-ci est intervenue dans l'évolution de la psychose. La connexité est plus nette quand l'élément périphérique produit cet effet par retours périodiques (folie menstruelle).
i'Svciiiatrif;. 19