POINTS DE VUE GÉNÉRAUX
Il n'y a pas longtemps qu'on sait que l'aliénation est une maladie cérébrale et que, reconnue à temps et bien traitée, elle est guérissable. Au siècle dernier encore, une ignorance brutale faisait enfermer les aliénés gênants avec les criminels et les vagabonds dans les prisons centrales et les maisons de détention, ou bien on les laissait périr dans la crasse et la misère.
Etre criminel n'était guère une plus grande honte que d'être aliéné !
Il était réservé aux temps modernes d'arriver à des vues plus justes sur la nature et le traitement de ces états morbides, mais après de nombreux errements sur la nature de l'aliénation mentale, après une longue et fâcheuse dispute sur la question de savoir si c'est l'àme ou le cerveau, ou tous les deux qui sont malades.
L'étude scientifique de l'aliénation mentale comme maladie cérébrale a amené la conviction humanitaire que, en présence d'une si navrante misère, la société est obligée de donner aide et protection et qu'il ne lui est point permis de se débarrasser des plus malheureux de ses membres en les jetant simplement en prison.
Le premier résultat de ces tendances scientifiques et humanitaires a été la création des asiles d'aliénés. C'est ainsi qu'on a inauguré l'ère d'une thérapeutique rationnelle des maladies mentales.
La thérapeutique, telle que nous la pratiquons aujourd'hui, ne s'inquiète plus de la question nullement pratique, mais métaphysique de savoir si au-dessus du cerveau il y a encore une àme isolée, si la thérapeutique doit être exclusivement somatique ou psychique. Ce fait admis que toutes les manifestations intellectuelles sont des fonctions cérébrales, nous devons
' Neumann, Mauiiel, p. 19i. — Griesinger, Op. cit., p. 469. — llergt, All>i. Zeilsc/tr. f. P.schy., 33, fasc. b et 6. — Voisin, Traih' de la paralysie f/énérale, p. 472.
agir aussi bien sur la vie psychique du malade par notre influence psychique eu réveillant des sentiments, des Images mentales, des tendances, que nous devons, forts de l'expérience qui nous apprend que des processus anatomiques cérébraux sont les causes de la folie, chercher à faire disparaître les troubles des fonctions cérébrales par l'emploi des moyens somatiques et médicamenteux.
L'égale importance du traitement somatique et du traitement psychique ainsi que la nécessité de combiner ces deux méthodes, paraît être ainsi le principe suprême de la thérapeutique des psychoses.
Pour l'appliquer, il est nécessaire d'examiner préalablement et d'une façon très exacte la personnalité malade dans tous ses rapports avec le présent et le passé, d'étudier son caractère, ses penchants, ses habitudes, ce qui permettra d'échafauder ensuite un système de thérapeutique qu'on ne peut comprendre qu'individuelle; puis il faut chercher à établir les antécédents somatiques, les maladies et les prédispositions morbides d'autrefois, les circonstances et les causes de la maladie, la marche qu'elle a suivie jusqu'à présent et ses phénomènes actuels.
Il faut tout d'abord être parfaitement éclairé sur l'étiologie et la nature de la maladie existante, savoir si elle est idiopathique et quelles altérations du cerveau pourraient l'avoir causée, ou si elle est sympathique et, dans ce cas, quels troubles nutritifs généraux ou quelles alïections locales ont pu la provoquer.
Si le diagnostic anatomique 'hyperhémie, anémie, inflammation, etc.) est Impossible, il faut faire au moins un diagnostic fonctionnel et tirer au clair tous les troubles fonctionnels existants.
Le diagnostic de la forme morbide n'a tout au plus qu'une valeur clinique, mais il n'est nullement suffisant pour la thérapeutique,
La psychiatrie n'a jamais affaire à des formes morbides, mais uniquement et toujours à des individus malades. Contrairement à la plupart des maladies des organes végétatifs, où le processus anatomico-pathologique et souvent aussi la constitution physique viennent en ligne de compte, la psychiatrie ne peut et ne doit être que rigoureusement individualisante.
Le point principal de la thérapeutique est dans l'anamnèse, la pathogénie et l'étiologie du cas individuel. Dans le domaine de la psychiatrie, les méthodes curatives spéciales, les systèmes thérapeutiques ne sont appliqués que par les routiniers ou les charlatans.
C'est dans le traitement individuel de la personne psychiquement malade que réside tout l'intérêt, mais aussi toute la difficulté de la thérapeutique, surtout quand elle est purement psychique. Comme l'aliénation mentale représente dans la plupart des cas une maladie chronique, durant des mois et même des années, nous avons assez de temps pour établir les circonstances et la nature du cas pour les interventions médicales. Dans les cas rares où raliénation mentale se déclare d'une manière aiguë et a une marche aiguë, une thérapeutique active n'a que peu d'action contre la maladie qui, ordinairement, a une évolution typique. Mais quand même le cas concret serait parfaitement net au point de vue pathogénique et cli-
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nique, des limites très étroites sont tracées pour Tintervention thérapeutique active.
Ce n'est que rarement qu'on arrivera à un diagnostic anatomique et, quand même on y arriverait, il resterait encore à résoudre ce problème fort douteux : sommes-nous en état et par quels moyens d'intervenir d'une manière efficace contre la marche du processus cérébral.
De là vient que la tâche du médecin-aliéniste consiste essentiellement à écarter les influences étiologiques ou les complications des autres organes, à améliorer par des moyens somatiques et diététiques les conditions de circulation, d'excitation et de nutrition du cerveau malade, ainsi qu'à influencer psychiquement ce dernier et d'une manière salutaire en régularisant le repos et l'activité, en ranimant les états d'esprit, les images mentales et les tendances de la volonté, et enfin à combattre certains troubles élémentaires (insomnie, refus de nourriture, hallucinations, etc.) qui peuvent paraître fâcheux ou menaçants.
Bien que des limites étroites soient tracées à notre action thérapeutique quand la maladie est à son apogée, la psychiatrie ne s'en trouve pas moins en présence d'une noble tâche, celle de faire connaître et appliquer la prophylaxie de ces maladies.