L'ASILE
Lieu de terreur pour les profanes, l'asile d'aliénés est pour Taliéniste le moyen thérapeutique le plus important qu"il possède contre la maladie.
Ce n'est que là que le malade trouve une protection efficace contre les dangers et notamment contre le suicide. A l'asile il peut se laisser aller sans être semonce, corrigé, endoctriné ; il trouve des ménagements et de la bienveillance, une plus grande mesure de liberté que ne pourrait lui en laisser le traitement dans sa famille, un appareil thérapeutique complet, en même temps de la distraction et de la dérivation autant qu'il en est capable.
Il est vrai qu'il doit se soumettre à l'autorité du médecin, à la discipline et au règlement de la maison ; mais aussitôt qu'il reprend ses sens, il reconnaît l'esprit bienveillant dont le tout est animé. Protection contre les dangers, puissant ensemble de moyens somatiques et psychiques. voilâtes avantages que ces établissements offrent sur le traitement en liberté, qui a à lutter contre la résistance du malade, le manque d'intelligence de l'entourage, l'insuffisance de l'espace et des moyens.
Mais souvent l'asile même constitue le remède direct en tant que le transfert du malade dans d'autres conditions qui lui sont adéquates accomplit l'indication causale et supprime net l'influence morbide d'un genre de vie excédant ou des conditions familiales et professionnelles défavorables.
En général les malades reçoivent la meilleure impression de l'établissement et ordinairement ceux qui guérissent se souviennent avec gratitude de l'asile auquel ils doivent leur guérison. La statistique nous montre clairement- que plus le malade arrive tôt à l'asile, plus grande est la probabilité de sa guérison. Malheureusement de nombreux préjugés traditionnels s'opposent à ce qu'on ait recours à temps aux asiles comme
1 Rûller, Die Irrenanslalt, Carlsruhe, 1833. — Griesinger, Arclùv. f. Psychiat., I, p. 9. Rapport sur le service des aliénés, Paris, 1874 (excellent exposé des exigences d'un asile moderne, p. 95).
• D'après Jensen [IrrenfreinuL 1877, 9', on a guéri à Alenberg seulement 16 p. 100 des ITjS personnes appartenant au monde du commerce, par contre 56,2 p. 100 des 206 domestiques; les premiers ne venaient à l'asile que lorsque tous les moyens étaient épuisés; les derniers n'ayant ni domicile ni argent, y étaient transportés immédiatement après que leur maladie s'était déclarée.
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moyen de guérison. Le profane croit qu'il faut laisser d'abord le malade mûrir pour l'asile, c'est-à-dire devenir incurable, et de là vient que, selon une expression très frappante de Maudsley, les établissements d'aliénés ressemblent plutôt à des cimetières de la raison ébranlée qu'à des asiles pour les maladies cérébrales. On croit que le malade en vivant avec d'autres malades n'eu deviendra que plus malade encore. L'expérience nous apprend le contraire. Les malades, en voyant que les autres sont traités de la môme façon qu'eux, deviennent attentifs à leur propre état ; l'exemple des autres les stimule d'une manière salutaire et les amène à l'ordre et à la soumission.
Bien entendu nous supposons une séparation convenable des malades selon leur degré d'instruction ou leur attitude psychique, sélection qui se fait dans chaque asile.
Cependant tous les malades n'ont pas besoin d'être internés dans une maison d'aliénés. Tant que, chez le grand public, l'aliénation mentale passera pour une maladie déshonorante et que le séjour dans un asile portera préjudice au malade guéri, on ne devrait interner le malade que quand l'urgence en a été mûrement examinée et pesée.
D'ailleurs les asiles ne suffiraient jamais à recevoir tous les aliénés.
Pour décider si l'asile est nécessaire ou non, il faut adopter comme principe suprême de toujours examiner les chances de guérison. Si les conditions de la vie de famille sont défavorables, peut-être même la cause de la maladie, si le médecin est inexpérimenté et l'entourage inapte au traitement psychique, si les moyens pécuniaires sont restreints, on ne pourra guère éviter l'asile.
Si on trouve des conditions favorables, on pourra se passer de l'asile pendant un temps, mais alors il est nécessaire d'éloigner le malade de son milieu habituel.
Un deuxième point de vue est celui des dangers que le malade présente pour lui-même et son entourage. La surveillance dans le traitement privé ne protège pas suffisamment contre les accidents.
Un troisième point c'est l'indocilité du malade aux soins, l'impossibilité d'arriver à la guérison, le refus de nourriture.
Enfin tout cela dépend beaucoup aussi de la nature de la maladie. L'asile d'aliénés ne devrait servir que pour les cas chroniques. Le grand appareil administratif d'un asile d'aliénés est absolument inutile pour une aliénation qui cesse au bout de quelques jours ou de quelques semaines. Il suffit d'un hôpital ordinaire si les soins donnés dans la famille se trouvent insuffisants. Dans l'hôpital de chaque ville on devrait prendre des dispositions pour héberger les cas aigus (delirium tremens, délire épileptique, etc.). Parmi les malades chroniques qui doivent en général être reçus dans les asiles, il est indispensable d'interner les mélancoliques avec tœdium vitae prononcé ou avec impulsions destructives contre le monde extérieur, avec refus de nourriture, par suite de l'impossibilité de prévenir dans le Iraitement en liberté les dangers qui résultent de ces états.
Les maniaques et les fous furieux ont besoin de l'établissement à cause
de l'isolement nécessaire pour leur guérison et de leur caractère dangereux; de même les épileptiques avec états d'agitation fréquents, les paranoïques qui ont des idées délirantes dangereuses, les paralytiques dans les premiers stades de la maladie.
Il faut autant que possible éviter l'internement des hypocondriaques et des hystériques, des individus atteints de folie raisonnante, surtout quand ils sont tarés, irritables, méfiants, et flairent partout des préjudices et des persécutions.
La place des individus atteints de faiblesse psychique secondaire, des paralytiques au stade terminal de leur maladie, des ivrognes, des fous criminels, n'est pas dans les asiles d'aliénés.
Pour l'internement dans un asile d'aliénés il existe partout des prescriptions législatives qu'il faut accomplir pour empêcher les abus et notamment pour protéger les individus sains contre la séquestration.
Il suffit qu'un médecin public constate par un certificat la maladie et motive la nécessité de recevoir le malade et qu'enfin les autorités administratives et judiciaires soient prévenues de l'entrée du malade dans l'asile.
Si l'on rend les conditions d'admission trop difficiles, c'est l'asile qui en souffre d'une manière sensible, ayant lui-même déjà tant à lutter contre les préjugés.
Si l'internement est nécessaire, il faut le dire au malade avec beaucoup de ménagements, mais franchement ; on ne doit pas le tromper en alléguant par exemple un voyage d'affaires, un départ pour les bains de mer, une visite chez des parents. Dans les meilleurs cas cette supercherie empêche le malade de se rendre compte de son état ; souvent elle l'irrite, quand il s'aperçoit ensuite de la ruse, et éveille en lui des sentiments hostiles contre l'asile et contre sa famille.