‹ Traité clinique de psychiatrieChapitre 8 sur 138 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

Malgré le développement imparfait delà psychiatrie en tant que science, son importance parmi les autres sciences est grande. La psychiatrie a donc le droit d'avoir une chaire dans les facultés. En étudiant l'étiologie des maladies psychiques qui constituent un mal social très grave, elle est d'un grand intérêt pour l'hygiène dont la tâche est de préserver des maladies.

Elle touche aussi au domaine de la pédagogie, puisque, dans beaucoup de cas, le trouble mental est la conséquence d'une éducation défectueuse qui n'a pas tenu compte ni des prédispositions spéciales ni des parlicularités du tempérament. Si la pédagogie étudiait plus profondément les conditions normales et pathologiques de l'humanité, bien des défauts et des erreurs d'éducation seraient supprimés, les exemples de carrières mal choisies seraient moins fréquents et par suite bien des existences psychiques seraient sauvées.

La psychiatrie n'offre pas moins d'intérêt pour la théologie, car elle décèle l'origine psychopathique de bien des aberrations et de bien des sectes religieuses, et aussi pour l'histoire en expliquant le caractère énigmatique de certaines personnalités historiques par des raisons psychopathiques'.

La psychologie en tant que science de Tesprit humain peut trouver une source de renseignements importants dans la pathologie de l'esprit, de même que la pathologie elle-même est une source de renseignements pour la physiologie. Dans tous les cas, la psychiatrie est une science indispensable au naturaliste et au médecin qui aspirent à une culture d'esprit générale; elle leur est indispensable s'ils veulent acquérir une culture plus étendue de l'esprit et du cœur, et elle constitue un moyen très efficace pour leur

1 Bird, AJhjem. Zeltschr. f. Psycli., V, p. 1.51 (Jeanne de Castille); p. 159 (Charles VI de France); IV, p. \i (Charles IX de France); VU, p. 45,218; VIII, 17, 209 (diverses personnalités historiques).— Dielrich, dans le même journal, IX, p. 558 (Philippe V et Ferdinand VI). — Bergrath, Ihid., X, p. 2i9, 366. Winslow, Obscure diseases of the Brain, p. I0I-1Û6. — Wiedemeister, Der Cœsai-enwahnsinn, iS8o. — RiholjUhérédllé (la famille des Borgia, des Bourbons, Catherine de Médicis, etc.).

LE TERRA L\ DEXPLORAÏRjX ET LES SCIENCES AUXILLVIRES 31

donner un esprit philosophique plus élevé. Pour la vie commune aussi l'étude de la psychiatrie a son utilité, car elle permet d'apprécier et de juger les individus d'esprit anormal qui grouillent en si grand nombre dans la société. Maintenant reste à savoir pourquoi le médecin praticien a besoin de connaissances psychiatriques.

Fait curieux, dans les pays qui occupent le premier rang dans la civilisation, tels que l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie, l'État n'exige pas de connaissances psychiatriques du médecin praticien, mais seulement du médecin légiste. La psychiatrie ne rentre pas dans le programme des examens officiels nécessaires pour obtenir le diplôme.

Bien que pour le moment l'État n'exige pas des connaissances psychiatriques, le grand public cependant suppose que chaque praticien les possède. Ce dernier se rendrait coupable d'un manque de probité s'il se donnait l'air de savoir une chose qu'il ignore au fond. On ne peut pas apprendre la psychiatrie dans les livres.

Le médecin dépourvu de connaissances psychiatriques et qui malgré cette ignorance se charge de soigner un pychosique, endosse une responsabilité très grave et compromet les intérêts les plus importants de son client (santé, vie, honneur, fortune).

On pourrait encore invoquer les raisons suivantes pour décider le médecin à se familiariser avec les maladies psychiques, quand même l'État ne l'y obligerait pas.

i'5 Les psychosiques se rencontrent dans la clientèle de chaque médecin occupé, car ces maladies sont très fréquentes (on peut compter un aliéné pour 200 personnes saines d'esprit) et deviennent de plus en plus nombreuses dans la société moderne.

Il est vrai qu'un grand nombre de ces malades sont confiés aux spécialistes médecins aliénistes , la nécessité s'imposant de les interner dans un asile. Mais le nombre de ces derniers ne représente environ que le tiers de tous les psychosiques, dont les deux autres tiers en sont réduits à recourir aux soins des médecins non spécialistes.

A mesure que la psychiatrie deviendra le domaine commun de tous les médecins praticiens, il sera possible de donner aux cas aigus un traitement plus étendu en dehors des asiles, soit dans la famille, soit dans les hôpitaux ordinaires. Cette tâche serait salutaire pour la population et en même temps utile pour le médecin.

C'est toujours au médecin non spécialiste qu'incombera la tâche de reconnaître à temps le danger de la maladie psychique et de le prévenir. Il est encore nécessaire de reconnaître le mode d'évolution des maladies psychiques pour pouvoir prendre des mesures préventives contre les dangers que comporte l'état d'un aliéné : le suicide, les impulsions et agressions graves contre la vie et la propriété d'autrui.

Le médecin praticien a aussi des devoirs à remplir à l'égard des malades qu'on transporte dans une maison d'aliénés.

Il doit tout d'abord savoir à partir de quel moment le malade aura besoin d'être traité par des spécialistes et avec le régime de lasile, de même que

chaque médecin, sans, être ophtalmologiste ou chirurgien, doit être en mesure de reconnaître à temps, par exemple, un glaucome, et de savoir quand le malade aura besoin de l'intervention du spécialiste ou du chirurgien. En outre, le médecin, dans le cas où c'est une nécessité, a non seulement à faire transporter le psychosique dans un asile, mais il doit attester la maladie, justifier de la nécessité de l'internement et avant tout établir l'anamnèse de la maladie et en quelque sorte préparer scientifiquement la besogne du médecin de l'asile.

L'anamnèse et la pathogénie sont des conditions fondamentales pour apprécier et traiter rationnellement ces cas. Le malade est, dans la plupart des cas, trop troublé pour pouvoir fournir une anamnèse utilisable et la maladie est souvent déjà trop avancée pour que l'aliéniste puisse, sans le concours de son collègue du dehors, établir l'histoire du développement de la maladie. Puis une bonne observation nosographique est un bienfait inappréciable aussi bien pour le médecin que pour le malade. Un grand nombre de malades chroniques sont d'ailleurs renvoyés des asiles et pourraient être très bien soignés au dehors, car souvent ils n'ont besoin que d'un traitement temporaire.

Si les médecins praticiens possédaient les connaissances psychiatriques nécessaires, on pourrait plus facilement dégrever les asiles déjà trop encombrés partout et rendre possible le traitement au dehors qui pour beaucoup de malades comporterait une plus grande liberté et un plus grand confort.

'2'' Souvent les tribunaux ont à se prononcer sur des questions juridiques concernant des psychosiques et à cet effet ils se voient obligés de demander un certificat ou un rapport à un médecin. Aucun médecin ne peut légalement se soustraire à ce devoir. Quel triste rôle peut jouer in foro un médecin incompétent dans les questions de médecine mentale, et de quel acabit seront ses rapports, voilà ce que nous ne voulons pas trop approfondir. Un médecin qui n'a pas de connaissances psychiatriques pratiques ne peut figurer comme expert que pour la forme.

Voilà les avantages directs que l'étude de la psychiatrie offre au praticien.

Mais elle comporte aussi des avantages indirects.

1" La médecine pratique^! ordinaire ne fait guère attention à la personnalité du malade bien que, dans les maladies physiques graves, la personne psychique, comme porteur du processus de la maladie, souffre avec le corps et a besoin d'égards. Cette partie importante de la médecine pratique (homilétique médicale, traitement psychique ou moral) incombe naturellement à la psychiatrie et à la clinique psychiatrique. Par l'étude des malades psychiques on acquiert cet avantage très précieux du coup d'œil pénétrant et rapide qui fait reconnaître les besoins du malade, et Fart d'exercer sur lui une influence psychique bienfaisante.

2'^ Un très grand nombre de névroses ne sont que des névro-psychoses, c'est-à-dire que l'àme est atteinte. Seul le diagnostic psychiatrique permet de reconnaître quelle est la part psychique dans le tableau morbide d'une

hystérie, d'une hypocondrie, d'une neurasthénie, etc.; c'est seulement en tenant compte de la nécessité du traitement moral que la thérapeutique pourra combattre avec succès ces états morbides.

3" Une série de maladies fébriles, chroniques, constitutionnelles, ainsi quun grand nombre de maladies cérébrales en foyer entraînent des anomalies psychiques élémentaires. On n'arrive que par l'étude de la psychiatrie à pouvoir apprécier avec justesse ces troubles importants. Dans ce sens la psychiatrie est une branche importante et intégrante de la pathologie générale du système nerveux central.

Page 1