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CHAPITRE PREMIER

MÉLANCOLIE i

Le phénomène fondamental de la folie mélancolique, c'est une dépression douloureuse motivée extérieurement par rien ou du moins par aucune raison suffisante, et une torpeur générale des mouvements psychiques allant jusqu'à leur arrêt.

■ Sur la cause et la counexité intérieures de ces deux anomalies fondamentales dans le mécanisme psychique des mélancoliques nous n'avons que des hypothèses.

Tandis que les uns considèrent la dépression douloureuse simplement comme l'expression d'un trouble de nutrition dans l'organe psychique (névralgie psychique analogue à la névralgie ordinaire) et en font dériver comme phénomène consécutif l'arrèl des processus intellectuels, une nouvelle conception psycho-physique considère l'arrêt comme le phénomène primaire et la douleur psychique comme le phénomène secondaire produit par le fait que l'individu a conscience de cet arrêt. Ces deux manières de voir sont l'une et l'autre au moins trop exclusives. L'hypothèse que la douleur psychique n'est qu'un effet secondaire ne répond point à l'expérience. Elle ne pourrait être acceptable que si l'intensité de la douleur psychique était en raison directe de la force de l'entrave, ce qui cependant n'est pas le cas, et si l'entrave précédait chronologiquement la douleur psychique. Mais cette hypothèse non plus ne répond point aux

Wiinderlich, Palhol., 1854, IP partie, p. 337, — Falret, Maladies mentales, p. 324. — Morel, Trailé des mal. ment., p. 439. — Snell, AlUi. Zeitschr. f. Psi/ch., 2c, p. 222. — Semelaigne, Dlar/nostic et traitement de la Met. dans Mém. de VAcad. de méd. XXV, 1. — l'.icliarz, Allçi . Zeilsch. f. psych., 15, p. 28. — Billod, Annal, méd. psijchol., 1856. — Pohl, Die Melancholie, Prague, 1852. — De Smelh, De la mél., Bruxelles, 1873. — Meynert, Die primdren Formen des h'reseins, Oesterr. Zeitschr. f. prakt. Ifeilkde. 1871, 44-47. — Frese, Allr/. Zeitschr. f. Psych. 28, p. 487. — V. Kraiït, Die Melancholie, Erlangen, 1874, — Schùle, Handb., p. 407.

faits. Le premier pliénomène est la douleur psychique : l'entrave ne vient qu'après et constitue à son tour, il est vrai, une nouvelle source de douleur.

Les faits nous obligent à considérer la douleur psychique et l'entrave comme des phénomènes liés l'nn à Vautre, ce qui n'exclut point qu'il y ait répercussion réciproque de l'un sur l'autre. On peut en même temps songer à une cause fondamentale commune, un trouble de la nutrition du cerveau (anémie) amenant une réduction dans la décharge des forces vitales.

Avec cette manière de voir plus large et moins préconçue, on peut désigner la mélancolie comme un état morbide de l'organe psychique, causé par un trouble de nutrition et qui est caractérisé, d'une part, par le sentiment et la réaction douloureux de la sensibilité générale névralgie psychique;, d'autre part par un accomplissement plus difficile des mouvements psychiques (sentiments, conceptions, tendances), difficultés qui peuvent aller jusqu'à l'arrêt de ces mouvements.

Symptomatologie.

Symptômes psychiques. — La nature de la conscience mélancolique est la douleur psychique, la dépression, comme expression d'un trouble de nutrition de l'organe psychique. Cette dépression douloureuse ne diffère point, en ce qui concerne sa nature, de la douleur motivée de l'homme normal. La solidarité des processus psychiques fait que la dépression devient totale ; l'organe psychique, tant que subsiste le trouble morbide et étiologique, ne peut produire que des processus psychiques douloureux. Cet état de douleur psychique, dû à une cause organique, est encore renforcé par les phénomènes physiologiques, par suite d'autres troubles qui existent en môme temps dans le mécanisme psychique et qui, pour la plupart, ne sont que la conséquence de la dépression morale.

Ces sources de douleur accessoires proviennent de la perception désagréable du monde extérieur qui se reflète dans le miroir de la conscience douloureusement transformée (diesthésie psychique), par un sentiment d'accablement que le malade éprouve dans son mécanisme psychique, enfin de ce qu'il se rend compte de l'entrave que subissent tous ses actes psychiques marche des conceptions, tendances). Il sent péniblement, à l'apogée de sa maladie, que ses conceptions et ses perceptions sensitives ne sont plus annotées ni par des sentiments de plaisir ni par des sentiments de dégoût (anesthésie psychique).

L'effet total de ces processus douloureux psychiques est, au point de vue clinique, l'abattement, la tristesse, la dépression. La diesthésie psychique amène la solitude, l'horreur de la société des hommes, ou une attitude hostile contre le monde extérieur ; l'anesthésie psychique produit une indifférence pour tous les rapports de la vie, même les plus importants.

PSYCHONÉVROSES 35 t

A côté du trouble substantiel, il y a uu trouble formatif dans la sphère de la vie des sentiments. Il se manifeste par le fait que les conceptions aussi bien que les perceptions sensitives sont accompagnées de sensations de déplaisir extraordinaire, allant jusqu'à devenir des émotions et qu'en même temps le seuil d'irritabilité pour les émotions morales se trouve reculé à uu degré anormal.

Voilà ce qui explique pourquoi chaque phénomène psychique et môme la perception sensitive s'accompagnent d'émotions de déplaisir 'hyperesthésie psychique).

Ces états dliyperesthésie psychique, analogues aux phénomènes observés sur les nerfs atteints de névralgie, précèdent les états d'anesthésie psychique ou alternent avec eux.

Les émotions nées de cette manière se manifestent comme émotions de déplaisir, de tristesse, allant jusqu'au désespoir, ou comme émotions de surprise (embarras, confusion, consternation, effroi, honte , ou comme des émotions d'attente fangoisse, oppression, peur).

Cliniquemeut, cette irritabilité morbide se manifeste sous forme d'irritabilité, de sensiblerie, et, comme l'hyperesthésie et l'anesthésie alternent et présentent des différences quantitatives, comme des caprices.

Le besoin de repos psychique qu'éprouve le malade se manifeste par l'abandon de ses affaires, par la recherche de la solitude, par le soin qu'il met à éviter les sensations et les émotions.

Les troubles sur le terrain de la conception atteignent en partie la forme, en partie la substance des représentations. Les premiers consistent en ce que la marche des représentations mentales demande plus de temps et que leur association ou combinaison est devenue plus difficile.

Le ralentissement de leur marche est un phénomène partiel des difficultés générales qui entravent les efforts psychiques; il dépend aussi en partie des sentiments de déplaisir qui se rattachent à chaque mouvement psychique.

L'entrave au cours libre des représentations est une source accessoire de douleurs psychiques qui a son importance. Elle se.manifeste cliniqueraent par un sentiment d'ennui, de vide intellectuel et de la diminution des capacités intellectuelles 1 abrutissement, manque de mémoire, dont se plaignent tant de malades). L'arrêt temporaire complet du cours des représentations provoque même des émotions de désespoir. Le trouble dans l'association des conceptions est essentiellement causé par ce que. seules^ les images mentales adéquates au sentiment de douleur sont possibles dans la conscience, et par conséquent la somme des images reproductibles se borne à celles qui ont un caractère douloureux. L'arrêt et le trouble de l'association sont favorables à l'apparition des conceptions obsédantes. Il existe des troubles dans la formation de la représentation chez tous les mélancoliques. Us peuvent être les seuls dans ce domaine (mélancolie sine delirio), mais souvent il se produit aussi des troubles dans la nature des représentations, en un mot, des idées délirantes.

Dans l'immense majorité des cas, ces dernières se produisent par voie

3b2 PATHOLOGIE ET THÉRAPEUTIQUE SPÉCIALES DE LA FOLIE

psychologique, en essayant d'expliquer l'état morbide de la conscience; mais alors il n'est pas précisément nécessaire que l'idée délirante soit le produit d'une opération logique de la pensée qui se fait dans la conscience, elle peut être aussi le résultat d'associations d'idées inconscientes dont le résultat a pénétré dans la conscience.

Les idées délirantes dans la mélancolie viennent plus rarement d'illusions des sens, et elles constituent encore plus rarement des délires primordiaux purs.

La nature des idées délirantes de la mélancolie est très variée et comprend toutes les variétés du chagrin humain, des soucis et des appréhensions. Comme il est toujours puisé dans le contenu de la conscience individuelle, il est naturel qu'il varie infiniment, selon la richesse de la vie intellectuelle, le sexe, la position sociale, le degré d'instruction, l'époque, bien que certaines préoccupations et certaines craintes permanentes de l'humanité donnent des traits de ressemblance à nombre de mélancoliques de tous les pays et de toutes les époques (Griesingen.

Le caractère commun de toutes les idées délirantes mélancoliques, c'est celui de la souffrance; et, coûtrairement au même sentiment qui existe daus la parano'ia, combiné avec un délire de persécution, le mélancolique croit que ses douleurs lui arrivent par sa propre faute.

Souvent des illusions des sens se produisent au cours de la mélancolie et dans ses formes graves.

De même que les conceptions dans la mélancolie ont un caractère douloureux et hostile, de même le sujet des hallucinations aussi est terrifiant.

Les illusions des sens apparaissent avec une intensité particulière et sont très nombreuses dans les émotions et notamment dans les émotions d'attente anxieuse.

L'entrave des mouvements psychiques si particulière à la mélancolie se manifeste avec une netteté particulière sur le terrain psycho-moteur de la vie psychique.

L'accentuation pénible de la douleur psychique amenée par chaque acte du mécanisme psychique, occasionne de la paresse, la tendance à fuir tout travail, la négligence de ses travaux professionnels, le penchant à s'enfermer et à se reposer au lit. Le manque de confiance en soi-même fait paraître tout désir comme irréalisable et fait renoncer à tout effort. Le mouvement psychique entravé en lui-même, l'échange difficile des représentations, leur annotation par des sentiments de déplaisir, la suppression des intérêts intellectuels qui pourraient alimenter leur activité, tout cela trouve son expression éloquente dans la plainte du malade qu'il voudrait vouloir mais qu'il ne le peut plus.

La représentation concrète qui ranime dans l'individu la volonté est péniblement influencée par des conceptions contradictoires venant de la conscience qu'on a de son abaissement, de la conviction de son manque de capacité, de l'impuissance intellectuelle qui fait nier toute possibilité de succès; ainsi, le malade, ballotté entre ces deux courants, flotte sans cesse

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entre l'impulsion et la renonciation, et alors se manifestent cliniquement cette inconstance et ce manque de décision qui caractérisent ces malades.

Le caractère fondamental de la mélancolie est celui de l'anergie, de la passivité. Cependant épisodiquement une action impétueuse, violente, allant jusqu'à la furie, est possible. L'explication de cette explosion est que parfois une émotion violente peut vaincre les entraves.

Symptômes nerveux. — Chez tous les mélancoliques, le sommeil disparait au début et à l'apogée de la maladie. Il manque complètement ou il est troublé par des rêves terrifiants et des soubresauts fréquents; les malades, bien qu'ils dorment, n'en éprouvent ni soulagement ni restauration des forces, comme dans le sommeil des individus sains.

Le mal de tête est fréquent, surtout chez les anémiques; souvent les malades se plaignent de sensation pénible de vide dans la tête, d'une pression, etc., ce qui est en partie l'expression des paralgies, en partie une explication allégorique des entraves psychiques. La sensibilité générale est troublée. Les malades se sentent las, abattus, mal à leur aise, et cette baisse de l'énergie vitale trouve son expression classique dans l'attitude affaissée, dans le manque d'action musculaire, dans les mouvements hésitants, les paroles à voix basse, la mollesse et la faiblesse delà musculature. Outre les phénomènes psychiques (abaissement de la confiance en soi-même, etc. , qui interviennent ici, cette faiblesse d'innervation parait dépendre de sensations vitales troublées, de sensations musculaires altérées (pesanteur, sensibilité douloureuse).

Souvent il y a des troubles sensitifs. On rencontre plus rarement des paresthésies et des anesthésies; les hyperesthésies et les névralgies qui empirent l'état d'esprit provoquent des émotions et donnent lieu à des représentations délirantes allégoriques. Les sécrétions sont diminuées, de même les instincts.

Cela se manifeste surtout pour l'alimentation qui souvent est positivement refusée. A côté des idées délirantes et des illusions des sens, on trouve souvent l'anorexie et la constipation comme cause somatique du refus de nourriture.

Même quand il n'y a pas refus d'aliments, la nutrition est abaissée. Cette diminution progressive du poids du corps et l'anémie sont des phénomènes réguliers et peuvent en partie être rapportés à une participation des centres nerveux trophiques. Chez la plupart des malades les artères sont contractées, le pouls est petit et l'artère est dure comme un fil de fer.

Comme phénomènes consécutifs, on note, en dehors de l'arrêt des sécrétions, une diminution du tonus vital, la peau est sèche, dure, elle pèle en formant des écailles semblables à du son, elle est froide aux extrémités où on peut avoir des stases veineuses et des œdèmes. Les malades paraissent beaucoup plus âgés qu'ils ne sont eu réalité. La chaleur du coi'ps est ordinairement au-dessous de la normale ; la respiration est superficielle, incomplète, bien que souvent accélérée par l'angoisse. La fréquence du pouls est variable et, pendant les états d'agitation anxieuse, elle est considérablement augmentée.

PSVCIIIATIÎIE. 23

La folie mélancolique se manifeste sous deux formes cliniques qu'on désigne sous les noms de mélancolie simple et de mélancolie avec stupeur, et qui demandent chacune une étude spéciale.

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