I. — Exaltation maniaque
Symptômes psychiques. — Le caractère de la conscience, c'est ici le plaisir, le bien-être psychique. Il est aussi peu motivé par les faits du monde extérieur que ne l'est l'état de douleur psychique du mélancolique, et voilà pourquoi on ne peut le rapporter qu'à une cause organique intérieure. Le malade se meut pour ainsi dire dans des sentiments de plaisir et raconte au lendemain de sa guérison que pendant qu'il était en bonne santé il ne s'est jamais senti aussi bien, aussi remonté, aussi heureux que pendant sa maladie. Cette joie spontanée est considérablement accrue par un changement de la perception vis-à-vis du monde extérieur, par la remarque que les conceptions et les efforts s'accomplissent plus facilement, par les sentiments de plaisir intense qui accompagnent les conceptions et par une perception générale de bien-être, surtout dans le domaine de la sensibilité musculaire tonus musculaire augmenté;. Par suite, l'humeur gaie s'élève passagèrement à la hauteur des émotions de plaisir (débordement de joie, espièglerie) dont les manifestations motrices sont le chant, la danse, des sauts, les plaisanteries de gamin espiègle.
Avec ce trouble essentiel dans le domaine émotif, vont de pair un trouble de production, une augmentation de l'excitabilité hyperesthésie psychique) caractérisées par ce fait que les perceptions et les images mentales reproduites ne se combinent pas avec de simples sentiments mais avec des émotions qui, par suite de l'état d'esprit fondamental qui domine, sont pour la plupart des émotions de plaisir et se produisent avec une facilité anormale. Il en résulte nécessairement un changement dans la perception du monde extérieur. Au lieu du noir sous lequel ce monde apparaît au mélancolique à cause de sa dyesthésie psychique, il se présente au maniaque avec des tons plus chauds, des couleurs plus vives et un aspect plus intéressant. Voilà pourquoi le maniaque le cherche, aime à aller dans la société, à voyager et est sous ce rapport aussi l'opposé du mélancolique qui fuit et déteste le monde.
La résultante finale de cette altération des processus de perception du monde extérieur et de sa propre personnalité se résume dans une augmentation de la confiance en soi-même qui souvent se manifeste aussi par l'ornementation de la mise extérieure de l'individu.
Bien que la gaieté constitue la base émotive de l'aliénation maniaque, les états d'esprit opposés n'en sont pas exclus non plus. Ces derniers peuvent être provoqués par des représentations contradictoires qui se forment à la suite de Fassociation illimitée des conceptions et qui sont annotées par de vifs sentiments; mais souvent ces accès de mauvaise humeur sont produits artificiellement par la restriction de la liberté du malade, par le
1 Synonymes : hypomanie (Mendel) ; folie furieuse (Schûle).
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refus de lui accorder un désir, etc., ce qui froisse énormément la haute idée qu'il a de lui-même. Mais ces états d'esprit douloureux et pleins de colère ne sont qu'épisodiques et, étant donné lu marche accélérée des faits psychiques, sont bientôt refoulés par le fond gai de l'humeur.
Sur le terrain de la représentation, l'accélération du mouvement des forces psychiques se manifeste par la facilité de la reproduction, de l'association et de la combinaison des conceptions, ce qui nécessairement mène à un encombrement de la conscience qui contraste vivement avec cette monotonie et cette entrave dans la marche des représentations qu'on rencontre chez le mélancolique.
Par suite de la facilité de la reproduction et de la perception, de la notation plus sensuelle et plus chaude de ses images mentales et de ses perceptions, le malade devient plus plastique dans sa diction, il aperçoit promptement les côtés des choses, les faibles et les bizarreries de son entourage, son esprit est plus prompt à saisir et à comprendre, et, quand l'association est accélérée, il a la repartie pleine de verve, il est spirituel, humoristique et même ironique. Le trop-plein de sa conscience lui fournit une matière inépuisable pour parler et l'accélération énorme des opérations de conception au milieu de laquelle des chaînons intermédiaires surgissent avec la rapidité de la pensée, mais sans être exprimés par la parole, fait croire à une incohérence dans la marche de ses idées.
L'accentuation du sentiment de soi-même fait alors souvent dédaigner l'accent ou le dialecte du pays natal et se plaît à une élocution littéraire. Au degré de l'aliénation maniaque tel que la représente l'exaltation maniaque, des troubles dans la nature des conceptions se produisent tout au plus épisodiquement et sous forme d'allégories objectives exprimant la haute opinion que l'individu a de lui-même. Le malade se compare occasionnellement à un personnage remarquable sans cependant s'identifier avec ce dernier.
Pour aller aussi loin son intelligence est trop peu troublée. 11 exerce encore une critique sur son propre état et prouve qu'il en reconnaît l'anomalie par le fait par exemple que, pour excuser un de ses actes irréfléchis, il allègue, faute de mieux, qu'après tout il est fou et qu'à un fou tout est permis.
Les hallucinations aussi ne se produisent que tout au plus passagèrement et puis le malade les rectifie ou du moins il ne les utilise pas. Les illusions sont plutôt possibles, étant donnée l'accélération énorme des opérations psychiques.
Du côté psycho-moteur de la vie psychique, le trouble se manifeste tout d'abord par nue accentuation de la volonté et par une vive augmentation de l'activité ; mais tous les actes moteurs du malade sont encore, contrairement à ceux de la fureur, provoqués psychiquement et exécutés dans la sphère de l'intelligence.
Leurs motifs sont des processus de forme émotive ou des conceptions dont Findividu se rend nettement compte. Ce sont des actes conformes à ceux de la vie physiologique et ne paraissant étranges que parce qu'ils ont une
allure précipitée, irréfléchie, inconvenante, espiègle, choquante et même immorale, sans qu'on puisse les taxer d'insensés.
Cliniquemeut, cette exaltation psycho-motrice se manifeste par le désir de voyager, le penchant à fréquenter les cabarets, à rechercher les vieux amis et les connaissances, à voir des curiosités, par la manie épistolaire, par celle de faire des emplettes, etc. Le manque des représentations d'entrave et de contrôle ou leur apparition tardive fait que ces actes, qui en eux-mêmes ne sont pas insensés, n'apparaissent que comme inconvenants, irréfléchis; souvent ils choquent la morale, car les représentations d'entrave éthiques ou esthétiques font aussi défaut. L'annotation vive de toutes les perceptions par des sentiments de plaisir rend ces malades envieux; leur sentiment d'eux-mêmes, accentué à un degré morbide, les rend ennuyeux, vantards et hâbleurs; l'inconstance des motifs de leurs mouvements les rend inconstants et incapables, malgré toute leur activité, d'achever ce qu'ils ont commencé ou ce qu'ils ont projeté.
Tous les caractères du tableau clinique ne sont pas développés complètement chez tous ces malades; chez certains, c'est l'impulsion à parler; chez d'autres, c'est l'accentuation de la volonté'; chez d'autres encore, l'humeur gaie (aménomaniei est le phénomène morbide qui ressort le mieux; cet autre- encore peut avoir ou une nuance d'exaltation, ou une nuance erotique, ou une teinte religieuse.
11 serait inutile de donner des dénominations particulières à ces nuances cliniques.
Presque régulièrement, et chez les individus du sexe féminin c'est presque toujours le cas, l'exaltation maniaque amène la sphère sexuelle au premier plan dans la conscience. L'impulsion sexuelle se fait encore jour sous une forme bourgeoisement tolérable et ne répondant qu'à un trouble superficiel de l'intelligence; chez les hommes, par l'empressement à faire la cour, les promesses de mariage trop promptes, les propos équivoques dans la conversation, la fréquentation des bordels ; chez les femmes, la tendance à s'attifer, à se maquiller, à rechercher la société des hommes, à faire des coquetteries, à parler d'histoires de mariages ou de scandales, à ourdir des intrigues d'amour, à suspecter d'autres femmes au point de vue sexuel, etc.
Souvent dans cet état d'exaltation, il existe aussi un plus grand besoin de consommer des stimulants nerveux, besoin qu'on satisfait avec des plats très épicés, avec du tabac à fumer ou à priser, avec du café fort et notamment avec les boissons spiritueuses.
Ces excès amènent alors facilement une accentuation de l'exaltation maniaque pouvant aller jusqu'à la fureur.
Symptômes somatiques. — Les troubles du sommeil sont assez constants.
' On y rencontre souvent cette impulsion très importante au point de vue médicolégale, à collectionner et même à voler en partie par une convoitise que rien n'entrave (surtout des aliments, des friandises, des bijoux ou même de l'argent pour s'en procurer) en partie par espièglerie, par méchanceté, par désir de causer des embarras aux autres,^ par illusions, par excès d'activité.
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Les malades ne dorment que quelques heures, se lèvent au milieu de la nuit et se démènent affairés dans la maison ou dans la rue.
Dans le domaine de la sensibilité générale, le sentiment de bien-être physique augmente, La force et les capacités sont augmentées. Le malade ne peut pas trouver assez de paroles pour vanter son bien-être maniaque, sa santé de fer. Le sentiment de fatigue physique ne se produit pas, pas même après des marches à pied forcées ou d'autres surmenages.
Le malade est plus gaillard effectivement. Il a l'air plus jeune qu'il n'est; son turgor vitalis est élevé, sa mine est plus vive, ses fonctions végétatives s'accomplissent plus promptement, son appétit est augmenté, seulement, pris d'inquiétude motrice, il ne trouve pas le temps de le satisfaire.
Malgré tous ces phénomènes d'augmentation de la mutation intraorganique et malgré la bonne assimilation, le poids du corps baisse.
Ce qui est ici particulièrement accentué, c'est le tonus musculaire. La musculature est plus ferme et plus turgescente, l'attitude est plus d'aplomb, la sûreté et la rapidité des mouvements sont plus grandes qu'à l'état normal. Les mouvements s'accomplissent avec une promptitude étonnante; il semble que l'excitation volontaire parvient plus rapidement aux centres des mouvements. Le malade se rend compte de cette facilité d'innervation et de coordination, et il y puise un nouveau stimulant pour sa bonne humeur et sou ardeur entreprenante.
Début et évolution de la maladie. — L'exaltation maniaque apparaît rarement comme une forme morbide comprenant toute la durée du trouble psychique, elle se présente plus souvent comme un phénomène d'état. Comme telle elle représente un stade prodromique ou de rémission de la folie furieuse, ou un stade de transition de la folie circulaire et hystérique. Comme phénomène prodromique, elle se rencontre dans la paralysie générale, mais alors elle est colorée d'une manière particulière par les symptômes de débilité psychique qui s'y mêlent de bonne heure.
Comme tableau morbide autonome, elle apparaît encore plus souvent sous forme d'accès périodiques, mais alors, à cause de sa base dégénérative, avec un caractère raisonnant et irritable.
Dans les cas rares où l'exaltation maniaque se déroule comme une psychose autonome et non périodique, elle est pour la plupart du temps précédée d'un stade prodromique mélancolique. Son évolution est rémittente, exacerbante; sa durée s'étend à des semaines et même à des mois. Elle peut avoir une marche régressive; dans ce cas la résolution est lente, non brusque ; comme le trouble est léger, quand il y a un stade d'épuisement ensuite, il n'est que légèrement indiqué et de très courte durée. Dans d'autres cas, notammentdans ceux qui sont la conséquence d'excès sexuels et alcooliques, elle passe à l'état de fureur. Le pronostic est favorable dans cette forme bénigne de folie maniaque, et les défectuosités psychiques ne sont pas à craindre comme dans la folie furieuse.
Traitement. — Le remède le plus important est l'isolement approprié au degré de l'exaltation et en même temps l'éloignement des excitations morbides et notamment des excès. Dans beaucoup de cas l'hôpital suffira,
mais passagèrement une chambre d'isolement pourra devenir nécessaire. Contre l'insomnie et l'inquiétude nocturne, l'hydrate de chloral, la morphine, le sulfonal et le trional peuvent donner des succès; les narcotiques, notamment l'opium et la morphine, quelque utiles qu'ils soient dans les cas périodiques, n'ont ici aucun effet favorable, mais ils sont plutôt de nature à augmenter l'agitation.
Par contre, les bains tièdes et surtout les bains prolongés manquent rarement leur effet calmant sur le système nerveux central; cependant cet effet ne dure d'ordinaire que pendant quelques heures.
Dans les états d'agitation venaut de la sphère sexuelle et ayant un caractère sexuel prédominant, il est bon de se servir des préparations de brome. Il est nécessaire en même temps de surveiller soigneusement le malade à cause de son penchant à la masturbation.
Observation XVIII. Exaltation maniaque dans le puerperium. — M"^® L..., vingthuit ans, femme d'un peintre en bâtiments, a une mère qui, à l'âge de trente-six ans, est devenue aliénée pendant ses couches, et une sœur sourde-muette. La malade n'a jamais été malade autrefois, sauf de la variole; elle était vigoureuse; elle eut à l'âge de dix-huit ans son premier enfant, à l'âge de vingt ans son second. Elle eut encore quatre autres enfants. L'avant-dernier a été allaité pendant vingt mois. La malade fut affaiblie par ses couches et l'allaitement; de plus la famille avait les soucis du pain quotidien et se nourrissait pauvrement. Dans sa dernière grossesse qui a duré jusqu'au 2 novembre 1880, la malade présentait souvent des accès de vertige et des phénomènes d'épuisement psychique. L'accouchement s'est passé sans accident. La malade aUaita son enfant pendant quinze jours, jusqu'au 16. Après une vive frayeur causée par une maladie de son mari brusquement survenue le 15, elle devint confuse; le 16, quand elle sortit pour acheter des provisions pour la cuisine, elle apporta des jouets au lieu de comestibles ; elle perdit le sommeil, se mit à délirer, voyait ses parents décédés, l'esprit malin qui répandait une puanteur eiïroyable et la sainte Vierge qui la protégeait. Elle ne connaissait plus son entourage qu'elle considérait comme hostile, elle était tout à fait désorientée, courait sans but à droite et à gauche, une fois vers l'eau, une autre fois avec son nourrisson et un autre enfant au presbytère pour se confesser. Dans la nuit du 22 novembre elle essaya de descendre une armoire par l'escalier.
Le 22, quand elle entra à l'asile, le délire puerpéral initial avait disparu; la malade sans lièvre, lucide, reconnaissait les faits de son délire; mais elle présentait des phénomènes d'une légère exaltation maniaque qui semblèrent une phase de rémission d'une fureur puerpérale au début, fureur aiguë et hallucinatoire. La suite de l'évolution de la maladie n'a pas justifié cette hypothèse.
La malade qui, lors de son entrée à l'asile, s'est présentée comme maniaque par sa gaité non motivée, son excitation erotique facile, sa vive mimique, la marche de ses idées précipitée et disparate, est restée jusqu'à sa convalescence au degré de l'exaltation maniaque. Elle était constamment gaie, échevelée, n'avait de tous les faits que des impressions agréables ou hilarantes, se plaisait aux plaisanteries, aux comparaisons humoristiques, se mêlait à toutes les conversations, faisait la coquette, l'amoureuse, déclarait qu'elle épouserait maintenant un autre homme; son mari aussi pourrait se choisir une autre femme. Elle épouserait le professeur ou le docteur, disait-elle sans en rien penser. En général, son intelligence n'était pas très profondément troublée. La malade reconnaissait à peu près son état morbide.
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mais elle était d'avis qu'elle était archi-gaie et qu'un brin de délire ne lui faisait pas de mal. Autrefois, il est vrai, elle était devenue ioUe. Elle bâtit toutes sortes de châteaux en Espagne, est inépuisable en mauvais calembours; la marche de ses idées est précipitée, frôle souvent le terrain erotique sans cependant transgresser les limites de la décence. Il faut qu'elle chante et qu'elle bavarde pour chasser l'ennui des autres malades. Elle n'a pas la nostalgie de sa famille; les siens, dit-elle, sauront se débrouiller. Autrefois, elle avait été dans la misère, mais ici à l'hôpital elle veut maintenant se la couler douce. Pleine de désirs, elle fait des demandes surtout de comestibles et de friandises.
Les nuits sont d'abord agitées. Avec une meilleure alimentation et l'usage du vin et de la bière, le sommeil se produit.
La malade est de taille moyenne, sans stigmates de dégénérescence, sans maladies végétatives, mais très anémique. La nutrition générale n'a pas beaucoup souffert. L'utérus est bien involvé. Le pouls est petit, l'artère faiblement remplie.
Passagèrement la malade prend un médecin-major qui visite la clinique pour l'empereur, un autre monsieur pour le prince héréditaire. On n'observe pas d'hallucinations.
Vers le milieu du mois de décembre, la malade devient plus calme, rangée, s'informe de sa famille, rectifie ses illusions et demande à travailler. Les visites des gens de sa famille produisent un effet salutaire. Le retour des règles le 21 décembre s'accomplit sans troubler la convalescence. Dans ce cas léger de manie puerpérale le traitement s'est borné à isoler la malade, à lui donner de la bonne nourriture, des bains et des préparations de fer. Son poids, lors de son départ, a dépassé de trois kilogrammes le poids qu'elle avait à son entrée. Le 14 janvier 1881, la malade fut renvoyée guérie. Elle est restée en bonne santé.