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I. — Folie secondaire

Sous cette dénomination on peut comprendre tous ces états psychiques dans lesquels les conceptions délirantes qui se sont formées pendant le stade émotif primaire, continuent à subsister comme des erreurs permanentes de la raison, même après l'extinction des émotions qui avaient contribué à la formation de ces idées délirantes, et forment une personnalité tout à fait nouvelle, et en général une existence tout à fait autre que celle du Moi normal.

Mais il existe encore en même temps un autre trouble important : le manque d'impulsion à agir dans le sens des idées délirantes qui se trouvent encore présentes dans la conscience.

En général, il n'y a pas dans ce cas cet accord entre les sentiments, les représentations et les efforts, qui est particulier à la vésauie émotive. Pas même limité dans sa personnalité psychique, le Moi n'existe plus. Le Moi primitif et historique s'est décomposé en autant de Moi qu'il y a de groupes de conceptions délirantes qui se sont maintenus, et, dans cette désagrégation, on chercherait en vain un effort pour mettre en rapport, même superficiel, toutes ces idées délirantes dont le sujet peut être contradictoire et môme diamétralement opposé aux lois du temps, de l'espace, de la logique et de l'expérience.

Cette inquiétante absence du besoin d'aplanir les différences, de résoudre les contradictions, indique un affaiblissement profond de tous les processus intellectuels supérieurs, du jugement, de la logique, et souvent aussi de la mémoire.

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L'activité intellectuelle qui existait avant la maladie, les efforts et le travail méthodique, sont devenus impossibles ; le malade se meut dans le cercle de ses idées fixes ; sa manière d'envisager les choses s'est totalement transformée.

Il peut, il est vrai, encore un peu converser, car le mécanisme de la formation des conceptions est conservé et n'est plus troublé par aucun processus émotif, et, en outre, il dispose encore de nombreux résidus de sa vie normale antérieure ; mais il ne peut plus être question ni de subtilité proprement dite, ni d'esprit. Le fou secondaire n'est plus capable d'une activité intellectuelle méthodique, d'abord par ce motif qu'il revient toujours avec une persévérance morbide dans le cercle de ses idées fixes et qu'il s'y meut par obsession.

Ce qui frappe surtout, c'est l'indifférence éthique et la mort des sentiments chez cette catégorie de malades. Toute la vie passée, les relations, le sentiment de la famille, l'amitié, leur sont devenus étrangers ; ils sont insensibles au sort de leur entourage. Seules les choses qui touchent directement le fond de leurs idées délirantes, soit les phénomènes favorables, soit les phénomènes d'entrave, peuvent au commencement provoquer encore des émotions ; mais avec le temps l'excitabilité dans la sphère des idées morbides s'efïace aussi, et l'illusion inepte, pâlie, obscurcie dans la conscience et finalement inconcevable, est reproduite sans émotions aussitôt que des impressions extérieures ou des opérations d'association l'évoquent.

Dans les degrés extrêmes de la vésanie (lors de transition vers la confusion générale), ilj a dans la conscience un va-et-vient incohérent et insensé de conceptions qui ne sont réunies que lâchement par l'unité de l'idée fixe. Chez ces malades il existe encore des hallucinations ou du moins de vives images mentales qui font résonner sans cesse la sphère des idées délirantes, mais là encore se manifeste la débilité : rien de nouveau ne se produit plus, contrairement à ce qui se passe dans la vésanie primaire et dans l'aliénation émotive avec les illusions qui créent activement, débordent d'une manière fantastique et se développent de plus en plus en suivant une certaine logique.

C'est que l'illusion du fou n'est qu'une masse de conceptions inerte, qui n'est plus susceptible d'aucune modification essentielle et qui, à mesure que la vie intellectuelle devient plus vide, se réduit à une simple phrase, à un sujet indifférent et n'ayant plus le pouvoir de donner l'impulsion à la réalisation de ce que le malade a senti et pensé dans son illusion.

La vésanie est le dénouement régulier de la folie mélancolique compliquée de conceptions délirantes, à moins qu'elle ne se termine par la guérison. Il est beaucoup plus rare que la vésanie soit le dénouement d'une manie, car dans cette dernière, étant donné l'évolution rapide de tous les processus psychiques, la fixation des idées délirantes et leur groupement systématique n'est que rarement possible.

Ces états vésaniques secondaires se maintiennent parfois pendant des années, toujours au même niveau, jusqu'à ce que, dans ce cas aussi, la

débilité mentale gagne de plus en plus et que les idées délirantes s'effacent de plus en plus.

Il peut être très difTicile de reconnaître ces états comme état terminal secondaire, si l'on ne dispose pas de l'anamnèse du cas. En continuant à observer, on s'apercevra que la faiblesse intellectuelle progresse d'une manière visible ; l'indifférence progressive en matière de sentiments, la confusion et l'incohérence croissantes de la vie psychique, la négligence de toutes les lois esthétiques et sociales (malpropreté; allant jusqu'à la bestialité, donnent un cachet particulier à ce trouble intellectuel.

Dans les cas d'origine mélancolique on voit se surajouter des résidus d"idées délirantes, des angoisses occasionnelles, des raptus et autres recrudescences du stade primaire ; dans les cas d'origine maniaque, il s'y ajoute des rechutes maniaques qui peuvent s'intercaler même dans les stades avancés de la démence.

Observation XXIX. Folie furieuse. Terminaison par vèsanie secondaire. — La femme Graupp, paysanne, vingt-neuf ans, issue d'un père aliéné, avait été, dit-on, dès son enfance, étrange et irritable. Au commencement de l'année 1876, elle se maria. Sans aucune cause connue, de l'excitation maniaque se produisit au commencement du mois d'août 1886, après avoir été précédée par un stade mélancolique de seize jours. Cette excitation s'accentua et devint bientôt de la folie furieuse. La malade se mit à prêcher, à chanter, à démolir, à se déshabiller.

Au moment où on la reçoit à l'asile, elle se trouve dans une grande exaltation ; elle parle l'allemand littéraire au lieu de son patois, fait avec beaucoup de pathos des sermons improvisés, se répand en sentences bibliques et évangélise son entourage. Tous ses discours étaient mêlés d'allitérations et de rimailleries telles que : « der Himmel ist ein Schijnmel, der Schimmel ist ein Liimmel. Ailes soll klingen und singen und spritigeji. » (Le ciel est un cheval blanc, le cheval blanc est un goujat. Tout le monde doit résonner, chanter et sauter.) Dans la substance de ses conceptions expansives, il y a un noyau d'idées délirantes de nature érotico-relireligieuse. Elle est la reine du ciel, la mère de Dieu, d'une santé de fer, pleine de désirs et de force. Tout ce qui est autour d'elle est d'une beauté admirable, tout devrait jubiler avec elle ; elle a traversé toutes les situations, elle fat tour à tour jeune homme, pucelle, riche et pauvre, noble et de situation humble, elle a éteint l'enfer et le feu du purgatoire, elle a délivré le monde entier. Dieu le père et la mère de Dieu se sont montrés à elle dans les nuages. Elle danse, chante, crie et frappe dans ses mains, pleine de joie.

Front fuyant, oreilles petites, mal faites, pupilles larges, réagissant paresseusement, pouls à 100, nutrition mauvaise, anémie prononcée, utérus normal.

La malade n'a pas de sommeil; facilement congestive; elle danse, prêche, chante; elle est erotique, très agitée, aime à se découvrir, s'occupe à s'arranger les cheveux, lâche de l'urine sur le plancher au moment de la visite.

Elle a donné naissance à cinq enfants dont l'enfant Jésus ; elle est la reine du ciel ; elle prend son entourage pour des personnes divines, a des hallucinations de la vue et de l'ouïe en quantité ; se délecte dans des émotions de plaisir, est prise passagèrement d'états d'extase pendant lesquels elle prononce des sermons.

Par suite du traitement avec le chloral, le bromure de potassium (8. gr.) et de l'isolement, la folie furieuse disparait, mais elle conserve une haute opinion d'elle-même qui se traduit par un langage précieux et littéraire, par des allures de distinction ;

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les idées délirantes persistent aussi. La malade devient calme et s'occupe de travaux manuels ; à l'époque des règles seulement, elle est très agitée; alors elle prêche, se comporte comme si elle était la sainte Vierge, la Reine du Ciel qui a enfanté l'Enfant Jésus, prend les gens de son entourage pour des prostituées et des diables, rage et devient agressive.

Une folie érotico-religieuse secondaire durable se développe de plus en plus nettement. Les idées délirantes deviennent de plus en plus confuses. Elle était, un ange ; elle s'est nourrie d'oeufs qu'elle a pondus elle-même ; elle est père et mère à la fois. Quand elle était ange à trompette, elle fut portée par saint Jean dans le presbytère où on l'a mangée pour trente deniers. Elle est déjà montée au ciel six fois, et six fois déjà elle a assisté à l'onction d'un empereur. L'impératrice Marie-Thérèse était sa grand'mère. Les anges à trompette du ciel sont faits entièrement d'or et de pierres précieuses. Quand ils descendent sur terre, ils se transforment en porcsépics. Elle-même est une sainte, elle a accouché de cinq anges, etc.

Son ancien entourage et les faits de son passé normal lui sont devenus étrangers. Ses idées délirantes actuelles ne sont plus amenées par des émotions vives. Seulement, quand on la contredit ou qu'on l'interpelle, elle se met dans une colère excessive, déclare que celui qui l'interpelle est Lucifer, Tadversaire, le comble d'injures, appelle sur lui la colère du ciel, éclate ensuite subitement d'un rire inepte et ricane d'une manière erotique. Ordinairement elle est tranquille ; ses manières empreintes d'afféterie, son langage précieux et à prétentions littéraires, sa tendance à orner ses robes et son chapeau de toutes sortes de bimbeloteries, indiquent un trouble intellectuel profond.

Il n'y a chez elle aucune motivation ni association logique des idées délirantes qui, pour la plupart, sont probablement basées sur des états extatiques, des visions, et sur des hallucinations ; depuis deux ans, la malade ne produit plus rien de nouveau dans ce domaine; au contraire, les idées délirantes deviennent de plus en plus faibles, fragmentées et moins excitables. L'état de faiblesse mentale progressive se reconnaît sans peine.

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