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Tracé n° 20.
fois par jour, l'interprétation du tracé peut être douteuse, si l'observation a été commencée un peu tardivement. Voyez, par exemple, le tracé n° 20, et supposez que le thermomètre n'ait été employé
qu'à partir du neuvième jour au soir, quelles conséquences pourrions-nous tirer de la vue de ce tracé, qui oscille, sans grande régularité, il est vrai, entre 39 et 40° et touche même une fois 40°? Tandis que la température presque normale des septième, huitième et neuvième jours est dénature à éveiller singulièrement l'attention.
Je ne vous cacherai pas cependant que même dans des conditions favorables, et alors qu'aucun soin n'a été omis, les difficultés d'interprétation peuvent être absolument insurmontables. Le tracé n 2 1 vous en fournit la preuve; il a été pris sur une petite malade pour laquelle j'avais été appelé en consultation; mon honorable confrère avait pris la température avec le plus grand soin dès le lendemain du jour où il avait été mandé; aucun moment n'avait donc été perdu. Or, si vous examinez ce tracé, en faisant abstraction de la température terminale, il vous est très certainement impossible de savoir si vous avez affaire à une méningite ou à une fièvre typhoïde ; et si j'ajoute que, dans ce cas particulier, la diarrhée a persisté pendant presque toute la durée de la maladie, vous pouvez juger des difficultés de diagnostic dont nous avons eu à triompher.
Dans ses premières recherches sur la température de la méningite, publiées dans les Archives, Roger établissait la proposition suivante : « La diminution considérable de la chaleur intermédiaire à deux périodes d'augmentation est, chez les enfants, un signe pathognomonique de la phlegmasie des méninges », proposition qu'il maintenait dans son premier volume de Recherches cliniques sur les maladies de l'enfance. De son côté, et après lui, Archambault arrivait à des conclusions analogues; il constatait que, dans la méningite, la température s'élève depuis le début jusqu'à la fin de la première période, sans atteindre jamais un chiffre comparable à celui que donnerait une phlegmasie franche ou une pyrexie; qu'elle descend ensuite au taux de la moyenne physiologique pendant la deuxième période; qu'enfin, brusquement et sans transition, à la fin de la maladie, la température atteint un degré d'élévation supérieur de beaucoup k celui du début et de toute la première période.
Si la marche de la température était toujours ou presque toujours celle qu'indiquent Roger, Archambault et, avec eux, .la plupart des auteurs, le diagnostic de la méningite en serait certainement simplifié. Par malheur, il n'en est rien. Ce n'est pas à dire que ces observateurs se soient trompés. La forme de tracés qu'ils ont signalée existe bien réellement ; il suffit, pour vous en convaincre, de remettre sous vos yeux le tracé n° 16; la température y oscille entre 38 et 39°, dul troisième au dixième jour, dépassant même parfois.
le soir 39° ; puis elle reste dans des régions plus basses, autour de 38°, du dixième au dix-septième jour; et enfin elle monte brusquement, en quarante-huit heures, de 38°, 2 à 40°, chiffre qu'elle atteint au moment de la mort. La réalité du fait n'est donc pas contestable.
Mais son inconstance ne l'est pas moins, les tracés nos 17, 19, 21 vous le prouvent; dans ces différents cas, en effet, il est impossible d'établir la moindre relation entre la marche de la température et celle de la maladie : le tracé n° 17 vous montre que la température, médiocrement fébrile jusqu'au douzième jour, s'est relevée du douzième au quinzième, pour tomber assez brusquement les jours suivants et ne se relever, par une ascension rapide, que dans les dernières vingt-quatre heures. Dans le tracé n° 19, la température s'est élevée le quatrième jour au soir, puis- elle a décliné à partir du septième jour et n'est pas remontée au moment de la mort. Enfin le tracé n° 21 offre des oscillations matinales et vespérales parfaitement régulières, qui simulent, à s'y méprendre, celles de la fièvre typhoïde, jusqu'au moment où la brusque élévation de la courbe dans les dernières douze heures donne au dessin thermique une physionomie particulière. Encore ne faudrait-il pas attacher une trop grande importance à l'ascension des dernières heures, car il serait facile de trouver des tracés de fièvres typhoïdes terminées par la mort dans lesquelles la courbe est. à peu près, si ce n'est tout à fait identique.
Tel est, par exemple, celui que je vous présente, et qui appartient à une fièvre typhoïde à forme ataxique. Il ne diffère du tracé n° 21 que par la moindre élévation de la température terminale, détail qui, on en conviendra, n'est pas de nature à faciliter le diagnostic différentiel.
Ce n'est pas tout : non seulement la marche de la température ne se caractérise pas toujours par une période de défervescence relative à la suite de l'effervescence du début, mais encore
3 10 11 Tracé n° 22.
les derniers jours ou les dernières heures de la maladie ne sont pas invariablement marquées par une élévation plus ou moins subite de la température. Les tracés que j'ai fait passer sous vos yeux vous le démontrent; car, si l'ascension terminale existe dans les tracés nos 16, 17, 18 et 21, elle manque dans les tracés n08 19 et 20. L'ascen-
Tracé n° 23.
sion ultime de la température n'est donc pas constante. Il est assez intéressant de savoir comment les choses se passent à cet égard.
Tantôt la température ultime est élevée, tantôt elle est abaissée, tantôt elle est stationnaire. Sur 60 observations, je l'ai trouvée 36 fois élevée, 12 fois abaissée, 12 fois stationnaire.
Si maintenant nous entrons dans de plus grands détails, voici ce que nous remarquons : Dans les cas qui se terminent par effervescence, la température peut atteindre de très grandes hauteurs : 41°,
MÉNINGITE TUBERCULEUSE Olô
41°,5, même 42° et 42°,3. Vous en voyez trois exemples dans le tracé n° 23 ; ces trois exemples vous prouvent que l'espace franchi par le thermomètre en quelques heures est extrêmement variable, puisqu'il a été de 2 degrés 1/2 dans un cas, de 4 degrés clans un autre et de 6 degrés dans un troisième ; ils vous montrent également
U 12 13 1* 16 12 18 13 If 15 16 17
Tracé nu 24.
que le point d'arrivée de la ligne thermique n'est pas en rapport avec son point de départ; c'est-à-dire que l'ascension continue peut partir de 37° pour aboutir à 41°, ou de 39°,4, pour atteindre 42°, ou enfin de 35°, 5 pour gravir jusqu'à 41°, 6.
Les faits de cette nature que j'ai observés sont au nombre de 49.
En d'autres circonstances, l'élévation relative de la température est beaucoup moindre : au lieu d'atteindre 41 et 42°, le thermomètre ne monte qu'à 40°, 4-39°, 8-39°,3. Aussi l'espace franchi par la ligne thermique est-il beaucoup moindre. En voici également trois exemples (tracé n° 24), choisis de façon à vous faire voir la différence de ces courbes et de celles du tracé n° 23. Le seul point qui les relie les uns aux autres, c'est que les malades meurent dans l'effervescence dans cette seconde série de tracés comme dans la
première; or ces cas sont au nombre de 17. Donc, sur 60 cas de méningite, 39 fois la mort a été accompagnée d'une élévation plus ou moins grande de la température; c'est une proportion d'un peu plus de moitié, dans laquelle la marche terminale de la fièvre a été telle que l'indiquent la plupart des auteurs.
Mais il reste 24 cas qui se sont comportés d'une manière toute différente et où la température terminale a été stationnaire, basse, ou abaissée. Le tracé n° 25 vous donne trois exemples de température
Tracé n° 25.
stationnaire : dans le premier exemple, elle est restée fixée à 39°,6 et 39°,5 pendant les dernières quarante-huit heures; dans le second, elle a oscillé pendant trois jours autour de 39°; dans le dernier, elle devenait presque basse, et, en tout cas, elle était à peine fébrile, puisqu'elle restait fixée entre 38 et 39°. J'ai observé 12 cas semblables, ce qui prouve qu'ils ne sont pas fort rares.
Les deux dernières séries se composent également de 12 cas : 4 dans lesquels l'apyrexie a persisté pendant plusieurs jours, 8 dans lesquels la température s'est abaissée d'une manière notable et quelquefois très grande aux approches et au moment de la
terminaison fatale.
Le tracé n° 26 vous donne deux exemples d'apyrexie continue : dans le premier, le thermomètre a été presque constamment audessous de 39° pendant les trois derniers jours, et la mort a eu lieu lorsqu'il marquait 38°; dans le second, la température a toujours été ou normale, ou au-dessous de la normale, du vingtième au vingtquatrième jour, et, au moment de la mort, elle était à 36°,2.
Enfin, dans le tracé n° 27 se trouvent deux exemples de déferves-
i i i i i i i i i i i i i i i i i ii
Tracé n° 27.
cence brusque au moment de la terminaison fatale ; dans le premier, la température s'abaisse, mais reste fébrile jusqu'à la fin; elle
tombe deiJ90,9 à 38°,3; dans le second, elle fait une chute énorme en trois jours, de 41° à 36°,5.
Si maintenant nous résumons en quelques mots les résultats que nous donne l'étude de la température dans la méningite, nous voyons qu'il est impossible d'en tirer des renseignements de quelque valeur. Pour qu'il en. fût autrement, il faudrait que les différents tracés que j'ai fait passer sous vos yeux correspondissent à des formes différentes de tuberculose méningée; que dans une série, par exemple, la méningite fût accompagnée de délire violent, dans une autre de coma profond, dans une troisième d'accidents pulmonaires, etc. Or mes observations ne me démontrent rien de semblable; les formes différentes de tracés peuvent correspondre à des méningites d'évolution semblable, et les formes semblables de tracés à des évolutions différentes de la maladie.
Certes, rien ne se passe au hasard dans l'organisme ; il y a une raison pour que la fièvre suive telle ou telle marche, pour que la courbe thermométrique ait une forme plutôt qu'une autre. Mais celte raison nous échappe complètement dans l'état actuel de nos connaissances.
Ainsi le tracé n° 23 renferme trois cas dans lesquels la mort a été accompagnée d'une ascension thermique extrême ; dans chacun d'eux, la terminaison fatale s'est produite dans le coma, sans convulsions, deux fois sans paralysies, une fois avec paralysie. L'autopsie a montré une fois une tuberculose méningée isolée, une autre fois des tubercules pleuraux, une dernière fois une tuberculose pulmonaire ancienne avec masses caséeuses disséminées.
Les trois cas du tracé n° 24 se sont tous terminés dans le coma, sans convulsions; les paralysies ne se sont montrées que dans un seul d'entre eux. L'autopsie a fait reconnaître une fois une tuberculose généralisée, une fois une méningite isolée, une fois une méningite avec tuberculose pulmonaire ancienne et masses caséeuses.
La même similitude de symptômes et la même diversité d'anatomie pathologique existent dans les observations qui correspondent aux tracés nos 25, 26 et 27. Je n'y insiste pas. Les détails dans lesquels je viens d'entrer suffisent à vous prouver qu'il n'y a aucun rapport appréciable entre la forme ultime de la courbe Ihermo-
MÉNINGITE TUBERCULEUSE OAi
métrique et la marche ou l'anatomie pathologique de la maladie.
Eh bien, je puis répéter à propos de l'évolution morbide tout entière ce que je viens de vous dire des derniers jours de la maladie : les tracés thermiques les plus dissemblables correspondent souvent à des formes presque identiqnes de méningite tuberculeuse, et les tracés les plus analogues à des formes très différentes. Le profit clinique que l'on peut tirer de la courbe thermométrique est donc limité.
Est-ce une raison, cependant, pour en négliger l'étude? Non sans doute. A défaut de renseignements précis, elle donne souvent des indications intéressantes pour le diagnostic différentiel, et clans une matière aussi délicate les moindres indices doivent être soigneusement recueillis. Vous devez donc surveiller attentivement la marche de la température, mais sans vous illusionner sur les services que cette recherche peut vous rendre.
Peut-être, messieurs, trouvez-vous un peu longue l'étude à laquelle je viens de me livrer à propros de la température, surtout à cause des résultats peu concluants auxquels elle aboutit. Cependant elle me paraît utile. Les difficultés de diagnostic contre lesquelles^ on se heurte dans la méningite tuberculeuse sont si grandes, qu'aucun détail ne saurait être négligé sans dommage. La courbe thermométrique complète le tableau des^différents symptômes que présente la maladie dans le cours de son évolution, et des phénomènes variés par lesquels se révèle à nous le trouble apporté aux fonctions cérébrales par la tuberculose aiguë. Je vous les ai fait envisager sous toutes leurs faces, et j'ai pu vous montrer aiusi les perturbations que subit le système nerveux même quand elles sont le plus légères et qu'elles paraissent être le moins sérieuses. C'est précisément lorsqu'elles sont encore indécises qu'il importe de les mieux connaître. Tout l'art du clinicien consiste, en effet, à saisir les premiers linéaments de la maladie, dès qu'ils commencent à se montrer et à dégager des obscurités du processus morbide les traits à peine indiqués qui la caractérisent. Or vous savez que les symptômes de la première période : vomissements, céphalalgie, constipation, somnolence, sont souvent très peu marqués, que plusieurs d'entre eux peuvent même faire entièrement défaut, qu'en tous cas ils ne sont
pas toujours assez violents ni assez bien groupés pour fournir une base solide au diagnostic. Il faut donc être à l'affût des signes plus tardifs, mais plus précis, dont l'apparition lèvera tous les doutes.
Marche de la méningite. — Cette recherche attentive vous est d'autant plus impérieusement commandée que, sans elle, vous pourriez être parfois surpris par la terminaison fatale, ou que, du moins, la lumière ne se ferait pour vous qu'au moment où la brutalité des faits rendrait évidente à tous les yeux la terrible réalité. Et s'il est une chose qui ne vous soit jamais pardonnée, c'est une erreur de pronostic; les parents ne vous rendent pas toujours responsables de la mort de leur enfant, mais à la condition que vous les en aurez prévenus.
Or la marche de la méningite est extrêmement variable. Tantôt l'évolution se fait avec une certaine lenteur, et les signes pathognomoniques apparaissent presque dès le début; tantôt, après être restés longtemps indécis, les symptômes les plus graves éclatent tout à coup et s'accumulent en quelques jours; tantôt enfin le petit malade, à la suite des vomissements du début, reste pendant dix, douze, quinze jours, abattu et somnolent, avec quelques irrégularités du pouls, mais sans céphalalgie apparente et sans constipation, puis il tombe brusquement dans le coma, et succombe, avec ou sans convulsions, en vingt-quatre ou trente-six heures.
Vous avez été témoins de quelques-uns des faits que je vous signale. Vous n'avez pas oublié le petit garçon de six ans, couché au n° 9 de notre salle Legendre, dont la méningite avait débuté le 20 juin par des vomissements, de la céphalalgie et de la constipation; quelques jours après, il était pris de délire, et, lorsqu'il entrait à l'hôpital le huitième jour de la maladie, les symptômes étaient si caractéristiques qu'ils ne permettaient aucun doute. L'enfant était en proie à une extrême agitation ; la nuque était raide et contracturée, le ventre plat, la constipation opiniâtre, le pouls et la respiration lents et irréguliers ; de temps à autre, un profond soupir s'échappait de ses lèvres. Le lendemain, neuvième jour, une légère convulsion agitait les globes oculaires et les membres supérieurs; la face était incomplètement paralysée à droite, l'agitation avait
cessé pour faire place à la somnolence; les autres symptômes, notés la veille, persistaient sans changement.
Pendant cinq jours, l'état du malade resta à peu près stalionnaire, sauf la paralysie de la face, qui avait disparu après quelques heures de durée ; un seul symptôme s'aggravait, la somnolence : le quinzième jour, elle dégénérait en coma; les yeux, agités d'un léger nystagmus horizontal, étaient à demi fermés et ne semblaient plus même être sensibles à la lumière; la face se couvrait spontanément de rougeurs diffuses et fugaces; le pouls, irrégulier et à 72 la veille, se régularisait et montait à 104. Le dix-septième jour au matin, je notais une paralysie incomplète de la paupière supérieure gauche; le coma paraissait encore plus profond que la veille.
Alors apparut un phénomène que vous connaissez sans aucun doute, sur lequel les auteurs insistent tous et dont je vous parlerai tout à l'heure avec quelque détail : une accalmie se produisit. L'enfant, qui dans les premières heures de la journée semblait descendre la pente fatale et s'enfoncer de plus en plus dans la somnolence et le coma, se réveilla tout à coup et parut se reprendre à la vie; il ouvrit les yeux, s'assit sur son séant, reprit ses jouets et donna tous les signes d'une brusque convalescence. Mais, lorsque je le vis le lendemain matin, tous ces symptômes favorables avaient de nouveau disparu : l'affaissement, le coma étaient plus profonds que jamais; la raideur de la nuque et du tronc était extrême; les membres supérieurs étaient contracturés. Le jour suivant (dix-neuvième de la maladie), des convulsions éclataient dans les membres contracturés la veille. Enfin, le soir du vingtième jour, l'enfant glissait dans la mort.
Je ne puis résister au désir de vous montrer le tracé thermométrique de cette maladie. Il s'éloigne complètement de ceux que l'on considère comme palhognomoniques, et pourtant vous voyez que la marche de la méningite a été parfaitement régulière. Elle l'a même été si absolument qu'elle pourrait servir de type à la description. Les symptômes se sont déroulés régulièrement et avec une certaine lenteur, du début à la fin, sans permettre à notre esprit d'hésiter un seul instant sur le diagnostic.
Certes, si tous les cas de méningite étaient semblables h celui-là. Cadet de Gass. 2e édit. m. — 34
si les lésions encéphaliques donnaient des signes aussi précis dès les premiers jours et pendant le cours de la maladie, rien ne serait plus aisé que de reconnaître sa physionomie. Mais, comme vous le savez et comme je vous le disais tout à l'heure, souvent les symptômes ne s'échelonnent pas ; après s'être longtemps tenus en réserve
si
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Tracé n° 28.
pour ainsi dire, ils se précipitent et s'accumulent en masse dans les derniers jours, comme s'ils avaient hâte de réparer le temps perdu, et de se montrer tous avant la mort.
Lorsque le petit Etienne est entré dans notre service le 27 mai dernier, il avait tous les symptômes d'un embarras gastrique ou d'une fièvre typhoïde à son début. Deux jours auparavant, le dimanche "25, à la suite d'un repas assez copieux fait la veille au soir, l'enfant fut pris de vomissements alimentaires, qui se répétèrent trois fois dans le cours de la journée et deux fois le lendemain. L'appétit était nul, la fièvre modérée, l'abattement assez marquée; mais c'était tout; on ne constatait ni diarrhée ni constipation. Une légère céphalalgie existait, il est vrai, mais elle n'avait, rien de caractéristique. Enfin, symptôme propre à égarer le jugement, les parents nous signalaient deux épistaxis, une le dimanche, l'autre le lundi.
Le 28 mai, quatrième jour de la maladie, la langue était blanche, humide, le ventre souple, les garde-robes normales; la rate mesu-
rait 8 centimètres de hauteur, quelques râles sous-crépitants disséminés se faisaient entendre dans la poitrine; le pouls était régulier, à 92. La faible élévation de la température me faisait seule douter de l'existence d'une fièvre typhoïde; mais elle ne suffisait pas à affirmer le diagnostic. C'était une présomption et rien de plus.
Tracé n° 29.
Je passe rapidement sur les détails. Il me suffit de vous dire que les symptômes ne se modifièrent que faiblement pendant les cinquième et sixième jours ; dans la nuit du sixième au septième apparut un peu de délire, qui s'accrut les jours suivants; les selles normales furent remplacées par de la diarrhée; le pouls était médiocrement rapide (à 92); la température oscillait autour de 39°; en somme, il paraissait logique d'admettre l'existence -d'une lièvre typhoïde légère, lorsque la scène changea brusquement le neuvième jour, et la méningite devint aussi prodigue de ses symptômes que jusqu'alors elle en avait été avare.
D'abord, dans la soirée précédente, l'enfant avait eu un vomissement, auquel avait succédé une légère convulsion, limitée au côté gauche de la face. Le matin, nous le trouvions tellement abattu et somnolent qu'aucune réponse ne pouvait être obtenue; il obéissait encore cependant, mais avec lenteur et indifférence, aux ordres qui lui étaient donnés. Il était couché sur le côté gauche, en chien de fusil, et il poussait, toutes les cinq minutes, des cris perçants, sans
changer d'attitude. Le moindre attouchement provoquait des plaintes qui prouvaient l'existence d'une extrôme hyperesthôsie; le pouls, jusqu'alors rapide, était devenu plus lent (à 72) et irrégulier; la respiration était inégale, le ventre plat, la tache méningilique très marquée à la face et à l'abdomen. Il n'en fallait pas tant pour reconnaître une méningite tuberculeuse dont la marche, insidieuse jusque-là, prenait une allure si rapide que la mort arrivait, le onzième jour, à sept heures du soir.
Dans le fait dont je viens de vous retracer l'histoire à grands traits, nous avons trouvé des tubercules assez gros disséminés dans les deux poumons, d'autres plus petits dans le foie et la rate, d'autres dans le péritoine, sans parler de ceux des méninges. Et il est vrai que celte évolution particulière se montre surtout quand la tuberculose est plus ou moins généralisée. Mais il n'en est" pas toujours ainsi, et je pourrais vous citer sans peine des cas où la marche de la maladie a été presque identique et où la tuberculisation méningée était prédominante ou même exclusive. C'est là, d'ailleurs, une distinction que souvent l'autopsie seule nous permet de faire et qui est de nul usage au lit du malade.
Enfin, en certains cas, les symptômes caractéristiques sont resserrés dans un espace de temps plus court encore : vingt-quatre à trentesix heures s'écoulent à peine entre le moment où le diagnostic est posé et celui où la mort arrive. Mais, en vous parlant de ces faits, je ne saurais faire appel à vos souvenirs, car ils s'observent à peu près exclusivement dans le cours de la première année ou des dix-huit premiers mois, à un âge où les enfants ne sont pas admis dans cet hôpital. Les difficultés du diagnostic sont singulièrement accrues chez ces petits malades par le médiocre développement de leur intelligence et l'inertie naturelle à leur âge. Incapables de manifester leurs sensations par la parole, ils ne font que crier et gémir, sans qu'aucun geste indique le siège du mal, sans que la physionomie révèle une douleur précise. De plus, les vomissements sont si fréquents chez les enfants à la mamelle qu'on hésite parfois longtemps à les rap porter à leur véritable cause, et le besoin d'alimentation est si impérieux que, jusqu'aux derniers jours, ils se jettent avidement sur le sein qui leur est présenté. Toutes ces causes réunies contribuent
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à maintenir l'esprit dans le cloute et l'hésitation, jusqu'à ce qu'apparaissent les symptômes pathognomoniqucs : somnolence, coma, contractures, paralysies, convulsions; au moment où ces phénomènes éclatent à la fois, le petit être, épuisé déjà, leur résiste à peine, et succombe en quelques heures, emporté le plus souvent par des attaques d'éclampsie subintrantes. Il importe beaucoup de connaître celte terminaison brusque de la méningite chez l'enfant à la mamelle; faute de l'avoir observée, vous pourriez être surpris par la terminaison fatale avant d'avoir eu le temps de prévenir la famille et de couvrir votre responsabilité.
Vous le voyez, messieurs, il est pour le méningitique bien des manières de mourir, soit qu'il succombe presque brusquement, après de longs jours d'incertitude, soit qu'il s'achemine lentement vers la mort, sans qu'aucun repos dans le processus fatal donne un seul instant l'illusion de l'espérance, soit enfin que la maladie, près de son terme, subisse un temps d'arrêt et semble même reculer vers la guérison. Je vous signalais tout à l'heure une de ces accalmies, sans m'arrêter à la décrire; il me faut revenir sur ce sujet, qui mérite toute votre attention.
Accalmies. — Les accalmies surviennent tout à coup à une phase plus ou moins avancée, le plus souvent vers la fin de la méningite. La veille encore, l'enfant était en proie au délire le plus violent ou plongé dans le coma le plus profond; la journée s'était terminée au milieu de l'angoisse et de la douleur. A la fin de la nuit, le calme semble renaître, le sommeil est tranquille ; le matin, le petit malade ouvre les yeux, reconnaît ceux qui l'entourent, appelle sa mère et lui tend les bras; il lui sourit même, et la famille, éplorée tout à l'heure, assiste avec une stupeur joyeuse à cette résurrection. Le médecin est appelé en toute hâte; dès qu'il paraît, la bonne nouvelle lui est annoncée à grands cris; on lui prend les mains, on l'entraîne, on lui montre l'enfant, qui, assis sur son lit, regarde autour de lui d'un air étonné, comme s'il sortait d'un long sommeil. Mais l'homme de l'art, pour peu qu'il soit expérimenté, conserve, au milieu de ce débordement de joie, un air grave et préoccupé; il hésite à détruire d'un mot ce bonheur fragile, il se demande s'il ne vaut pas mieux laisser, au moins pendant quelques heures, le champ libre aux illu-
sions. Mais il songe que celte amélioration est trompeuse, que, d'an instant à l'autre, elle peut disparaître, que les symptômes les plus graves vont lui succéder tout à coup, que cette intelligence, un instant rallumée, va de nouveau s'éteindre. Il pense alors à la responsabilité qui pèse sur lui ; il se dit que, plus la joie aura été grande, plus la chute dans la douleur sera profonde, et il se décide à prononcer des paroles de vague satisfaction, qui, de réticences en réticences, finissent par faire comprendre la sombre réalité.
Et, en effet, messieurs, au bout de quelques heures, toute cette fantasmagorie de convalescence disparaît : le visage joyeux s'attriste, l'œil brillant s'assombrit, le sourire s'efface, les traits reprennent leur immobilité, le malade s'affaisse peu à peu sur ses oreillers, la respiration redevient inégale, l'intelligence s'éteint, et l'enfant s'engloutit lentement dans la mort.
Mort lente. — Je ne sais vraiment quel est le spectacle le plus triste, de celui que je viens de vous décrire, ou de celui que vous offre la marche inexorable vers la terminaison fatale. Si les brusques alternatives de joie exubérante et d'inconsolable douleur secouent plus violemment la sensibilité, le morne désespoir de la mère, dont toutes les illusions sont perdues et qui assiste pendant de longues heures à l'agonie de son enfant, a peut-être quelque chose de plus sévèrement tragique. Songez que cette torture se prolonge parfois plusieurs jours, et figurez-vous, s'il est possible, les angoisses dont un cœur maternel doit être déchiré.
Tels sont les spectacles auxquels le médecin assiste presque forcément lorsqu'il se trouve en présence d'une méningite tuberculeuse. Aussi le souvenir en reste-t-il profondément gravé dans sa mémoire et lui fait-il redouter cette terrible maladie, non seulement parce qu'il se sait impuissant à la guérir, mais encore parce qu'il connaît les émotions poignantes qu'elle lui fait éprouver.
Traitement. — Je viens de vous dire, messieurs, que le médecin se savait impuissant à guérir la méningite tuberculeuse. Tous, je l'espère du moins, vous avez lu Trousseau; tous vous vous rappelez les paroles qu'il prononce à propos du traitement de cette maladie.
« Bien des médicaments, dit-il, ont été employés pour la
combattre; pour ma part, j'ai essayé une foule de remèdes, tous ont échoué, et dans les deux cas de guérison que je vous citais comme deux exceptions, c'est à la nature et non à l'art que doit en être attribué l'honneur.
« Les purgatifs, le calomel à hautes doses ou administré à doses fractionnées, suivant la méthode de Law, l'iodure de potassium, les larges vésicatoires appliqués sur le cuir chevelu entièrement rasé, les affusions froides, la glace constamment maintenue sur la tête, que sais-je encore? j'ai tout mis en usage et toujours avec aussi peu de succès. Découragé de mes inutiles tentatives, j'ai comparativement traité des malades par des moyens énergiques et laissé les autres à l'expectation ; or, je dois avouer que la terminaison funeste m'a paru arriver plus rapidement chez les premiers que chez les seconds. »
Ces paroles sont malheureusement aussi vraies aujourd'hui qu'elles l'étaient il y a vingt ans, et je crains fort qu'elles ne le soient toujours. Il est des formes de maladies que nous ne parviendrons jamais à guérir; la tuberculose miliaire me paraît en être une; or, la méningite tuberculeuse est une tuberculose miliaire, et elle frappe un des organes les plus essentiels à la vie ; ni la nature de la maladie, ni la rapidité de sa marche, ni le siège qu'elle occupe ne nous permettent d'avoir sur elle aucune action. Certes, les autres formes de la tuberculose peuvent guérir, même quand elles atteignent les poumons ou la substance cérébrale, et je ne crois pas que notre intervention soit inutile pour diriger vers une solution favorable une maladie qui, sans nous, pourrait se terminer par la mort; mais, pour la tuberculose miliaire, nous n'avons pas le temps d'intervenir, et, d'ailleurs, la série de moyens dont nous disposons, efficace dans les formes lentes de la maladie, est absolument impuissante dans les formes aiguës et suraiguës.
Aussi, je vous l'avoue, à l'hôpital je reste spectateur, non impassible, mais presque inactif, de l'évolution morbide. Je n'emploie que deux médicaments : le mercure et l'iodure de potassium, par des motifs que je vous dirai dans une de nos prochaines leçons^ mais qui n'ont rien de commun avec l'espoir de guérir une méningite tuberculeuse.
En ville, je n'agis pas de môme, car là je n'ai plus à compter seulement avec le malade et avec la maladie, j'ai encore à songer à la famille, qu'il ne m'est pas permis d'abandonner au désespoir. Le mercure et l'iodure de potassium à haute dose font encore tout naturellement la base de mon traitement, mais j'y joins le calomel à dose fractionnée (10 à 20 centigr. en 10 paquets, un paquet toutes les heures) pour combattre la constipation, la glace et la potion de Rivière pour arrêter les vomissements, les bains de tilleul et le bromure de potassium pour modérer les convulsions, quelquefois même de petits vésicatoires derrière les oreilles. En agissant ainsi, je suis sûr de ne pas abréger les jours du petit malade, et surtout de ne pas faire inutilement souffrir.