II. - AFFECTIONS SYPHILITIQUES DES VERTÈBRES
Les afî'ections syphilitiques des vertèbres peuvent siéger soit dans le périoste, soit dans le tissu osseux lui-même sous forme d'ostéo- myélite. Ce qu'il y a de plus fréquent c'est le gonflement dupérioste (au tibia, à la clavicule, etc.) avec production ultérieure de tissu osseux et formation d'exostoses et d'hyperostoses. Ou bien encore il se développe sous le périoste ou dans l'os lui-même, des gommes qui ramollissent et détruisent le tissu osseux et qui en se résorbant laissent à leur place une perte de substance ; cela s'observe surtout au crâne où l'on trouve ainsi les spécimens les plus remarquables d'ostéoporose. Enfin il peut, par suite de l'ostéomyélite, se former du pus et de petits séquestres, d'où l'existence d'ulcérations osseuses analogues à celles qu'on observe dans la carie. On voit par ce qui précède que les manifestations syphilitiques des os sont nombreuses et multiples, et cependant en ce qui concerne les vertèbres il règne 'encore une grande obscurité. Il est certain que ces os peuvent tout aussi bien que le crâne, le tibia, le sternum, etc.. devenir le siège d'exostoses, de carie et de nécrose syphilitiques; mais les exemples bien authentiques en sont rares, et l'on en exagère la fréquence aussi bien dans les hôpitaux que dans la pratique civile. Le malade a-t-il eu la syphilis ou même soupçonne-t-on qu'il l'a eue, aussitôt malades et médecins s'empressent de faire remonter à cette cause l'afl^ection dont il est porteur. Et surtout lorsque le diagnostic présente quelque obscurité, comme c'est, hélas ! fréquemment le cas pour les
(1) Voyez pour la bibliographie spé'^iale :
Gros et Laiicereaux, D"s afî'ections nerveuses syphilitiques. 1S61. Yvaren, Des mél'nnorphofcs de la syphilis. Paris, lS5i.
Passavant, Syphilitische Ldhmungen (Virrhoiv's A7-ch. fïtr palhologische Analomie. XXV. 1SC2). Allain, Compression de la moelle epinière 'p'r une ou plusieurs exosloses syphilitiques (Monit. des hôpit. 1858).
E. Lancereaux, Traité de la Syphilis. Paris, 18G6; 2' édition, 1S74. Louis JuUion, Trniié pratique des maladies vénériennes, Paris, 1879,
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affections du cerveau et de la moelle, vite on accuse la syphilis. Lorsqu'une personne a été ou croit avoir été atteinte de syphilis antérieurement, si elle vient à être frappée de paraplégie, on ne manque jamais de poser le diagnostic d'exostose vertébrale syphilitique. Lapierre de touche, dan> ces cas, est l'iodure de potassium, dont les heureux effets ne se font pas attendre longtemps si la syphilis est enjeu; mais cette épreuve n'a cependant pas une valeur absolue, car on voit des affections osseuses non syphilitiques être améliorées par l'iodure et d'autres qui sont positivement syphilitiques se montrer très rebelles à ce médicament.
En réalité les affections syphilitiques des vertèbres, loin d'être aussi communes qu'on le suppose généralement, sont au contraire une véritable rareté W. On en trouve, il est vrai, d'assez nombreux exemples dans la littérature médicale, mais les cas bien authentiques sont en somme clair-semés.
A une période qui est déjà loin de nous, on a relaté des observations d'affections syphilitiques des vertèbres, dont le diagnostic étiologique est cependant sujet à caution. Portai (^) cite un cas dans lequel il y avait destruction des 5'^, 6'', 7^ et 8" corps vertébraux avec rétrécissement du canal rachidien. Le malade présentait des accidents syphilitiques multiples. Godelier (^) parle d'un malade qui était atteint d'une paraplégie par le fait d'une exostose située au bas de la colonne vertébrale. Piorry a vu une périostose ou exostose de l'apophyse transverse de la 3e lombaire. Parmi les observations détaillées nous mentionnerons :
1) Une première due à Ollivier (loc. cit.^ p. 422).
Carie si/philitique du corps de la 3' vertèbre cervicale, déplacement subit des fragments, paraplégie, accidents toujours croissants d'asphyxie, mort rapide.
2) Une seconde que le même auteur (loc. cit., p. 119) cite comme un spécimen d'hématorhachis.
Syphilis constitutionnelle, carie de la 5' vertèbre cervicale avec ulce'ration des méninges : hydrorhachis consécutive bornée à la portion cervicale, raideur tétanique et violentes douleurs dans cette région. Paralysie incomplète desmevnbres supérieurs avec conservation de la sensibilité. Gêne respiratoire ; mort au 8' jour. — Autopsie. Épanchement sanguin dans la cavité rachidienne ; la 3° vertèbre cervicale est cariée et fait com,inuniquer le pharynx avec le canal vertébral par un orifice irréguHèrem,ent arrondi, à travers lequel on peut passer V annulaire. Au même point la dure-mère et l'arachnoïde sont ulcérées.
3) Un cas de Wilson (Transactions of a Society for the iinprovement of med. and chirurg. Knoivledge, London, 1812, vol. III, p. 115-121).
Un jeune homme de 28 ans, bien constitué, éprouva en 1853 des douleurs vives dans le fond de la cavité orbitaire gauche, de la surdité de l'oreille du même côté, de plus une paralysie du sourciller gauche et du droit interne du même œil. Pupilles dilatées, enrouement, gène de la déglutition. La main et le bras du côté gauche sont déviés et paralysés, de même que le pied gauche. Les vertèbres cervicales et les épaules sont douloureuses. Le malade ne peut soulever la tête de dessus son oreiller, Je sommeil est troublé par de vives souffrances. — Il a eu autrefois la syphilis, il porte des cicatrices sur le pied et des tuméfactions indolores sur le tibia. Quelques vertèbres cervicales gonflées, plusieurs auti'es présentent des hyperostoses. — Frictions mercurielles. — Béton à la nuque. — Décoction de salsepareille. — Quatre jours ajjrés, le malade commença à saliver ; au 1U«, il pouvait avaler, avait un sommeil tranquille et ne souffrait presque plus. La guérison fut à très peu prés complète.
4) Un cas très intéressant dû à Autenrieth.
Destruction de la portion antérieure des trois premières vertèbres cervicales par
(1) Jaccoud [les Paraplégifs et l'Ataxie du, mouvement. Paris, 1864) dit, p. 223: « Dans la plupart des observations rapportées comme exemples d'exostose ou de périostose syphilitique, il ne s'agit après tout que d un diagnostic probable ; de ce que la paraplégie a disparu sous l'influence d'un traitement spécitique, il s'ensuit, je le veux bien, que celte paraplégie était de nature syphilitique, mais il n'en résulte pas le moins du monde que la condition organique de la paralysie fut vraiment une tumeur osseuse ou périoste. »
(2) Portai, Observations sur la nature et le traitement du, rachitisme et des courhwes de la colonne vertébrale. Paris, 1797.
(3) Godelier, Procès- verbaux do la Société de médecine de Strasbourg, 3j:invier 1849.
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une ulcération syphilitique perforante. — Un jeune homme de 20 ans présentait de son , vivant à la suite d'un chanci-d diphtérltique, une ulcération à la gorge tellement profonde qu'on pouvait voir à travers la bouche la moelle épinière recouverte seulement par la duremère. A l'autopsie on trouva l'arc antérieur de l'atlas complètement détruit; la face antérieure de l'apophyse odontoide était également malade ; la perte de substunce de l'atlas, qui laissait voir la moelle, était de 11 millimétrés.
5) Une observation rapportée par Minich, de Padoue {Annales de Thérapeutique, t. V, p. 423).
Exostose de la 3° vertèbre dorsale, troubles nerveux multiples; iodure de potassium, gue'rison ; mort par excès de boisson. — Un vieux militaire, ayant eu de nombreux accidents syphilitiques, éprouva de la faiblesse dans les jambes, de la paralysie des sphincters et de l'embavras de la parole. Ce dernier symptôme augmente au point que le malade ne pouvait plus se faire comprendre. En examinant la colonne vertébrale, on constate une saillie douloureuse vers la seconde vertèbre dorsale. Toutes les nuits le malade éprouve des douleurs intenses dans la tète et vers le point saillant de l'épine dorsale. (Iodure de potassium, vésicatoire volant, deux raies de feu au niveau de l'exostose).
A peine guéri, le malade s'enivre plusieurs jours de suite, et est trouvé mort dans son li'. Pas d'autopsie (').
Mais, nous le répétons, les maladies syphilitiques des vertèbres sont rares. Le diagnostic devra avant tout établir qu'il existe réellement une affection des vertèbres, en se basant sur les symptômes qui ont été exposés antérieurement et qui étaient très accusés dans les cas que nous venons d'énumérer. L'affection osseuse étant reconnue, on pourra admettre avec quelque certitude qu'elle est de nature syphilitique lorsqu'il y aura eu une infection spécifique antécédente, lorsque les autres causes de maladies vertébrales auront été éliminées et lorsqu'un traitement mercuriel ou iodure aura eu une action efficace. On arrivera rarement à une certitude absolue, car cette affection ne présente aucun symptôme qui lui soit propre.
Le traitement spécifique sera institué chaque fois qu'il y aura simplement soupçon de syphilis vertébrale, car c'est lui qui promet les meilleurs résultats, même lorsque l'affection osseuse n'est pas d'origine syphilitique; et dans tous les cas, il est sans danger, lorsqu'il est bien surveillé. Il consiste dans l'emploi du mercure, de l'iodure de potassium, des bains sulfureux en général, et en particulier de ceux d'Aix-la-Chapelle, pris à la source même^^). he pronostic d'une affection syphilitique bien avérée des vertèbres est meilleur que celui des autres maladies de ces os ; mais il ne faudrait pas croire qu'il est absolument favorable, car assez souvent la médication antisyphilitique reste sans effet.