MALADIES DE LA MOELLE PAR EMPOISONNEMENTS. — PARALYSIES TOXIQUES
i. Maladies de la moelle causées par l'alcool; 2. Paralysies causées par l'oxyde de carbone; 3. Paralysies causées par le sulfure de carbone; 4. Empoisonnement par la nitro-benzine ; 5. Empoisonnement par le baume de copahu ; 6. Empoisonnement par le seigle ergoté : Ergotisme ; Raphanie; 7. Pellagre ; 8. Intoxication par le plomb. — Paralysie saturnine; 9. Paralysies causées par l'arsenic; 10. Paralysies causées par le phosphore.
Un certain nombre de poisons ont sur le système nerveux une action élective qui fait qu'ils donnent naissance à des troubles persistants dans son fonctionnement, notamment à des paralysies. Nous parlerons surtout des poisons que l'on
(1) Brandis, Grunfh'àlzp <h-r lirh'indlunn dry Sypliili^, Berlin, -ISTO,
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manie dans l'industrie ou de ceux auxquels les habitudes de la vie exposent plus ou moins fréquemment. Un certain nombre de névropatliies toxiques sont connues depuis longtemps, telle est la paralysie saturnine : d'autres n'existent que depuis le développement d'industries nouvelles, comme l'empoisonnement par le sulfure de carbone, par l'aniline, etc. Plusieurs d'entre elles se développent sans que le malade s'en doute, prenant alors le masque de maladies nerveuses spontanées et il a fallu de nombreuses observations pour arriver à découvrir leur véritable nature. La plupart des affections spinales toxiques sont des paralysies : on observe aussi quelques accidents convulsifs et de l'hyperestliésie. La pathogénie de ces divers troubles nerveux est encore obscure, les recherches anatomopathologiques dont elles ont été l'objet étant peu nombreuses et ayant fourni des résultats peu satisfaisants. Aussi plusieurs auteurs rangent-ils encore ces maladies parmi les paralysies cachectiques ou fonctionnelles; cependant la chronicité de certaines d'entre elles, notamment de la paralysie saturnine ne permet pas de douter qu'elles aient pour substratum une lésion matérielle à marche lente ; mais cette lésion siége-t-elle dans les muscles, dans les nerfs périphériques ou dans les organes centi^aux? On ne saurait encore répondre à cette question que par des hypothèses.
Nous n'étudierons que les poisons qui, par leur maniement longtemps prolongé, industriel ou domestique, sont la cause de maladies nerveuses d'une durée plus ou moins longue et ordinairement chronique et qui se rattachent particulièrement aux affections de l'axe spinal. Quant aux poisons qui ont sur le système nerveux une action directe et aiguë comme le curare, la strychnine, la nicotine, etc., nous ne nous en occuperons pas.
].- MALADIES DE LA MOELLE CAUSÉES PAR L'ALCOOL (i).
Les effets toxiques de l'alcool se manifestent avec une prédilection marquée du côté de l'encéphale.L'intoxication aiguë, l'ù-re^^e, intéresse surtout le cerveau; les fonctions de la moelle sont troublées seulement en ce sens que la coordination et l'équilibre sont compromis. Plus rarement il y a dans l'ivresse des désordres qui dérivent plus spécialement de la moelle. Toutefois, chez certains individus et avec certaines boissons, notamment avec certains vins, ce qui se produit le plus volontiers, c'est non pas une excitation cérébrale, mais une lourdeur, une raideur dans les reins et les jambes qui fait que la station debout et la marche sont rendues difficiles, momentanément même impossibles. Cette faiblesse paralytique peut durer quelques heures, voire même quelques jours, comme nous avons eu occasion de le constater nous-même.
\J alcoolisme chronique fait, lui aussi, sentir de préférence ses effets sur le cerveau : nous n'avons qu'à rappeler le delirium tremens, la manie, les lésions de la pie-mère cérébrale (œdème, opacité), de la dure-mère (pachyméningite hémorrhagique) et des vaisseaux de l'encéphale. Les désordres spinaux sont plus rares dans l'alcoolisme chronique, cependant ils sont encore assez communs pour mériter que nous nous y arrêtions.
a). On connaît le tremblement alcoolique (tretnor potatorum), qui n'est pas rare et dont la physiologie pathologique n'est pas encore élucidée : disons seulement que, d'une façon générale, le tremblement est rangé parmi les symptômes spinaux.
b). Une paraplégie alcoolique bien caractérisée est un phénomène peu commun. Wilks (^> a décrit sous le nom de piaralysie alcoolique une forme d'alcoolisme
(I) Voyez bibliographie dans Jaccoud . P<itho1, ialrriie, appendice, 1877, p. 359 et suiv, (2i ^Vilks. Lann-i, 1872, vol. I, n'- 10,
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chronique surtout fréquente chez les femmes : il v a des douleurs, la force des jamhcs diminue, la marche devient incertaine, traînante, même impossible par moments; parfois il y a simultanément de l'anesthésio. Surmay dit avoir vu un cas dé paralysie chez un alcoolique. Nous avons observé aussi, à plusieurs reprises, des paralysies passagères. Leudet (de Rouen) a remarqué de son côté que les hyperesthésies étaient quelquefois suivies de paraplégies.
c). h'afaxie des buveurs a des rapports assez étroits avec la paralysie. La marche est incertaine, les mouvements sont maladroits, quelquefois franchement ataxiques, aussi bien ceux des bras que ceux des jambes ; toutefois les contractions musculaires, au lieu d'êtres brusques et saccadées, sont tremblées, incertaines, et le malade a grand'peine à maintenir son équilibre quand il marche. Topinard^^) a publié plusieurs observations de ce genre. Deux faits appartenant à Bourdon (Arch. gènér. 1861, p. 515) et à Marcé {Soc. mécl. 18G2, mai) ont bien certainement la même origine. Jaccoud (Les faraflégies, etc., p. 030) range l'alcoolisme chronique parmi les causes de l'ataxie,
d) La forme hyperesfhèsique de V alcoolisme chronique parfaitement décrite parE. Leudet (de Rouen) '^^ est la plus importante de ces manifestations spinales. Il y a une forte hyperesthésie cutanée, surtout aux membres inférieurs ; elle est moindre au tronc et rarement elle atteint la moitié supérieure du corps et des bras. La sensibilité est telle que lorsqu'on plisse ou qu'on presse ou même qu'on touche très légèrement la peau ou les muscles, le malade saute en l'air ; la près sion en difterents points de la colonne vertébrale révèle souvent une sensibilité analogue. Avec cela, il y a des douleurs très peu vives. Ordinairement l'hyperesthésie est précédée dans les jambes par une douleur profonde qui alourdit la marche. Plus, rarement il y a, en même temps que l'hyperesthésie à la pression et au pincement, une analgésie ou même une anesthésie de la peau.
La force musculaire peut, dans cette hyperesthésie, être tout à fait intacte, cependant en général elle est diminuée, la marche est incertaine et tremblante et les muscles se fatiguent plus vite; quelquefois il y a une paralysie véritable ou une ataxie telle que nous veno:i3 de la décrire, ou bien enfin la marche est ernpêchée pendant quelque temps par l'excès de la douleur. Des crampes et des convulsions accompagnent souvent cet état.
On peut admettre avec Leudet qu'on a affaire dans ces conditions à une maladie de la moelle, quoique les observations anatomo-pathologiques ne le démontrent pas avec certitude. Ce qui est le plus probable, c'est une affection des méninges : témoins l'hyperesthésie et la terminaison habituellement favorable. Déplus, nous savons que dans l'alcoolisme chronique, ce ne sont pas seulement les méninges cérébrales qui présentent des modifications inflammatoires chroniques, mais encore les méninges rachidiennes. Plus haut déjà (p. 298) nous avons cité des observations qui démontrent le développement de la pachyméningite interne spinale (hémorrhagique) chez les buveurs; pourtant cette maladie a été observée trop rarement pour qu'on puisse la considérer comme étant la cause ordinaire de l'hyperesthésie alcoolique qui, elle, est si fréquente. On a décrit encore chez les buveurs d'autres formes de méningite chronique avec épaississements et opacités de la pie-mère et delà dure mère, et aussi avec unehydrorhachis qui est l'analogue de l'œdème de la pie-mère cérébrale.
La marche des affections chroniques de la moelle dans l'alcoolisme chronique est en général favorable. Les divers accidents que nous venons de passer en revue
(1) Topinard, De Valaxie locomotrice, Paris. ISG'i, p. 4i-47.
(2) E. Leudet (de Rouen), Etude clinique de la forme hyperesthèsique de l'alcoolisme chronique et de sa relation avec les maladies de la moelle (Arr/i, rjén, de méd,, 18G7, 6' Série, t, IX, p. 5),
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se modiiiont assez vite sous l'influence d'un traitement approprié et aboutissent à la guérison après quelques semaines ou quelques mois. Le tremblement seul est généralement incurable. La continuation des habitudes du buveur est, comme on le sait, recueil contre lequel se brisent les eftbrts du traitement et qui favorise les récidives et les progrès de la maladie ; aussi l'incertitude et la faiblesse dans les mouvements des membres inférieurs finissent-elles par persister.
Le traitement consiste avant tout : 1) dans la cessation de l'usage des liqueurs alcooliques ; — 2) dans l'emploi des toniques : quinquina, fer. nourriture reconstituante, air pur;— 3) dans l'usage des bains chauds; — 4) de l'électricité; — 5) de l'iodure de potassium, de la noix vomique.
Quelques auteurs français ont attribué une ac.tiou spéciale au kirsch et à Tabsinthe Caution (') rapporte l'observatiou suivante :
« Le 13 avril 1861, un homme de la campagne, càgré d'une trentaine d'années, se coucha dans un fossé et y resta une partie de la soirée. Dans la nuit suivante, il fut pris d'une douleur violente au bas-ventre, et, vei-s les quatre heures du matin, cette douleur allant toujours en augmentant, il prit, pour la calmer, un demi-verre environ de kirsch. Il n'en éprouva aucun soulagement. Au lever du soleil, il sortit du lit et alla dans sa vigne, espérant calmer cette douleur par la promenade; il y fut saisi d'une violente colique suivie d'évacuation ; il rentra vers dix heures du matin, poursuivi par ses sourt'rances, et prit environ 50 à 60 grammes de kirsch. Trois quarts d'heure après, sur l'indication d'un de ses voisins, il en fit chauffer un verre, le sucra et le prit d'iui trait. Ses souffrances empirèrent et il commença à ressentir des fourmillements et de l'engourdissement dans le bas des reins, les fesses et le haut des cuisses. A peme une heure s'étaitelle écoulée qu'il s'en administra encore un demi- verre. Peu d'instants après, pressé par d'atroces douleurs, il se leva de dessus sa chaise pour gagner son lit; mais, en y arrivant, ses jambes se dérobèrent sous lui et il tomba paralysé des extrémités inférieures, de la vessie et du rectum. L'urine coula d'abord par regorgement, goutte à goutte ; mais, au bout d'une douzaine d'heure-, la rétention fut complète. Nous le vîmes le 18 et nous trouvâmes : résolution complète des extrémités inférieures, paralysie du mouvement et du sentiment des deux membres jusque vers les hanches, refroidissement des parties paralysées, rétention, d'urine, abolition complète du sentiment du besoin de les rendre, impossibilité de retenir les lavements, dont l'injection n'est nullement sentie par le malade, fièvre intense, pouls mou, fréquent ; abdomen ti'ès sensible à la pression, un peu tendu et fluctuant, soif ardente, faciès grippé, intelligence intacte. Nous n'avons plus revu le malade ; mais, d'api'és les renseignements qui nous ont été fournis par le médecin ordinaire, voici comment se termina ce terrible accident :
Le 21, refroidissement général, mouvements ataxiques ; le 22, vomissements verdâtres, ventre très tendu; 23, deux selles noirâtres et fétides ; 24, affaissement, vomissement noir de mauvaise odeur, mouvements convulsifs; 25, urines noires avec sortie de malières glaireuses et purulentes ; 26, abdomen très tendu et parsemé de taches noires ; 27, abattement, froid glacial, teinte ardoisé:; de la paroi abdominale, haleine cadavéï-euse, assoupissement.
Mort le 2?.
La Tc-laiion des symptômes ultimes graves avec l'usage du kirsch n'est cependant pas absolument démontrée. Néanmoins il existe encore d'autres observations tendant i; prouver l'influence particulière de cette boisson. Bonneuil cite les observations suivantes : I. Un jeune homme avaitbu du kirsch avec un ami. Le soir, rentré chez lui, il prit encore plusieurs doses de la même boisson; il se plaignit, quelques heures après, de violentes douleurs dorso-lombaires, d'engourdissement des membres inférieurs et d'un fort ténesme vésical. Douleurs intenses dans le bas-ventre, paraplégie complète de la motilité et de la sensibilité ; urines involontaires ; fièvre forte. Mort après neuf jours sans que les symptômes se fussent améliorés. — IL Un enfant de 14 ans auquel on avait donné une assez grande quantité de kirsch, eut des accidents nerveux assez sérieux pour qu'on appelât le médecin; mai.s le malade mourut avant l'arrivée de l'homme de l'art. La question n'est pas résolue par ces observations, et de nouvelles recherches sont encore nécessaires ]iout' la trancher.
On a accusé l'absinthe de causer souvent l'épilepsie au cours de l'alcoolisme chronique. Nous avons nous-méme remarqué que la plupart des mal ides atteints d'épilepsie alcoolique. buvaient volontiers de l'absinthe : cependant la relation de cause à eflet n'est jias constatée avec certitude. Amory a vu par ses expériences que rabsinlhe tue les cochons d'Inde au milieu de convulsions, tandis que l'alcool les enivre, amène de la torpeur et enfin les (laralyse ; après la mort on trouve de i'hypérémie cérébrale et spinale.
(*) Gauflon, Mémoire sw les acci'li'nts produits p'ir le kirsch pris à hautes doses (Gaz. med. de Paris, 186i, n° 38, p. 001). — Bonneuil-Amory, Expérimenta and observât ioni on aOsinth and absinthistn. Poffon, me >,Journ(iJ, 1868),
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