III. — ETIOLOGIE
D'après ce qui précède, la maladie se rattacherait au parasitisme d'un végétal crijptogamique. Peut-être ce végétal n'a-t-il pas été encore bien déterminé. Mais son existence et ses rapports avec les tissus, son action désorganisatrice , paraissent difficiles à récuser. Il est, sans doute, très voisin du champignon qui détermine, chez les animaux et chez l'homme, Yactinomycose. Cette maladie, dont l'étude est récente, consiste dans le développement
d'une néoplasie, que ses caractères anatomiques rapprochent des produits de l'inflammation chronique et de certaines tumeurs sarcomateuses; au sein de ces produits, on trouve des éléments particuliers, des granulations d'un blanc jaunâtre ou jaune-soufre, qui atteignent au maximum les dimensions d'une tête d'épingle, et sont formées par l'agrégation de petites boules [actinomyces] de 1/10 de millimètre de diamètre environ. « Chacune de ces boules a la forme d'une mûre ; souvent elles sont calcifiées, de sorte qu'il faut alors, pour en étudier la structure, dissoudre les sels calcaires par l'acide chlorhydri que étendu; au microscope, la partie centrale de cette masse se montre constituée par des filaments mycéliens très délicats, entre-croisés, qui se dirigent vers la périphérie, où ils se terminent en gonidies renflées en forme de poire ou de massue, homogènes, jaunâtres, fortement réfringentes... » (Bricon.) N'est-ce pas là comme une reproduction partielle de la description des corps mûriformes, observés dans le pied de Madura ? Nous verrons plus loin par quels caractères le mycétome diffère de Tactinomycose ; mais, dès maintenant, nous tenons à faire ressortir cette analogie dans les éléments spécifiques des deux maladies, la nature parasitaire bien établie pour l'une entraînant la démonstration de la nature parasitaire de l'autre, tout au moins la rendant très probable.
La cause parasitaire n'est susceptible d'action qu'à la condition d'un ensemble de circonstances inhérentes au milieu cosmo-tellurique et aux individus.
Tout d'abord l'agent cryptogamique exige des moyens particuliers d'introduction dans l'organisme. Du sol, par l'intermédiaire de l'air ou des eaux, le végétal arriverait à l'orifice des glandes sudoripares ; il cheminerait à l'intérieur des conduits de ces glandes, et bientôt envahirait les tissus superficiels, au-dessous de la peau demeurée saine ou épaissie. Ce mode de pénétration est possible; mais il n'est pas exclusif, car, dans plus d'un cas, ainsi que nous l'avons déjà dit, on a vu les lésions limitées aux parties profondes et succéder soit à l'ouverture d'un furoncle, soit à une piqûre d'épine ou à quelque autre plaie accidentelle ; il faut donc admettre que toutes les voies sont bonnes pour le parasite, et qu'il sait les utiliser toutes, selon l'occurrence.
On ne connaîtrait aucun exemple de transmission contagieuse, ce qui a lieu de surprendre, à propos d'une aff'ection qui semble
aussi nettement parasitaire, dans une population où les familles vivent resserrées, insouciantes des soins corporels les plus vulgaires, les personnes saines auprès des malades, dont les plaies sont à peine recouvertes par un pansement sordide.
On ignore Y origine du parasite. On a incriminé le riz, sans arguments à Fappui de cette hypothèse; puis, sans plus de preuves, les terres noires favorables à la culture du coton, les sols à latérite, les marécages, etc. En réalité, la maladie s'observe en des localités très diverses et par la structure de leur sol et par la nature de leurs cultures. Jusqu'à présent, on ne l'a rencontrée que dans VInde ou sur des sujets provenant de llnde. Dans la présidence de Madras, elle n'est pas limitée, comme le croyaient les D" Eyre et Colebrook, aux pays de Bellary, de Cuddapah, de Guntour et du Maduré : elle existe à Pondichéry, à Karikal, à Trichinapaly ; il semble cependant qu'elle soit inconnue ou fort rare sur quelques points de la présidence , par exemple, sur une étroite bande de la côte malabare comprise entre Cochin et Eddarah, l'océan Indien et un réseau de lacunes en communication avec la mer, région où i'éléphantiasis est au contraire remarquablement fréquent. Dans la présidence de Bombay, la maladie a été observée au Guzerat, à Pounah, à Buttnagherry, dans le Kutch, le Kattyvar, le Sindh, le Dekkan. Dans la présidence de Calcutta, l'on a jusqu'ici recueilli moins de renseignements ; cependant l'affection a été signalée à Sirsa, à Bicamir, à Jhelum, près de Lucknow, dans le Tirah, au Bengale. Les capitales, malgré leur population considérable, semblent jouir d'une immunité à peu près complète, explicable , selon Carter, par de meilleures conditions hygiéniques, dues à l'influence des Européens, La maladie, comme on le remarquera d'après l'énoncé des foyers endémiques jusqu'ici reconnus, se développe au voisinage de la mer, comme dans l'intérieur des terres : il y aurait à rechercher si elle cesse de se montrer au delà d'une certaine altitude ; elle serait inconnue parmi les Toddas des Neilgherries,
L'influence des saisons n'a pas été déterminée. Elle doit sans Joute être bien insignifiante, puisque la maladie prend naissance de l'un et de l'autre côté de la chaîne des Chattes, soumis à des conditions météorologiques en quelque sorte renversées : le fongus, qui trouverait à Bombay, dans la chaleur et l'humidité
excessives des mois d'avril et de mai, des conditions si favorables à son développement, ne rencontre plus celles-ci à Pondichéry, à la même époque. Les Ghattes séparent en effet la péninsule de telle façon , que , lorsque les pluies inondent la région occidentale, une grande sécheresse règne dans la région opposée, et réciproquement, avec cette différence toutefois, qu'à la côte de Coromandel la mousson humide répond aux vents relativement frais du N.-E. et s'établit quand le soleil est déjà très éloigné de l'Equateur, tandis qu'à la côte occidentale, elle répond à des vents brûlants et coïncide avec la situation du soleil presque au zénith.
Jusqu'à présent, la maladie n'a été observée que sur des Hindous et chez des métis d'Hindous et de Portugais nés dans l'Inde (Eui'asiens). On rapporte l'immunité des Européens à leur meilleure hygiène et surtout à l'usage de la chaussure, qui protégerait le pied contre l'invasion des spores du parasite. Mais cette immunité n'est peut-être qu'apparente : le mycétome est relativement rare, et si l'on n'en rencontre que des cas disséminés dans la population native, à peine suivant une proportion de 1 pour 40,000 habitants àPondichéry (Collas), il ne faut pas se hâter de conclure, du silence des statistiques, pour les Européens si clairsemés dans l'Inde, à leur immunité. Parmi les indigènes, aucune catégorie n'est indemne : les musulmans sont atteints comme les Hindous proprement dits, et, chez ces derniers, aucune caste n'est préservée ; mais la prédominance numérique des castes inférieures, jointe aux tristes conditions d'hygiène auxquelles elles sont soumises, explique la plus grande fréquence des mentions de la maladie parmi elles. Puisque l'affection frappe des éléments soumis aux régimes les plus divers, il faut que l'influence de l'alimentation, ou plutôt des cultures que celle-ci réclame, soit très réduite. Bien qu'on ait prétendu le contraire, le fongus n'est pas spécial aux pays où l'on ne cultive que le riz, ni aux individus qui se nourrissent seulement des graines de ce végétal : on l'observe, au milieu des populations qui ne peuvent se livrer à la culture du riz, en raison de la nature du sol oii ils vivent, et qui consomment d'autres aliments. Vandyke Carter affirme que la maladie est de beaucoup plus commune parmi les laboureurs que parmi les autres classes, ce qu'il explique parles contacts habituels des pieds nus avec le sol, plus ou moins détrempé, ou le végétal
herbacé, qui recèle le cryptogame nocif : Collas fait remarquer à cet égard, qu'il n'est pas étonnant que la classe des laboureurs offre un chiffre d'atteintes relativement fort, car c'est la plus nombreuse ; d'autre part, les recherches du D'' Eyre l'ont conduit à admettre que la maladie pouvait se montrer dans toutes les professions, chez les cultivateurs, les porteurs de palanquin, les tisserands, les marchands, etc. La nudité du pied joue certainement un rôle dans l'étiologie de l'affection ; elle expose à des traumatismes, rend plus intimes les contacts suspects, et favorise ainsi la pénétration des spores pathogènes au sein des tissus.
Les hommes sont atteints dans une proportion beaucoup plus grande que les femmes. — La maladie est inconnue dans l'enfance, fort rare vers l'époque de la puberté, moins rare sans doute au delà de l'âge mûr, surtout commune entre vingt et quarante-cinq ans (maximum vers trente-cinq, c'est-à-dire vers la période moyenne de la vie : Carter). — L'influence des tempéraments, des constitutions et des diathéses reste à déterminer.