DERMITES EXOTIQUES : LÈPRE KABYLE
ils établissent une ligne très nette de démarcation d'avec le tégument voisin; on dirait une plaque charnue surajoutée à la peau (non sans ressemblance avec une kéloïde). La coloration rouge est celle que Ton rencontre ordinairement sur ces étranges produits tégumentaires; cependant, çà et là, on observe de petites plaques pâlies et presque blanches... (à la longue, les plaques doivent prendre l'aspect décoloré du tissu inodulaire, à mesure que diminue la vascularité des bourgeons réparateurs)... Ces cicatrices en relief succèdent aux ulcères de petite et de moyenne dimension, qui sont restés longtemps à l'état de plaie. Elles ont ceci de particulier , que l'altération cutanée est finie sur l'espace où elles se forment et n'en dépasse pas les limites, sauf toutefois à reparaître sur un autre point, tandis que la cicatrice en creux, plus rapide, n'empêche pas le mal qu'elle répare en arrière de poursuivre en avant sa marche serpigineuse. Malgré ces différences de forme, ces deux espèces de cicatrices appartiennent bien à la même maladie : pour qu'il n'y ait pas lieu d'en douter, elles se confondent souvent, chez le même individu, elles se mélangent sur le même ulcère, et nous retrouvons dans un même espace, labouré par la variété en creux, des bourrelets charnus qui se rapportent à la variété en relief. . . »
La lèpre kabyle a pour siège presque exclusif la partie postérieure du tronc et la face externe des membres; dans des cas rares, elle arrive par extension jusqu'à la poitrine ou au ventre; elle est un peu plus fréquente aux membres supérieurs qu'aux inférieurs; le coude, l'épaule, les hanches, sont des lieux d'élection; la face est rarement atteinte.
La maladie est chronique, de durée presque indéterminée, et il est douteux qu'elle guérisse spontanément.
« La lèpre kabyle n'est point une affection douloureuse. A son début, elle cause un léger prurit qui ne fait guère qu'appeler l'attention du malade ; plus tard, elle est à peu près indolore, à moins qu'un contact étranger, un frottement un peu rude ne vienne réveiller la sensibilité des surfaces qui en sont le siège. Mais elle s'accompagne presque toujours, quand elle est confirmée, d'un état général fâcheux, d'embarras des voies digestives, d'amaigrissements, de pâleur ou de ces teintes de cachexie qu'on retrouve dans des maladies en apparence plus graves... »
L'affection altcinLtous les âges et l'un cl laulro sexes; mais
pèse surtout sur les pauvres, condamnés par leur situation à plus de promiscuité et à moins de propreté. Elle n'est pas héréditaire, mais est transmissible.
J. Arnould, dont nous venons de résumer l'étude, rattache la lèpre kabyle à la syphilis ; il reconnaît que la scrofule est quelquefois une complication, et semble avoir remarqué que la dermatose tenait à la fois des scrofulides et des syphilides. Cependant, il repousse pour elle le nom de scrofulo-syphilis et institue un traitement exclusivement anti-syphilitique.
Nous avons observé de très beaux cas de la maladie chez des noirs sénégambiens, et, ignorant alors les recherches de notre distingué confrère, nous rattachâmes l'affection à une diathèse mixte, scrofulo-syphilitique, non seulement en raison des antécédents et de divers accidents connexes qui nous paraissaient appartenir tantôt à la scrofule (tumeurs blanches, abcès gang'lionnaires, lupus, etc.), tantôt à la syphilis (caries osseuses, exostoses), mais encore en raison des caractères de la dermatose, qui nous rappelaient à la fois ceux des scrofulides et des syphilides, si bien décrites par Bazin. Depuis, nous avons retrouvé l'affection aux Antilles, chez des noirs misérables : on* nous l'a présentée comme une variété du pian : elle est une des pièces avec lesquelles on a édifié cette forme, souvent si mal comprise, de la dermatologie exotique ^
* « Un des plus hideux spectacles que puissent offrir les musées dermatologiques, c'est incontestablement celui de la lèpre attachée à la peau d'un très grand nombre de nos indigènes. Vous voyez venir à vous un être pâle, chétif, quoique ayant la taille normale du pays, portant la honte, plus encore que la souffrance, peinte sur son visage. C'est d'une voix hésitante qu'il répond à vos questions, c'est avec embarras qu'il découvre son mal. Les premiers points qu'il soumet à vos recherches sont toujours les bras et les épaules, parties naturellement découvertes dans leur costume. Mais insistez, il soulèvera le pan d'un immonde burnous et vous fera voir ses membres abdominaux, sur lesquels la fatale végétation décrit ses courbes envahissantes. Soyez médecin alors et saisissez vous-même le vêtement souillé et nauséabond : les reins et le dos du malade vous apparaîtront portant de plus larges stigmates, puisque les surfaces sont plus vastes. C'est une sorte de champ qu'aurait ravagé le passage d'une larve ; ce sont des accidents de terrain, des creux, des reliefs, des ravins qui ne donnent plus le souvenir de l'état primitif du sol; ce tout est borné paruneceinLure de scories qui indique laligneoùs'estarrêtéelamatière dévastatrice. Malheureusement, dans le cas de notre lèpre, cette ligne n'est jamais définitive et peut être reculée d'année eji année, jusqu'à ce que le terrain manque. Si l'on ajoute à ces circonstances les remèdes et topiques indigènes faisant avec les croûtes des magmas noirs, bruns, verts et augmentant la masse infecte exsudée de la peau, on aura l'idée des effets de la lèpre sur le tégument et sur tout l'individu; la prolongation de l'existence humaine paraît et se trouve en réalité quelquefois, incompatible avec l'étendue, la gravité et la tendance à se perpétuer des accidents que nous décrivons. » (Arnould.) L'on croirait assister à la visite de malheureux pianeux, dans quehiuc pauvre hameau de la Martinique ou de la Guadeloupe !
DERMITES EXOTIQUES : HERPÈS 645
Le traitement à préconiser doit être mixte. Les succès obtenus par l'iodure de potassium, « qui est à la lèpre kabyle ce que le sulfate de quinine est aux affections palustres » (Arnould), prouve qu'il y a bien dans la maladie quelque chose de scrofuleux et de syphilitique tout à la fois. Mais selon que la maladie paraîtra relever plus particulièrement de l'une ou de Fautre diathèse, on aura à insister plus particulièrement sur les iodiques (y compris l'huile de foie de morue) ou sur les mercuriaux. En même temps, on administrera les toniques. Les pansements consisteront en lotions phéniquées, en applications de topiques désinfectants et cicatrisants, stimulants ou seulement émollients, selon l'aspect et les allures que présentent les ulcères.