III. — IRRADIATIONS EPIDEMIQUES
Comme pour les autres maladies pestilentielles, elles sont notablement prédominantes dans l'hémisphère nord.
Les centres hindoustanique et indo-malayen poussent leurs irradiations, par la voie de mer, vers la Chine et le Japon, au N. et au N.-E. ; vers l'Australie, au S.-E. ; vers le littoral du golfe Persique et la mer Rouge, à l'O. et au N.-O. ; vers Zanzibar, les Comores, Madagascar et les Mascareignes, au S.-O. ; — par la voie de terre, vers FAsie occidentale principalement : l'Europe est envahie simultanément par l'Egypte (irradiations maritimes directes ou dérivées du foyer secondaire de la Mecque) et par les provinces caspiennes (irradiations terrestres, souvent révivifiées au foyer secondaire de la Mésopotamie) ; la Syrie, contaminée soit par navires venant d'Egypte, soit par caravanes ou voyageurs venant de la vallée de l'Euphrate et de la Perse % menace à son tour Constantinople, qui peut ainsi devenir, en raison de ses relations commerciales avec la Russie, l'Europe centrale et méridionale, une redoutable porte ouverte au fléau vers l'Occident*.
Entre les tropiques, les pays jusqu'ici visités par le choléra, en dehors de ses régions endémo-épidémiques, sont les suivants :
En Asie : la Chine méridionale, à l'exception des hauts plateaux du Yunnan, indemnes comme ceux du Thibet (au moins dans une large mesure, qui ne dépend peut-être que de la rareté et de la difficulté des communications avec le littoral). Le choléra serait décrit dans les plus anciens ouvragés médicaux du Céleste- Empire ; cependant, ce n'est guère qu'avec la terrible épidémie de 1820-21, venue de l'Inde par la Cochinchine, le Tonkin et l'archipel Malais, que la maladie est devenue l'objet de craintes
« Vallin, Le pèlerinage de la Mecque. Rev. d'hyg. et de police sanit., 1880, II. ^ Tholozan, Le choléra et la peste en Perse. Comm. à l'Ac. de méd.. 24 août 1885 (Gaz. hebd., 28 avril).
^ Mahe, Mém.sur la marche et l'e.\.lension du choléra asiatique, etc. Const. 1885.
CHOLÉRA ENDÉMO-Él'IDEJIInl i; (jT
particulières. Canton fut ravagé et Tépidémie s'étendit jusqu'à Pékin. Depuis, le choléra a sévi épidémiquement un grand nombre de fois sur divers points ou sur toute l'étendue de la Chine, et il serait même demeuré endémique en plusieurs localités du littoral (Canton, Macao, Shangai, Amoy, etc.) \ — Le littoral du golfe Persique, par Mascate (1821) et celui de la mer Rouge par Aden, Djeddah (pèlerinages de la Mecque, 1830-31, 1846-47, 1854, 1862-63, etc.) ont été déjà plusieurs fois contaminés, au contact des provenances indiennes (Bombay).
En Afrique, l'Egypte a eu sa première épidémie en 1831, importée par la Syrie et l'Arabie ; elle a subi d'autres épidémies par importation, en 1848 et 1865, en 1883 (cette dernière, après deux menaces d'invasion heureusement conjurées en 1882, débute à Damiette, au mois d'avril, à la suite d'une importation de Bombay et grâce à l'incurie calculée des autorités anglaises) ^ — Zanzibar aurait reçu le choléra de Maurice, en 1820 et, en 1859, de l'Arabie ' : la maladie s'étendit depuis Socotora jusqu'au Mozambique et, de là, dans les Comores, ainsi que sur la côte orientale de Madagascar. « Au mois de décembre 1858, le choléra sévissait à la Mecque; à la fin de juillet 1859, il y avait déjà fait plus de 30,000 victimes. Dans le mois de janvier, des pèlerins,, venus de la Mecque à Djeddah, y importèrent la maladie, qui prit de suite le caractère épidémique. Bon nombre s'enfuirent de Djeddah à Mankela et à Moka, par la voie des boutres ; ces deux villes furent ravagées par le fléau. De là, l'épidémie se répandit à Torra de Marça (côte orientale d'Afrique près de l'Equateur, escale ordinaire des boutres qui vont de la mer Rouge à Zanzibar). Il y eut à Zanzibar, pendant le mois de janvier, une moyenne de 130 à 200 morts par jour, puis l'épidémie a commencé à décliner ; elle ne faisait plus que 12 à 15 victimes par jour à la fin de février. L'île de Demba, située à 8 ou 10 lieues de celle de Zanzibar, n'a. pas eu un seul cas de choléra pendant toute la durée de l'épidémie, parce que l'iman a interrompu les communications entre ces deux îles dès le début. Mayotte, quoique entourée de l'épidémie, puisqu'elle régnait en même temps dans tous les
' Voir la collection des rapp. méd'. publiés par le service des douanes impériales, et les Arch.de méd. nav., 1, 198 ; III, 283 ; IV, 438; V, 173, 175,180 ; VI, 166. * Voir les bulletins de l'Acad. de médecine de 1883-8 i (Fauvel, Proust, Mahé). ^ Arch. de méd. nav., VI, 402 ; IX, 161.
points fréquentés du canal de Mozambique, fut préservée grâce à l'observation rigoureuse des quarantaines, » (Daullé.) Mais la grande Comore, Nosi-bé et quelques points de la côte ouest de Madagascar furent plus ou moins éprouvés (1860). En 1870, de septembre à novembre, Nosi-bé eut à subir une nouvelle et très grave épidémie, importée de Mozambique par Madagascar (Barnier). Les rapports incessants et directs de nos établissements de Madagascar avec Mascate et Bombay, par les boutres arabes, sont un danger de contamination qu'on ne saurait perdre de vue*.
Les îles Maurice et Bourbon furent contaminées par l'Inde,
dès le commencement de la première grande épidémie (1819). Depuis cette époque, elles ont éprouvé plusieurs atteintes, soit par importation de l'Inde, soit par importation de foyers secondaires développés à Madagascar ou à la côte orientale d'Afrique ^ — A la côte occidentale, le docteur Vauvray considère le N'diank comme un véritable choléra endémique, engendré, chez les noirs, par l'action combinée du régime, des mœurs, des habitudes des indigènes, de la chaleur, de l'humidité, des variations atmosphériques, d'un sol bas et marécageux, toutes conditions qu'on retrouve aux Indes, pour expliquer la maladie ^ Cette opinion n'est pas admise !par le plus grand nombre des médecins de la marine et le docteur Chassaniol a affirmé « n'avoir jamais'entendu dire que le choléra se soit montré épidémiquement soit au Séné-
* Daullé, Cinq années d'obs. méd. dans l'établissem. français de Madagascar. Th. Paris, 1857. — Barnier, Note sur l'épid. de choléra qui a sévi à l'île de Nosi-Bé en 1870. Arch. de méd. nav , 1871, XVI. — Guiol, Topog. méd. de Nosi-Bé. Arch. de méd. nav., 1882, XXXVIII, 325. — Deblenne, Essai de géog. méd. de Nosi-Bé. Th. Paris, 1883.
== Sur l'épid. de 1859, à la Réunion (Bourbon), mém. de Petit, in rev. mar. e, vol. 1867.
3 Vauvray, Des accidents cholériformes vulgairement appelés N'diank, au Sénégal, th. Montp., 1866. — Le N'diank se montre par cas isolés ou par cas plus ou moins multipliés, sans toutefois revêtir les allures propres de l'épidémicité. Il consiste souvent dans un simple flux bilieux par régurgitation, manifestement en I apport avec l'atonie et la congestion passive habituelle de l'organe hépatique chez les noirs (Forné, Cont. à la géog. méd., Grand Bassam, Th. de Montp. 1870 ; M. Nielly, Hyg. des Europ. dans les pays intertr., Paris, 1884, 13). Les cas qui simulent le choléra ne dépassent guère le degré moyen de la colique bilieuse. Voici la description résumée que le D' Brassac a donné du N'diank, dans l'analyse critique de la thèse du D' Vauvray : «Pas de prodromes, invasion brusque, coliques très vives, suivies de garde-robes ordinairement fréquentes, jamais de ténesme. La douleur abdominale, qui semble d'abord localisée à l'ombilic, devient bientôt générale par irradiations successives. Les douleurs continues ont des exacerbations que soulagent momentanément des évacuations. Au début, matière fécale et bile ; bientôt, si les accidents ne sont pas enrayés, ces matières sont aqueuses, séro-muqueuses,
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gai, soit au Gabon »'. Cependant en 1868-69, la Sénégambie eut à subir une épidémie sévère, importée par les Maures Trarzas, qui eux-mêmes l'avaient reçue du Maroc ; la maladie s'étendit à Saint-Louis et à Dagana, au Cayor et à Rufisque, à la Gambie, à la Casamance, à Sierra-Leone et remonta jusque dans les hautes régions du pays^ — Cette importation est intéressante à noter, en raison de la coexistence d'une épidémie observée, à la même époque, à Mascara, dans la province d'Oran, et que Pauly regarde comme née sur place. La même origine, qui a été reconnue au Sénégal, ne serait-elle pas demeurée latente ou inaperçue, pour notre colonie algérienne^? Le Maroc, l'Algérie, la Tunisie et la Tripolitaine ont d'ailleurs eu à supporter plusieurs épidémies, les
semblables à une décoction de riz, avec ou sans grumeaux. Quelquefois la bile continue à prédominer. La fréquence des selles peut être extrême, 30 à 40 en quelques heures (alors le rectum est comme paralysé) ; elles sont involontaires. En même temps que les coliques, surviennent des vomissements, d'abord d'aliments mal digérés, ensuite de bile ou de liquide blanchâtre dans les cas les plus sérieux. Disons pourtant que les nausées et les vomissements peuvent faire défaut. Le ventre est rarement rétracté ; la pression, loin'^d'augmenter la douleur, semble la diminuer. La soif est ardente ; malgré les vomissements qui le tourmentent, le malade désire des boissons froides et acides. Les urines sont colorées, souvent difficiles, mais très rarement supprimées. Aux tranchées si douloureuses se joignent des crampes qui rendent le malade très agité et lui font prendre les positions les plus bizarres. Quand tous les symptômes ont été très prononcés, l'affaissement est profond, la physionomie altérée ; il y a oppression pectorale et anxiété précordiale. Malgré tout, on n'observe ni algidité, ni cyanose. Au début, le malade éprouve des frissons, le pouls est souvent petit, peu développé, quelquefois accéléré, mais c'est à peine si la peau se refroidit et se décolore légèrement. Tous ces phénomènes ont une durée variable de 9 à 10 heures, mais ils ne persistent guère avec toute leur intensité, dans les cas les plus sérieux, que pendant 4 ou 6 heures au plus. Les vomissements cessent d'abord et sont remplacés par des nausées qui se suppriment au bout de peu de temps : les crampes sont très faibles ; il en est de même des frissons ; les selles sont simplement diarrhéiques et sont moins fréquentes. Les malades épuisés sont pris de sommeil ; il y a une détente générale ; le pouls se relève, la peau est chaude et se couvre de sueurs, la face s'épanouit, les paupières sont colorées; après un repos de quelques heures, les sujets ne ressentent plus qu'une grande faiblesse, parfois un peu de pesanteur de tête et d'embarras gastrique. La diarrhée dure au plus deux on trois jours... » Dans les cas légers, tout est terminé en quelques heures. Dans les cas malheureux, qui sont fort rares, les déjections excessives, les crampes persistent jusqu'à la fin. « La respiration est précipitée et pénible ; grande fréquence, faiblesse et irrégularité du pouls ; affaissement, pâleur de la face, extrémités froides, anxiété, syncopes fréquentes. Le malade, dont l'intelligence est nette jusqu'au dernier moment, meurt épuisé par la violence des crampes et l'abondance des évacuations. »
* Cont. à la path. de la race nègre, Arch. de méd. nav., III, 506.
^ Berenger-Feraud, Mal. des Europ: au Sénégal ; — Borius, Top. méd. du Sénégal, Arch. de méd. nav., XXXVII, 394.
^ Pauly, Climats et endémies (Algérie); Laveran, art. Algérie, Dict. et Enc. des se. méd.
unes importées par navires, d'Europe ou d'Egypte (Tunis, Alger, 1883-83), les autres par des caravanes soudaniennes(?)
En Atnérique, la première épidémie fut importée d'Europe au Canada, puis du Canada aux Etat-Unis : elle gagna bientôt les provinces septentrionales et orientales du Mexique (1832), par la voie de terre, et la Vera-Cruz, par la voie de mer (Graves). Le Mexique subit une seconde atteinte en 1850 et une troisième en 1854 ^ — Plusieurs îles des Antilles ont été visitées par le choléra ; en 1854, notamment, il y eut une importation d'Europe à Saint-Thomas et à Saint-Eustache, et, en 1865, la Guadeloupe traversa une pénible épidémie propablement introduite par un navire de Marseille ^ — L'Amérique centrale a éprouvé des contaminations de voisinage, à ^diverses reprises, mais jusqu'à présent à un assez faible degré. — L'Amérique du Sud, demeurée complètement indemne, lors de la première grande épidémie, a depuis été visitée par le fléau. Certaines localités ont cependant conservé une immunité plus ou moins complète, comme Guayaquil, le Callao et Lima, etc., malgré leurs communications habituelles avec Panama, plusieurs fois infecté (il existerait toutefois, sur la côte du Pérou et du Chili, une maladie rapportée à l'usage immodéré des fruits et appelée Lepidia con cala?nbre, colique avec crampes, et qu'on a décrite comme la cholérine : vomissements, selles riziformes, crampes dans les extrémités inférieures, algidité, etc.) ^ — Lors de l'épidémie de 1849, le choléra fut importé des Etats-Unis à Carthagène, par Chagres, d'oii il s'étendit à Santa-Marta, au Rio Magdalena, etc., s'arrêtant au plateau de Santa-Fé de Bogota. — Deux contrées furent plus gravement éprouvées. Le Brésil, préservé jusqu'en 1853, reçut la contamination à Bélem (Para), par un navire portugais : de ce point, le choléra remonta l'Amazone et ses principaux affluents et arriva par voie maritime à Bahia, d'où il ne tarda pas à atteindre Rio-de-Janeiro ; un grand nombre de provinces «irent ravagées et l'Empire compta plus de 120,000 décès à la
' Bouffiers, Consid. sur les épid. de fièvre jaune et les maladies de la Yera-Cruz, Irch. de inéd. nav., 1865, III.
' Cuzent, Epid. de la Guadeloupe, 1865-66, Soc. acad. de Brest, IV ; — Walther, Rapp. sur l'épid. chol. delà Guadeloupe, 1865-66, Rev. mar. et col., 1885, LXXXIV; — A. Pellarin, Consid. sur la topog. méd. de la Guad., pour servir à l'hist. de l'épid chol. de 1865, Arch. de méd. nav., 1868, IX et X.
^ Arch. de méd. nav., 11. KKi 281, etc.
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fin de répidémie ; de nouvelles explosions cholériques eurent encore lieu par importation du Nord, en 1862 et 1867, et, en 1868, une épidémie éphémère se rattacha à des provenances du Paraguay. En 1867 et 1868, la Plata subissait sa première épidémie, née au milieu de circonstances de guerre, mais après un apport suspect : Montevideo et Buénos-Ayres furent très éprouvés ; Tannée suivante, la maladie reparut à Buénos-Ayres ; mais Montevideo échappa à l'invasion grâce à ses mesures préservatrices'. En 1886, le choléra s'est de nouveau développé dans la région, par importation d'Europe; de Buenos-Ayres, il a gagné le Chili, d'oii il menace l'isthme et, par celui-ci la région antillienne.
En Océanie^ si l'on excepte les îles de l'archipel Malais et une petite portion de l'Australie septentrionale, accidentellement contaminée par les premières, la plupart des localités ne connaissent pas encore le choléra.
B. Influences étio logique s.
Si comme le prétend le professeur Hirsch, l'ubiquité du choléra montre bien son indépendance vis-à-vis des facteurs étiologiques habituels, et si les faits observés jusqu'ici mettent en évidence l'influence capitale des localités, c'est aller trop loin cependant que de nier l'opportunité cosmique et l'opportunité somatique des individus ou des agglomérations humaines. Les actions locales, en effet, interprétées dans le sens d'une immunité ou d'une aptitude à la réceptivité, ne sont pas autre chose que des résultantes d'influences multiples, parmi lesquelles les conditions du milieu humain et du milieu climatique interviennent dans une proportion variable. Sans doute, certaines villes ont été jusqu'ici préservées, malgré de nombreux contacts infectieux ; mais il ne faut qu'un moment pour détruire une indemnité jusqu'alors observée : l'on disait de la Guadeloupe ce qu'on dit encore de la Martinique, avant l'épidémie qui ravagea la première en 1863-66; de Rouen,
^ Bourel-Roncière, La station navale du Brésil et de la Plata, Arch. de méd. nav., XVin. — Pauly, 1. c, 143, 270. — Alavoine, De la profession maritime dans ses rapp. avec les mal. endémo-épidém., th. Paris, 1872, 34. — De Moiissy, La République Argentine (II, pathologie). — Cabrai, Essai sur la topog. méd. de liucnos- .\yres, Paris, 1885.
ce qu'on répète à propos de Lyon et de Versailles, avant l'atteinte qui s'est produite en 1884 dans la vieille cité normande. Le problème étiologique reste donc toujours à décomposer en ses facteurs ordinaires.