IV. — INFLUENCES HYGIENIQUES ET PATHOLOGIQUES
Les mêmes conditions mauvaises de l'hygiène, qui interviennent dans la production de l'hypérémie du foie, déterminent d'emblée ou secondairement l'hépatite suppurative. On ne saurait trop insister sur le danger de l'abus des boissons excitantes : sur 100 soldats qui succombent à l'affection, dans l'Lide, 65 sont des alcooliques (Waring), et bien souvent nous avons remarqué, dans nos colonies, que les atteintes se répartissent pour les différents corps de troupes ou les différents services, suivant leurs habitudes plus ou moins relâchées et intempérantes. La sobriété est chose très relative ; beaucoup qui prétendent obéir à ses lois sont néanmoins atteints d'abcès ; mais il faut savoir comment s'allie maintes fois à une incontestable frugalité de table une consommation abusive inconsciente de boissons excitantes entre les repas, pour demeurer convaincu du rôle considérable des ingesta dans l'étiologie de l'hépatite. La fatigue excessive, le travail prolongé devant des feux, invoqués pour expliquer la fréquence de la maladie dans certaines armes ou certaines professions (soldats du train des équipages, cuisiniers, forgerons, etc.), cachent souvent des habitudes particulières d'alcoolisme, bien autrement puissantes comme appel à la morbidité.
HEPATITE SUPPURATIVE 799
On a vu l'hépatite avec abcès succéder à un traumatisme sur la région du foie, se produire autour d'un corps étranger arrêté dans l'organe (arête de poisson ingérée par mégarde : le D"^ Léger, de la Pointe-à-Pitre, nous en a cité un cas, observé dans sa clientèle; calcul biliaire anguleux, enclavé dans un canalicuJe^ parasites).
Toute suppression brusque d'un flux physiologique ou pathologique peut devenir une cause occasionnelle de l'affection. Chez la femme, l'interruption des règles; chez les sujets prédisposés par un état congestif habituel, l'ingestion de boissons glacées, l'immersion dans un bain froid, l'impression d'un courant d'air frais, le corps venant d'absorber une grande quantité de calorique et se trouvant en moiteur, ont été l'origine du processus suppuratif. Une cause d'hépatite moins soupçonnée est l'administration intempestive d'une forte dose de laudanum, qui suspend une diarrhée simple avec rapidité, d'emblée même, mais trop souvent au prix d'une fluxion corrélative du foie, bientôt transformée en inflammation. D'autre part, l'abus des purgatifs et principalement du calomel produirait souvent, dans les pays chauds, l'irritation du foie, par action réflexe ou par continuité, après celle de la muqueuse gastro-intestinale. Très étroites sont, en effet, les relations qui unissent le foie et l'intestin. La souffrance de l'un entraîne fréquemment la souffrance de l'autre, et l'on en a la preuve dans les rapports étiologiques de l'hépatite et de la dysenterie. Les deux maladies se rencontrent dans les mêmes localités, sur une grande étendue de la zone intertropicale, suivent ordinairement une même évolution saisonnière ou se préparent l'une à l'autre un terrain favorable, quand elles ont une évolution successive; au Bengale, aux Antilles, au Sénégal, on voit une constitution médicale débuter par la dysenterie et se terminer par une explosion d'hépatite, et, d'autres fois, les symptômes dysentériques n'apparaître qu'après ceux de l'hépatite, chez un certain nombre de malades. Est-ce à dire que l'affection intestinale et l'affection hépatique soient en intimité fatale, dérivent de l'action d'une cause unique, variable dans ses effets, selon qu'elle porte ses coups simultanément sur les deux organes ou plus particulièrement sur
* Thomas et G. Reynaud, Arch. de inéd. nav. XLVII, 233; le sujet qui fait l'objet de la seconde observation, convalescent de fièvres paludéennes et de dysenterie, atteint d'abcès du foie sous l'action de calculs des canalicules intrahépatiques.
l'organe de moindre résistance? Cela a été soutenu (Dutroulau). Mais une pareille opinion s'efface devant Fanalyse des faits ; bien que souvent communs, les foyers de Thépatite et de dysenterie ne sont pas toujours connexes, ou les deux maladies n'ont pas sur un même point un développement similaire ; en Cochinchine, les abcès du foie sont assez rares et cependant la dysenterie et la diarrhée dysentériforme sont d'une remarquable fréquence; toute dysenterie, nous l'avons déjà dit, ne s'accompagne pas d'hépatite, et toute hépatite ne détermine pas la dysenterie : toutefois, l'on comprend qu'une sécrétion altérée ou un produit morbide, émanés d'une glande en communication avec l'intestin, puissent entraîner des lésions secondaires à la surface de celui-ci (Annesley), mieux encore qu'une ulcération intestinale primitive engendre à son voisinage une phlébite, elle-même suivie d'une thrombose, dont les fragments émigrent vers le foie, qu'une embolie septique devienne l'origine d'un abcès hépatique, et c'est là un des modes pathogéniques de l'hépatite admis. Mais dans ces relations indéniables, il n'y a jamais que contingence et non pas subordination nécessaire.
La malaria, par les poussées congestives qu'elle détermine vers le foie, peut-être par l'accumulation des déchets globulaires qu'elle provoque dans l'organe et qui donnerait naissance à de véritables embolies pigmentaires, contribue au développement de l'hépatite suppurative. Mais son rôle étiologique s'arrête là, et demeure ainsi tout indirect. Il suffit néanmoins à exphquer la grande fréquence des abcès dufoie dans les régions palustres. On ne soutient plus que le même agent miasmatique est le générateur des fièvres intermittentes, de la dysenterie et de l'hépatite : l'hépatite est rare dans les centres malariens des zones tempérées (Rome, Etats-Unis); entre les tropiques, elle se montre en des localités et surtout à des altitudes où les fièvres palustres font défaut; aux Antilles françaises, sa fréquence semble précisément en raison inverse des conditions malariennes ; elle est surtout commune (ainsi que la dysenterie) à Saint-Pierre et à la Basse-Terre, les fièvres prédominant à Fort-de-France et à la Pointe-à-Pitre ; d'autre part, elle ne semble guère répandue à Madagascar et dans les îles adjacentes, où l'endémie malarienne acquiert une si terrible activité ; l'hépatite enfin, n'épargne pas le noir, dont l'immunité vis-à-vis des affections palustres est partout si remarqualjlc et elle ne s'accompagne
HÉPATITE SUPPURATIVE - 801
des phénomènes propres à la malaria qu'à titre de complication.
c. Nature du processus.
Depuis l'introduction de Fétiologie microbienne en pathologie, l'on tend à réduire de plus en plus le domaine des maladies locales et à étendre celui des maladies générales. Les affections caractérisées par les lésions le mieux circonscrites sont rapportées à l'infection parasitaire : la pneumonie est devenue une pyrexie, avec un bacille particulier comme agent générateur; l'on veut aussi faire de l'hépatite une maladie infectieuse et lui trouver son bacille. Qu'on rencontre des microbes dans les produits d'une glande malade et d'ailleurs en communication avec des voies largement ouvertes aux apports extérieurs, ce fait n'a rien qui doive surprendre. Mais pourquoi en tirer a priori un argument décisif en faveur de l'infectivité parasitaire dans l'affection locale? Celle-ci peut-elle être dite infectieuse, quand elle succède à un traumatisme, à l'action d'un corps irritant physique (arête ou calcul), etc.? Sans doute, elle se rattache à des altérations sanguines, dans les cas de pyohémie, d'embolisme septique ou même de malaria. Mais rien n'autorise à grouper ces conditions pathogéniques multiples, sous la formule d'un parasitisme spécifiques pas plus d'ailleurs que d'une intoxicalion spécifique. Secondairement toutefois l'infection est soutenable, car il est probable qu'une fois en cours de processus suppuratif, la glande hépatique crée des produits nouveaux, qui, non suffisamment éliminés, souillent la masse sanguine, déterminent les phénomènes de la fièvre adynamique et communiquent à l'affection locale les allures d'une pyrexie infectieuse.
* Dans une « Note sur deux cas d'abcès volumineux du foie consécutifs, l'un à la dysenterie, l'autre à un traumatisme ancien (l'racture de côte avec pleurésie et pyohémie?) » les D" Gennes et Kirmisson déclarent qu'ils ont constaté, au sein des tissus malades, la présence de micro-organismes, diplocoques et microcoques réunis en chaînettes : ils en concluent que, malgré la différence d'origine, les deux casse ressemblent par le mécanisme qui leur a donné naissance. Arch. gén. de méd., sept. 1886.
MALADIE;^ DKS l'AY;- CHAUDS. 51