CONGESTION CHRONIQUE ET CIRRHOSES DU FOIE D'ORIGINE PALUSTRE
Les accès malariens déterminent dans la glande hépatique une hypérémie et une pigmentation que nous avons eu l'occasion d'étudier au cours d'un précédent chapitre. Sous l'influence d'accès répétés, qui impriment pour ainsi dire au foie i'hahitude de l'état congestif, de l'anémie, qui augmente l'atonie du viscère, d'une hygiène trop souvent défectueuse, qui exagère l'action du poison palustre et aggrave les conditions dyscrasiques, l'organe finit par éprouver des transformations permanentes. Il conserve un engorgement vasculaire qui le prédispose à l'inflammation suppurative ou le conduit peu à peu à la dégénérescence cirrheuse, tantôt avec hypertrophie, tantôt avec atrophie.
A. Fayrer et Ewart ont présenté, au congrès d'Amsterdam (1883) S une excellente description de la congestion jmlustre du foie, (c L'organe est uniformément turgescent. On peut mesurer l'étendue du gonflement par la palpation et la percussion, surtout si on a d'abord fait évacuer le canal alimentaire. On trouvera alors que le foie a envahi une portion de l'espace thoracique, en soulevant, du côté droit, le diaphragme et le poumon, et, du côté gauche, en déplaçant le diaphragme et le cœur, pressant trop fortement en bas sur l'estomac, le colon et le rein droit. Bien que, la plupart du temps, il n'y ait aucune douleur marquée, il se présente des cas où l'on rencontre une certaine sensibilité, du malaise et des nausées, avec une contraction exagérée des muscles droits de l'abdomen, quand on presse; il en est de même quand le colon est excessivement distendu par des gaz... Tout exercice un peu violent produit, dans ces conditions, de la dyspnée et des palpitations plus ou moms fortes, suivant l'accroissement du volume du foie et le déplacement des organes avec lesquels il est en rapport. La flatulence dont se plaint si souvent le malade, et ([\xi produit
^ c. r. du Congrès et Arch. de niéd. nav., déc. 1883. Voir aussi : Laveran, Tr. des fièvres pal.; — Rendu, Dict. enc. des se. méd., art. Foie : eongesLions paludéennes; — Frerichs, Tr. des mal. du foie, Irad. franc;., p. ôJ8.
une sensation de plénitude et de distension, augmente ces symptômes. Lorsque le gonflement est considérable, il se produit une sensation de poids, de lourdeur, ou simplement de malaise, dans l'hypochondre droit, sensation qui s'accroît lorsque l'estomac est plein d'aliments, que le gros intestin est surchargé, que les vêtements sont serrés ou que le malade s'est couché sur le côté gauche. Aussi, quand le foie est considérablement gonflé, les malades dorment en général sur le côté droit ou sur le dos, parce qu'ils n'en sentent pas le poids. En outre, la pression sur l'estomac et sur le cœur s'en trouve diminuée. — Cet état du foie est d'abord aggravé, puis entretenu, par un afTaiblissement de longue date ou une altération des ganglions vaso-moteurs, par suite de l'empoisonnement palustre, et qui entraîne un manque de ton dans les éléments musculaires des vaisseaux portes, incapables de se contracter avec une assez grande vigueur, pour faire circuler le sang qu'ils contiennent. De là congestion et tuméfaction, circulation lente et rétention trop prolongée du sang dans le foie et dans tout le système porte. — H y a même lieu de croire que cet état de congestion s'étend, jusqu'à un certain point, à toute la circulation veineuse, car, par suite de l'affaiblissement ou de la dégénérescence de la fibre musculaire du cœur, il se produit une certaine dilatation des cavités, particulièrement du côté droit; il en résulte des symptômes de circulation embarassée, dyspnée et douleur cardiaque avec ou sans asthme paludéen ^ Quand ces conditions existent depuis longtemps, les cavités du cœur se dilatent parfois tellement, qu'il se produit ce qu'on peut regarder comme une insuffisance fonctionnelle anormale des valvules tricuspide et mitrale. — Quand la congestion s'accroît rapidement par quelque
' .1. Fayrer, Climate and fevers of India, p. 133-134. Ces troubles n'ont pas toujours une cause mécanique. Les divers états ,que présente le foie sous l'influence palustre, alors même qu'ils ne sont point connexes d'une perturbation bien accusée de la fonction gastrique ou d'une inflammation catarrhale des voies biliaires, peuvent donner lieu à des accidents cardiaco-pulmonaires d'ordre réflexe, analogues à ceux qui se rattachent plus particulièrement à la dyspepsie habituelle ou à l'irritation du canal cholédoque (palpitations, dyspnée, phénomènes simulant l'angine de poitrine, toux, etc.; consulter sur ce point: Barié, Picv. de méd. 1883,1, 117, et Trastour, ib. 35). Nous avons vu chez des malades atteints de congestion chronique ou d'atrophie du foie et plusou moins impaludés se produire des dyspnées très pénibles, des accès de sufl'ocation ou un état d'angoisse inexprimable, comme une menace d'arrêt subite des fonctions cardiaco-pulmonaires ; d'autres sont sujets à des douleurs rhumatoïdes dans la paroi thoracique (région pectorale) et le membre supérieur droit, quelquefois les manifestation cilfront de l'analogie avec celles de la pleurésie diaphragmatique.
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cause que ce soit, il y a souvent des nausées et des vomissements. La langue est presque toujours recouverte d'un enduit épais, brunâtre; le matin, la bouche est mauvaise; ily a anorexie; les fonctions intestinales sont imparfaites et irrégulières ; les selles sont pâles ou couleur d'argile ; quelquefois il y a de la diarrhée et les excréments ont une teinte jaune faible ou pâle ; le malade éprouve une sensation de chaleur, ou de cuisson à l'anus, de la flatulence de la céphalalgie frontale, de la douleur dans le globe des yeux, des défaillances et des étourdissements fréquents ; la face offre une couleur bleue et la conjonctive est jaune. H y a souvent une anémie marquée et une évidente diminution dans le poids du corps. La peau est sèche et parcheminée, mais transpire abondamment si l'on fait un léger effort. La température s'accroît un peu le soir; le pouls est irritable, facilement compressible et plus faible qu'à l'état normal. L'urine est excessivement acide, peu abondante, très chargée d'urate, quelquefois albumineuse, pas nécessairement par suite d'une maladie organique des reins, mais parce que ces organes souffrent de la congestion veineuse générale et qu'ils sont irrités par l'extrême acidité de leur excrétion. Elle est aussi très colorée et l'analyse chimique montre nettement que la matière colorante de la bile s'y trouve en excès.
« Traitement. — Les indications sont de diminuer la pléthore abdominale d'une façon assez continue pour assurer le complet rétablissement de l'équilibre de la circulation-porte et en même temps de donner une nourriture suffisante, sous la forme la plus digestive et la moins irritante. — S'il y a constipation ou lenteur dans l'accomplissement des fonctions intestinales, une dose de calomel, des pilules mercurielles simples, de la coloquinte ou de la podophylline avec de la jusquiame, accompagnée, 4 ou 5 heures après, d'un purgatif, débarrasseront généralement les intestins de leur contenu nuisible et diminueront l'engorgement porte et hépatique ; un large sinapisme sur l'hypochondre droit est aussi utile. Le meilleur aliment est le lait pur : on peut, si besoin est, le couper avec de l'eau pure, de l'eau de soude carbonatée ou de l'eau de chaux ; il se digère facilement et constitue en soi un aliment non excitant, contenant tous les éléments requis pour la nutrition, les sécrétions récrémentitielles et l'entretien de la chaleur animale. Tant que le gonflement n'a pas disparu, et longtemps après dans bien des cas, on doit maintenir l'activité des
sécrétions intestinales (mais en prenant bien garde de ne pas accroître la débilité existante) par l'usage journalier des purgatifs salins ou d'eaux minérales laxatives, auxquels on ajoute, de temps en temps, si besoin est, des préparations mercurielles ou de la podophylline. — Les bains d'air chaud ou les bains turcs sont quelquefois utiles. — Vingt ou vingt-cinq centigrammes de sulfate de quinine avec de l'acide citrique et de l'esprit de nitre dulcifié, trois fois par jour, forment un bon diurétique. — Si les préparations de fer ou les eaux ferrugineuses peuvent être assimilées, il faut toujours s'en servir pendant la convalescence ; à mesure qu elle avance, les purgatifs et le régime lacté doivent être remplacés par les remèdes antipériodiques et toniques, par les aliments ordinaires, en observant une grande sobriété ou mieux encore l'abstinence absolue de toute liqueur alcoolique. Les boissons fermentées, comme la bière, sont très nuisibles. »
En général, la congestion cède assez facilement à un pareil traitement ; mais, si le malade commet quelque imprudence avant une entière guérison, si surtout il n'observe pas une certaine sévérité de régime et une tempérance convenable, peu à peu, l'engorgement devient dégénératif : l'hypérémie se double d'une prolifération du tissu cellulaire interstitiel, qui, graduellement, comprime les éléments sécréteurs et amène la destruction des lobules.
B. La Cirrhose atrophique ^ peut être une conséquence de l'intoxication malarienne chronique. On la voit coïncider avec une sorte de régression générale des viscères abdominaux, dans cette forme morbide que nous avons appelée l'athrepsie coloniale atrophique et dans laquelle intervient, souvent dans une proportion plus ou moins large, l'élément palustre ^ Mais, en dehors de toute affection intestinale primitive, elle peut s'accompagner d'une hypertrophie splénique : celle-ci n'est pas seulement congestive, elle est dégénérative et scléreuse, comme la lésion hépatique ; mais le processus interstitiel, au lieu d'aboutir à l'organisation fibreuse franche, se maintient dans la rate, à un état de prolifération embryonnaire comparable à ce qu'on observe dans la cirrhose du foie hypertrophique. L'alcoolisme s'associe bien
* Frerichs, 1. c, p. 326, 328, 452, 537, 538. — Laveran, L c, 91 et 348. ^ Voir le chap. \m {Dysenterie chronique).