II. — ÉTIOLOGIE
A. Distribution géographique.
Le béribéri s'étend, en latitude, du 45" degré N. (île de Yeso) au 35^'degré S. (la Plata). Mais ce sont là des limites extrêmes, qu'il n'atteint qu^aux deux points de l'archipel japonais et du continent méridional de l'Amérique. Partout ailleurs, le domaine de la maladie reste compris entre les tropiques *. Quant à son étendue suivant la longitude, elle mesure la ceinture du globe presque entièrement.
Les premières descriptions nous sont venues de Batavia (Bontius, 1629') et de llnde (J. Lind, 1757). Mais il paraît certain que les Chinois connaissaient le béribéri et soupçonnaient même sa nature
^ Ces limites sont-elles absolues ? Il est permis de penser, avec Vergniaud, qu'un certain nombre de maladies observées dans nos régions tempérées auraient peutêtre été rapportées au béribéri, si la connaissance de celte affection avait été plus répandue parmi les médecins d'Europe.
* J. Bontius n'exerça pas dans l'Inde et ce n'est pas en J758 qu'il a fait mention du béribéri, comme on le trouve écrit dans quelques ouvrages. Il était médecin de la compagnie hollandaise des Indes orientales, nom sous lequel on a longtemps désigné les établissements européens dans la région indo-malaise, et il a décrit le béribéri au chapitre I d'une sorte de rapport médical dédié aux chefs des marchands de Batavia, en 1629 : «Medici Methodus medendi, qua in Indiis orientalibus oportel uti, in cura morborum illic vulgo ac popuiariler grassantium, etc., caput i : de Paralyscos quadam specie, quam Indigent' Beriberii vocant. « (Ouvrage publié à la suite de la médecine des Egyptiens de Prosper Alpin. Amsterdam, édit. de 1745.)
infectieuse depuis une très haute antiquité ^ . Aux médecins anglais de l'Inde revient toutefois l'impulsion qui a provoqué l'étude scientifique et amené la délimitation de la maladie : les noms de~ W. Hunter (1804), de Marshall (1822), de Malcomson surtout, dont le livre est encore, à notre avis, l'un des meilleurs guides à suivre sur le terrain de l'observation clinique (183o), méritent une place d'honneur dans l'histoire de cette curieuse affection.
Le béribéri, rare sur la côte de Malabar et dans le Dekhan, est commun sur la côte de Goromandel, de Grandjam à Madras, et dans l'île de Geylan. En 1877, la maladie, jusqu'alors observée seulement à l'état sporadique au Bengale, a sévi épidémiquement dans les quartiers suburbains de Calcutta (Macleod). APondichéry, on ne l'aurait observé que chez des coolies revenant des i^ntilles (Huillet).
Le béribéri existe en Birmanie, à Rangoon, dans le royaume de Siam, dans la Basse-Gochinchine (Vergniaud, Ablard, Mahéo, etc. : Saigon et environs ; Bourat, Brémaud, etc. : pénitencier de Poulo- Gondor), dans FAnnam (Philip : Hué) et au Tonkin (où, sous le nom de mauvais vent, l'abbé Richard l'aurait signalé au siècle dernier ^, On le retrouve sur le littoral de la presqu'île de Malacca, à Singapore (épidémie de prison en 1881 : Rowel) et dans les îles de l'archipel malais, où il a été l'objet d'importantes études, de la part des médecins hollandais (Bauër, de Meijer, Praeger, etc.), à Suma-
A l'époque en question, Bontius était mort depuis longtemps et l'on a confondu sa description avec celle de Lind. (Voir, pour cette dernière, la traduction deThion de la Chaume, 1785, ch. u: Barbier .) Nous hésitons à reconnaître le béribéri dans l'épidémie que N. Fontana a observée sur l'équipage européen du navire Marie-Thérèse, de la compagnie des Indes d'Allemagne, sur la côte de Malabar en 1778. Il nous semble qu'on a trop aisément accepté cette épidémie comme béribérique, d'après la synonymie de Barbier, donnée par l'auteur au rhumatisme. C'est bien d'une fièvre rhumatoïde qu'il s'agit et, malgré qu'aucune éruption n'ait été notée, nous serions porté à admettre une épidémie de dengue. La maladie éclata sous l'influence de brises très fraîches; elle dura deux mois et se dissipa au large. " Elle se manifestait par une fièvre aiguë, des douleurs dans les genoux, les poignets et dans les articulations du bras avec l'avant-bras, sans tuméfaction manifeste et sans changement de couleur. La partie affectée était seulement douloureuse, avec sentiment de chaleur un peu au-dessus du naturel. >> Les cas de médiocre sévérité guérissaient au bout de 3, 4 ou 5 jours, « par le moyen de sueurs abondantes ». (N. Fontana, Des maladies qui attaquent les Européens dans les pays chauds et dans les longues navigations. Trad. de l'italien par Keraudren, Paris, 1818, ch. v, du rhumatisme.)
* Rémy semble croire que la première mention du béribéri se trouve dans un livre chinois du vu" siècle ; nous verrons tout à l'heure que la maladie a été signalée en des ouvrages bien antérieurs.
* Hist. nation., civile et politifiue du Tonquin. Paris, I778(?), citée par Maggowan .
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tra, à Banka, à Java, à Bornéo, aux Célèbes, aux Molusques (Amboine : Lesson)'. On n'a pas encore mentionné le béribéri aux Philippines : c'est que, sans doute, on l'a confondu et on continue à le confondre avec d'autres maladies, car il serait étrange, qu'avec des conditions mésologiques identiques à celles des archipels voisins^ ce groupe insulaire demeurât seul indemne. En outre des épidémies terrestres, on a observé, dans la région, de nombreuses épidémies nautiques (d'Amboine à Bataria : Schneider, 1852 ; détroit de Malacca : Idenburg et Reiche, 18o4 ; de Florès à Timor : Carsten et Honig, 1834 ; détroit de Banka : Van Mansfelt, 1856, Praeger, 1861, Vermijne, 1861, 1862, Reeder, 1838 ; golfe de Boni : Grondhout, Ha^enius, .Wageninge, 1859 ; escadre des Indes orientales, 1860, etc.
De l'Inde et de l'Indo-Malaisie, la maladie rayonne vers la Chine et le Japon, au nord ; vers les îles de la Mélanésie et de la Polynésie, à l'est; vers l'Arabie, Madagascar et l'Afrique, à l'ouest.
En Chine, d'après Maggowan, le béribéri aurait été décrit, sous le nom de kioh-ki ou chiao-chi (jambe malarienne), dans le Neiching^ œuvre médicale attribuée à Hwangti et remontant à plus de 2600 ans avant notre ère, tout au moins à la période des annales compilées par Confucius. Sous la dynastie de Han, le béribéri aurait été désigné par l'expression de maladie du vent ou de Vair lourd^, et, depuis cette époque, on le trouverait étudié dans tous les ouvrages classiques relatifs à l'art de guérir. Scheube dit que l'affection était aussi appelée kakké, en Chine, et il déclare que ce mot est employé dans un livre du deuxième siècle (après J.-C), la cassette d'or ou kinki; il ne croit pas toutefois que la première description un peu exacte de la maladie remonte au delà de l'an 330. L'endémie serait demeurée limitée aux provinces méridionales. Avant ces notions, on savait seulement que le béribéri s'était parfois manifesté à bord de navires retenus par de longs calmes dans les mers de Chine et qu'il avait sévi sur les cipahes du 42° régiment, pendant leur séjour en ce pays (1830). Il ne semble pas aujourd'hui très commun dans le céleste empire, car nous ne le trouvons guère mentionné par les médecins attachés aux grands
' Une épidémie de l^éribéri très intense sévit en ce moment parmi les troupes Néerlandaises à Atjeh, Java, Banka, etc. ; elle est l'olDJet des rcciierches d'une commission médicale présidée par le professeur Pekelharing.
- C'est l'expression tonquinoise, relevée par l'abbé Richard.
établissements du littoral. — Le béribéri existait au Japon bien avant que les observations de Pompe de Meedervort et de Friedel l'y aient signalé à l'attention des médecins européens. D'après le docteur Scheube, on trouve la maladie déjà décrite, sous le nom de ashi-ké, dans un livre du ix" siècle, le Recueil classifié ou recettes de la période de Dai-do (Dai-do ?'ui shin ho). Le mot ashi-ké n'est peut-être que la traduction de l'expression chinoise kioh-ki, dont le terme kakké ou hakké serait dérivé par corruption. x\.ujourd'hui, la maladie est désignée, au Japon, sous le nom de kakké, et elle joue, dans la pathologie du pays, un rôle « aussi important que la fièvre typhoïde ». (Rémy.) Elle a été l'objet d'un grand nombre d'excellents travaux, en ces dernières années, de la part de médecins anglais et allemands (Hoffman, Simmons, Scheube, Baëlz). Contrairement à ce que l'on remarque en Chine, le béribéri, autrefois rare au Japon, tend à prendre dans cet archipel un développement considérable, depuis le siècle dernier. Les grandes épidémies auraient commencé en 1740, d'après Scheube et, depuis cette époque, la maladie s'est beaucoup multipliée. D'abord localisée aux deux capitales, Kioto et Tokio, elle s'est étendue à diverses grandes villes du littoral et même de l'intérieur. « Yokohama en est un foyer ; on l'observe depuis Hakodate au nord, jusqu'à Nagasaki au sud, sur toute la côte ouest des îles ; mais malgré sa diffusion, la maladie continue toujours à se produire dans des foyers bien nets et, de tous, Tokio est encore resté le plus actif. » (Rémy.)
Le béribéri aurait été observé sur les côtes de la Nouvelle-Guinée et de l'Australie (navire anglais Junon : Morehead) . Le docteur Guyot en a vu plusieurs cas parmi des travailleurs indigènes, amenés des îles Gilbert en Nouvelle-Calédonie \ Vineberg vient de l'observer parmi des coolies chinois aux îles Sandwich, et la lecture de quelques rapports nous laisse croire que la maladie a peut-être été méconnue à Tahiti, comme en d'autres îles polynésiennes. Le béribéri s'est avancé, dans l'océan Pacifique, jusqu'à San-Francisco (équipage d'un navire brésilien venant du Japon, '1881 : docteur Hobersmith).
Le béribéri a été signalé dans les parages de la mer des Indes, du golfe Persique et de la mer Rouge, tantôt sur des navires de commerce ou d'immigrants, tantôt sur des navires de guerre (épidémie de la corvette r Eurydice^ en 1852 : Mazé) ; à Aden, dans
Com. orale.
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un régiment de cipahes (Ghimmo, Primer) ; à Maurice (épidémie de 1812 : Tulloch ; épidémie de 1878-80 : Davidson) ; à la Réunion (1805, 1821, 1828, 1847, 1864 : Vinson) ; à Nosi-bé, près de la côteN.-O. de Madagascar (Guiol, Corre, Deblenne), à Madagascar (Segard) ^ .
A la côte occidentale d'Afrique, le béribéri a été positivement reconnu par le docteur Duchâteau (Gorée) " ; mais, bien auparavant, Horton lui avait assimilé la maladie du sommeil : plusieurs médecins admettent aujourd'hui l'identité des deux affections (Fayrer)^
Des épidémies se sont manifestées dans l'océan Atlantique, par le travers du cap de Bonne-Espérance ou à la hauteur de Sainte- Hélène, à bord de navires d'émigrants hindous se rendant aux Antilles, ou revenant de ces îles, parmi des convois de travailleurs nègres, transportés de la côte occidentale d'Afrique en Amérique {méridien : Nicolas). Une épidémie violente a sévi, en 1859, à la Guadeloupe, sur des noirs apportés du Congo par le navire Stella (J. Mahé). La maladie n'est point rare parmi les travailleurs de toutes races employés sur les habitations sucrières, aux Antilles, ou dans les exploitations minières, à la Guyane (François). Elle existerait actuellement parmi les ouvriers employés au percement de l'isthme de Panama (Marie) \
Au Brésil, il est impossible d'établir si le béribéri existait à l'époque des premiers établissements européens. Mais il est probable que ses manifestations remontent à une date assez ancienne et qu'elles ont été confondues avec diverses maladies. On l'aurait reconnu, en effet, dans les paralysies subites, appelées Ar par les Sertanejos, désignées sous le nom de Stupor par Pison (plus tard par A. Saint-Hilaire, Spix et Martius) et rapprochées par Sigaud des Barbiers de Lind. Le docteur Medeiros et Felicio dos Santos lui rapportent les épidémies observées en 1825, dans la province de la Geara; en 1858 et 1861, dans celle de Minas-Geraës, à Marianna et au Garaça. Les épidémies de 1861, 1863-64, à Bahia, contribuent surtout à dégager le béribéri du chaos pathologique
' Arch. de méd. nav. XLVI, 32.
- Gom. orale.
^ Dans une lettre particulière, le l)' A. CalmeLte nous signale, au Gabon, chez des noirs, d'assez nombreux cas d'une affection qui nous parait être le béribéri. * Progrès médical du 26 lévrier 1887.
OÙ il était trop longtemps demeuré, presque méconnu du plus grand nombre des médecins, et à rayer en même temps du cadre nosologique cette Zamparina ou Polka, qui semble aA'oir englobé tour à tour le béribéri, la dengue, la grippe, les fièvres pernicieuses à manifestations cérébrales ou cérébro-spinales et jusqu'à la diphthérie ! Les travaux du professeur da Silva Lima établissent définitivement Fendémicité du béribéri au Brésil (1866-67) et, à partir de cette époque, la maladie est suivie de province en province, partout étudiée avec les plus louables efforts. Elle décime l'armée et la flotte brésiliennes, dans la guerre contre le Paraguay, sévit, en '1871, à la maison de détention de Pernambuco, apparaît en de nombreuses localités, s'étend et se multiplie à tel point, qu'elle donne lieu à une enquête officielle, en 1880. « Le béribéri s'est répandu sur tous les points de l'empire... De Bahia, qui parait être son centre, son siège de prédilection, il passa aux autres -villes circonvoisines, S. Amaro, Cachoeira, île dltaparica, Feira de Sant'Anna, Diamantina, Gorralinho et autres points ; il se dirigea ensuite au Para, oii il devint endémique sur les rives du Rio Anajas, passant finalement par S. Luiz de Maranhào, où il régna d'abord épidémiquement et prit ensuite les caractères de Fendémicité. Les provinces du Ceara, du Rio Grande do Norte, d'Alagoas et de Sergipe, les villes de Larangeiras et d'Aracaju reçurent aussi la visite de cet hôte terrible. L'obituaire de Pernambuco. à partir de 1871 jusqu'à aujourd'hui, contient dans sa statistique un contingent considérable de décès par béribéri. Dans les provinces d'Espirito-Santo et de Sainte-Catherine, à S. Amaro de Cubatào et S. José, l'affection parut et devint endémique. A Matto-Grosso, à Miranda, ainsi qu'à Marianna, Diamantina et Seminario do Coraça, dans la pro^dnce de Minas-Geraës, éclatèrent de grandes épidémies. La maladie portait des dénominations diverses. Des cas ont été observés à Rio même, soit nés sur place, soit importés. Plus récemment, de Lacerda en a rencontré à Campos et R. de Moura à Suruhy... » (Feris.) La marine brésiUenne a été très éprouvée à plusieurs reprises; en 1884, Fescadre d'é volution elle-même fut atteinte d'une épidémie sévère.
Le béribéri est surtout une maladie des régions maritimes. Il se développe de préférence en mer ou sur les Httoraux. Toutefois, il peut s'étendre dans l'intérieur des terres et jusqu'à des altitudes assez élevées. Au Japon, on l'observe dans une plaine située à
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800 mètres au-dessus du uiveau de la mer. Dans l'Inde, les cas, bien que nombreux sur le littoral de la Présidence de Madras, augmentent de fréquence dans les plaines éloignées de oO à 60 milles de la mer et la maladie ne disparaît pas complètement sur les plateaux. A la Réunion, à Maurice et aux Antilles, le béribéri s'est manifesté sur des habitations de moyenne altitude, quelques-unes situées dans l'intérieur. Au Brésil, nous avons vu que les épidémies avaient régné dans les provinces de Matto-Grosso, et de Minas-Geraës, régions montagneuses, à plus de loO lieues de l'Atlantique.
B. Influences étiologiques.