I. — INFLUENCES HYDRO-TELLURIQUES
L'opinion la plus ancienne, celle des Chinois et des Japonais, attribue le béribéri à l'action d'un miasme tellurique, qui ne serait autre que le miasme palludéen. Plusieurs médecins anglais, dans l'Inde, tout en reconnaissant l'influence d'autres conditions, ont aussi admis celle du mauvais ai)\ du voisinage des jungles et des marais, ou l'infection malarienne exclusive (Ewart, Colhoun, etc., cités par W. Hunter ; J. Fayrer, etc.). La distribution géographique de la maladie paraît tout d'abord favorable à cette opinion. On rencontre le béribéri dans les régions où le sol est détrempé, à l'époque des pluies, en même temps que sévissent avec le plus d'intensité les fièvres paludéennes. Dans certains pays , comme au Japon , la maladie reste limitée aux localités basses, humides et marécageuses. En Malaisie, dit Mahé, la fréquence du béribéri suit celle de la malaria ^ Presque partout, les principaux foyers endémiques sont au bord de la mei* ou en plaine, et quand la maladie s'étend à l'intérieur d'un pays, c'est de préférence le long des cours d'eau aux rives alluvionnaires ou dans les vallées encaissées: on l'observe, au Japon, dans une plaine située à 800 mètres d'altitude, mais cette plaine, entourée d'un cirque de montagnes, olîre' les plus mauvaises conditions pour l'écoulement des eaux et une bonne ventilation. Dans le
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MALADIES Ui:s l'AV? CHAUDS. il
même pays, « il est fréquent de voir des marins indigènes atteints pendant le temps qu'ils sont obligés à séjourner à terre, pour attendre la réparation de leur navire et, au bout de quelques jours, un équipage entier de dix à douze hommes est à l'hôpital » (Rémy). Dans l'Inde et au Brésil, la maladie exige pour se produire chez les étrangers une période d'acclimatement : c'est aussi au moment où l'acclimatement commence à diminuer leur résistance, que les Européens subissent avec le plus d'insidiosité l'empoisonnement palustre, dans les régions insalubres de la zone intertropicale.
On ne saurait donner comme une objection à l'étiologie malarienne les nombreux exemples d'épidémies observées en mer, à bord de navires d'immigrants, partis de l'Inde ou revenant des Antilles, à bord de navires marchands ou de croisière, sillonnant les parages de la mer Rouge, du golfe Persique ou de l'archipel malais. Car les manifestations de nature palustre peuvent se déclarer à la mer, longtemps après que les foyers d'infection ont été abandonnés, et leur premier éclat se produit souvent loin de ces foyers.
Mais la théorie est ébranlée par les faits que nous allons exposer :
1° A Maurice et à la Réunion, le béribéri a sévi épidémiquement dans la première moitié de ce siècle, alors que les deux îles étaient reconnues indemnes de toute maladie palustre (il est vrai qu'il y aurait à rechercher dans quelle proportion les épidémies ont atteint les habitants de toutes races et les étrangers, soldats ou immigrants, venus de locaUtés malariennes) ^;
2° La petite épidémie observée par le docteur Guyot, sur un convoi d'immigrants amenés des îles Gilbert à la Nouvelle-Calédonie, s'est produite au large, parmi des sujets qui avaient toujours vécu dans un pays salubre et exempt de malaria ;
3° Dans les régions endémiques, comme au Japon, le béribéri se développe surtout au moment oii les pluies atteignent leur point culminant, alors que l'époque de leur retrait et de l'assèchement du sol coïncide avec le retour des fièvres palustres ; les béribériques guérissent rapidement dès que revient la saison sèche et de nouveaux cas cessent de se produire, contrairement à ce qu'on
* Le D"" Pellereau fait remonter l'existence des nèvres palustres aux îles Mascareignes à une époque beaucoup plus ancienne qu'on ne l'a cru jusqu'à ce jour.
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observe dans l'infection malarienne, qui continue à se manifester, bien qu'avec une moindre activité ;
4° Le béribéri semble affectionner les centres urbains ; il ne frappe pas, dans leur voisinage, les villages et les habitations isolées, sur lesquels sévissent les fièvres paludéennes (Rémy) ;
S" Sauf dans le cas d'association avec TafTection malarienne, le béribéri ne s'accompagne jamais de phénomènes fébriles à allures périodiques, ni d'une tuméfaction de la rate.
Cependant, la fixité de certains foyers, la facilité avec laquelle les individus qui y sont tombés malades guérissent en s'éloignant, la facilité non moins grande avec laquelle les individus guéris ou non encore atteints contractent l'affection en revenant ou en séjournant pour la première fois dans ces mêmes lieux (Simmons), prouvent d'une manière irréfutable une influence im7nohilisée, dans le seul élément où elle est immobilisable, c'est-à-dire dans le sol. L'humidité du sol exerce une influence incontestable sur le développement du béribéri. Cette influence apparaît manifeste dans les récentes épidémies de Hué (Philip), de Choquan (Ablard et Mahéo), de Singapore (Rowell) ; elle a été d'ailleurs notée dans tous les centres endémiques. Bahia et Saint-Louis de Maranon, au Brésil, sont des foyers actifs du béribéri, leur sol, de nature argileuse ou alluvionnaire, contraste avec le terrain sableux et sec d'Itaparica, de Rio-Yermelho, d'Itapagipe, qui, bien qu'également situés sur le littoral et à de faibles distances de Bahia, sont des localités très salubres, où les béribériques trouvent ordinairement refuge et guérison (Burel).
Mais un sol humide ne peut engendrer à lui seul la maladie. Il semble que cette condition s'associe à une imprégnation par les matières putrides, émanées d'organismes humains plus ou moins agglomérés et en certains états dé souffrance que nous aurons à rechercher. « Le docteur Anderson a insisté sur l'insuffisance du drainage dans les villes qui sont des foyers de Kakké. La stagnation des eaux ménagères, des immondices de toute nature sur un sol plan, lui parait une des causes actives de la naissance de la maladie ; il cite des villes, qui, bien que bâties sur le même sol d'alluvion que ïokio ou Yokohajiia, sont exemptes du fléau, à cause du facile écoulement de leurs eaux. » ïokio possède un système d'égouts, mais plus dangereux qu'utile, car il consiste en un ensemble de petits fossés, dépourvus généralement de pente suffi-
santé, où Feau séjourne et croupit, où il se dépose une couche épaisse de détritus, d'où s'échappent des gaz fétides et qu'une planche recouvre le plus souvent dans les quartiers populeux. La ville est un actif foyer de bérihéri. « Les villages indemnes sont toujours beaucoup mieux irrigués : ils n'ont pas d'égouts et de nombreuses sources répandent l'eau à profusion. » (Rémy.) A Bahia, à Rio-Janeiro et dans maintes autres villes du Brésil, la voierie laisse beaucoup à désirer.
Ces conditions ne sont pas absolument inhérentes au sol et elles peuvent se rencontrer à bord des navires, la cale remplissant alors le rôle d'un foyer tout à fait comparable à ceux des milieux telluriques. Comme il y a le marais nautique, il y a le foyer béribérique nautique, l'un et l'autre formés sous l'influence de conditions similaires à celles qui déterminent les centres d'infection tellurique. Nous reviendrons sur ce point.