II. — MALADIES CONSTITUTIONNELLES ET ORGANIQUES
1° Le béribéri pourrait être confondu, sous la forme humide, avec les affections des reins ou du cœur, qui donnent lieu à des hydropisies ; au début des affections cardiaques insuffisamment compensées, l'œdème limité au pourtour malléolaire, la faiblesse des membres inférieurs et Fincertitude de la démarche chez quelques sujets, l'anhélation, des douleurs vagues vers l'épigastre, en imposeraient sans doute, dans un milieu endémique, à des observateurs superficiels ou inattentifs ; mais toute erreur serait vite écartée par l'analyse des symptômes et leur mode évolutif, surtout par l'examen du cœur et des urines (souffles anormaux, albuminurie) .
2° Le rhumatisme simule le béribéri, quand il reste localisé aux membres inférieurs et surtout quand il vient à se compliquer de manifestations péricardiques ; mais les douleurs et la roideur articulaire, la gêne qui en résulte pour les mouvements, la tuméfaction au niveau des jointures, les antécédents des malades, dans l'attaque rhumatismale, n'ont rien qui rappelle la parésie et les
crampes, la marche incertaine, l'œdème péri-malléolaire ou uniformément étendu aux membres inférieurs, les conditions étiologiques, dans le béribéri.
3° Anémies. — Le béribéri, si fréquemment observé chez les individus soumis aux plus dures privations et en imminence d'une rupture d'équilibre des forces hématopoiétiques sous les influences les plus insignifiantes (Steendyk), si mal défini en ses lésions solidiques, si rapidement modifié avec les conditions de la nutrition, caractérisé d'ailleurs par un ensemble de phénomènes communs aux maladies constitutionnelles, doit appartenir à ce groupe, d'après l'opinion de plusieurs médecins. Ce serait une anémie voisine de l'anémie pernicieuse, une dystrophie endémo-épidémique par anoxhémie (P. Pereira), une^A^Azs/e séreiise-pernicieitse €7idémique (Wernich), ou V miémie per7iicieuse elle-m.êm.e (Schutte); on sait qu'un grand nombre d'observateurs, considérant le scorbut comme une simple dyscrasie, en ont aussi rapproché le béribéri ou ont admis l'identité des deux affections.
Sans doute, on rencontre dans le béribéri des phénomènes qu'on observe également dans les dystrophies constitutionnelles. Mais ces phénomènes sont moins l'apanage d'un genre nosologique particulier, que la conséquence de perturbations nutritives communes à un grand nombre de maladies d'origine et de nature très différentes. Ils témoignent simplement d'une atteinte aux sources de la nutrition, atteinte qui se produit primitivement, tantôt aux éléments globulaires du sang, agents de l'oxygénation hématosique, tantôt aux éléments trophiques de l'innervation, les ordonnateurs et les régulateurs des actes les plus intimes de la vie organique. La dégénérescence graisseuse des fibres musculaires et des épithéliums, la dernière expression de l'insuffisance des échanges, de la prédominance de la désassimilation sur l'assimilation, se retrouve dans les anémies primitives ou secondaires, dans toutes les maladies infectieuses et dans les empoisonnements par diverses substances minérales. Les manifestations parésiques, anesthésiques et hypéresthésiques, les troubles de la circulation et de la respiration naissent d'impressions souvent très dissemblables aux organes de l'innervation : ceux-ci ne possèdent que des moyens d'expression limités, pour traduire leurs modalités fonctionnelles, et les sollicitations morbides s'y accusent moins par la diversité
BERIBERI
des phénomènes que par une tendance à la diffusion ou à la localisation, à l'évolution éphémère ou de longue durée, qui marquent le degré d'extensivité de l'aclion pathogène et son degré de puissance modificatrice sur le substratum anatomique.
Dans les anémies essentielles, auxquelles on compare le béribéri, il n'est point d'ailleurs aisé d'établir si le point de départ des manifestations est au sang ou au système nerveux, ni par conséquent de conclure avec des raisons catégoriques à la dystrophie constitutionnelle plutôt qu'à la névrose, peut-être même à une infection siii generis.
Quoi qu'il en soit, tout en admettant qu'il existe des analogies entre le béribéri et les anémies graves, dites pernicieuses, nous estimons qu'il existe aussi de grandes différences entre ces maladies et qu'on les peut nettement séparer, d'après les caractères suivants :
Anémie grave :
Chez des sujets d'innervation particulièrement ébranlable (comme les femmes, dans la chlorose, les individus depuis longtemps soumis à une vie misérable, dans l'anémie pernicieuse).
Lésion globulaire caractéristique dès le début.
Paralysies rares, tardives et d'apparition indifférente dans les diverses régions des deux côtés du corps.
Anesthésie rare (surtout observée dans la chlorose hystérique).
Douleurs névralgiques de sièges multiples, mais surtout crâniennes et faciales.
Œdème, quand il existe, en rapport avec l'état hydrémique.
Amaigrissement parfois nul (chlorose).
Béribéri :
Sujets misérables paraissant préparer le milieu pathogène, mais sujets vigoureux et puissants souvent atteints les premiers dans celui-ci.
Lésion globulaire nulle ou mal définie, pendant toute la durée de la maladie, dans les cas aigus, et, dans les cas chroniques, simplement corrélative d'une anémie secondaire.
Paralysie habituelle, initiale, ordinairement localisée aux membres inférieurs.
Anesthésie commune.
Douleurs de caractères particuliers, surtout thoraciques.
CEdème précoce, indépendant d'un état hydrémique.
Amaigrissement caractéristique (forme sèche).
Anémie grave :
Tendance à l'exagération.
Médication ferrugineuse capitale.
Béribéri :
Tendance, dans une large mesure, à la guérison et même guérison fréquemment rapide par le déplacement.
Médication ferrugineuse accessoire.
Il peut surgir des cas embarrassants. Par exemple, clans un milieu endémique, où la cachexie séî^euse des femmes enceintes doit sans doute exister, comme en nos régions, puisqu'elle naît sous l'influence d'un état du sang et de l'innervation centrale créé par la gravidité, par quels signes distinguera-t-on cette maladie du béribéri? Entre les deux affections, les rapports sont étroits à ce point, que nous nous sommes demandé, pendant un certain temps, si l'étude de leurs affinités n'entraînerait pas à les réunir, sinon dans une même espèce, au moins sous un même terme générique. Mais la cachexie gravidique n'est en réalité qu'une variété de l'anémie pernicieuse : aiguë ou chronique, elle débute ordinairement d'une façon insidieuse, à la suite d'une fatigue, d'une impression de froid, d'une perte sanguine; est caractérisée par une faiblesse générale, de l'insomnie, des vertiges, des palpitations violentes, des névralgies faciales et viscérales; si elle se rapproche du béribéri par la dyspnée, un œdème sans albuminurie, elle s'en écarte par d'autres caractères :
Dans la cachexie gravidique:
Pas d'amaigrissement notable.
Pas de paralysie.
Œdème débutant par la face, dans les cas aigus.
Toujours de la fièvre, dans les cas aigus.
Pétéchies cutanées et hémorrhagies capillaii^es.
Gravité toujours en raison de l'état anémique (hydrémie et hypoglobulie).
De l'anémie décrite sous le nom de mal-cœur nous avons dit ce que nous pensions (chap. i, sect. 3) : nous n'avons donc pas
Dans le béribéri :
Amaigrissement considérable.
Paralysie.
OEdème débutant presque toujours par la région malléolaire.
Fièvre exceptionnelle.
Rien de semblable.
BERIBERI
à établir le diagnostic différentiel du béribéri avec cette espèce toute fictive.
m. — MALADIES RELEVANT D 'iNT OXI CATION S OU d'iNFECTIONS
1° Sous l'influence de divers poisons ou principes infectieux, le système nerveux éprouve des dégénérescences et donne lieu à des manifestations qui rappellent beaucoup ce qu'on observe dans le béribéri. Déjà nous avons reconnu les analogies qui existaient entre cette affection et les névrites périphériques d'origine toxique ou infectieuse. Nous avons aussi émis cette opinion que l'empoisonnement lathyrique pourrait bien n'être qu'un béribéri méconnu ; sur ce point, nous ne saurions par conséquent établir un système différentiel, qui ne serait à nos yeux que forcé ou de valeur très douteuse; mais nous reproduirons l'exposé comparatif de D"" Marie, laissant à ce médecin toute la responsabilité de ses assertions*.
Lathyrisme (auteurs) :
Démarche : le corps incliné en avant, la jambe raidie en extension, sans fléchir le genou ; les orteils fléchis heurtent les aspérités du chemin, le pied s'applique sur le sol d'abord par la pointe ; saccades convulsives des muscles du mollet.
La pointe du pied est dirigée en bas, le pied en rotation légère sur son bord interne, presque tous les malades présentent des excoriations ou des plaies sur la face dorsale des orteils.
Béribéri (Scheube) :
Démarche : les articulations du genou, les jambes et les pieds semblent aux malades être affectés d'une laxité particulière, et souvent les genoux fléchissent ; la marche est mal assurée et se fait par soubresauts, la plante du pied ne quitte pas le sol progressivement à la façon ordinaire, mais le pied est soulevé d'un seul coup, puis posé en frappant le sol ; les jambes sont écartées.
Les pointes des pieds sont tournées tantôt en dehors, tantôt en dedans, suivant l'habitude des malades ; le plus souvent, ils ne peuvent retenir leurs sandales avec leurs pieds; lorsque les pieds sont en varuséquin, ce n'est pas par suite d'une jcontraction des muscles des mollets, comme le prétend Simmons, mais simplement par l'effet de la pesanteur.
Progr. méd. du 27 oct. 1883.
Lathyrisme :
Les réflexes tendineux sont très nettement exagérés et ont produit le phénomène du pied avec la plus erande intensité.
Pas d'atrophie musculaire ni de modification apparente des membres, sauf les excoriations signalées sur la face dorsale des orteils.
Pas de troubles trophiques apparents.
Béribéri :
Chez un tiers des malades, le réflexe rotulien faisait défaut ; il n'existait chez aucun de ceux qui présentaient un état paralytique un peu accentué ; fréquemment on constatait la perte du réflexe rotulien plusieurs jours avant le début de l'affection ; dans aucun cas, on n'a observé une exagération pathologique du réflexe rotulien.
Chez les malades atteints de paralysie, quel qu'en soit le degré, on constate une notable atrophie des muscles.
Dans les cas de paralysie très accentuée, la peau des extrémités est atrophiée, sèche, rugueuse, couverte d'une desquamation furfuracée ; son élasticité est très diminuée.
2° Intoxication palustre. — Dans l'Inde, en Chine, au Japon, les relations de l'endémie béribérique avec l'endémie malarienne apparaissent ordinairement si intimes, que l'une et l'autre ont pu être rattachées à la même action tellurique. On ne peut nier que le béribéri se comporte, jusqu'à un certain point, à la manière des maladies palustres : il éclate soudainement, en mer, loin des foyers terrestres où il semble avoir pris son germe, ou disparaît rapidement par la soustraction des malades à ces mêmes foyers ; il est susceptible d'une évolution lente et prolongée, de nombreuses récidives; sous sa forme la plus grave, il simule presque l'accès syncopal ou asphyxique, et sous ses formes les plus habituelles, les manifestations larvées, œdémateuses, hypéresthésiques, etc. Mais, sans tenir compte des antécédents et de l'état de la rate, éléments d'appréciation qui perdent leur valeur chez des malades presque toujours originaires de localités malariennes ou séjournant encore dans un milieu palustre, on établira un diagnostic suffisamment certain, sur les bases que nous allons indiquer :
BÉRIBÉRI
Manifestations imlustres :
Fièvre de type régulier ou pliénomèues apyrétiques à périodicité' régulière.
Etat pigmentaire du sang.
Œdèmes rares, limités et fugaces, en dehors de l'état cachectique.
Simple affaiblissement musculaire sous l'influence de l'accès fébrile ou plus tard de l'anémie.
Sulfate de quinine modificateur puissant.
Béribéri :
Fièvre nulle ou peu prononcée, irrégulière ou subcontinue (?).
Pas de mélanémie.
OEdème commun, souvent très étendu d'emblée.
Parésie ou paralysie initiale indépendante, comme l'œdème, de tout état morbide préalable ou connexe.
Sulfate de quinine inefficace.
Il est des cas où le béribéri se manifeste chez des sujets réellement en cours d'une imprégnation malarienne, ou latente, ou déjà traduite par des accès fébriles. Il devient alors parfois difficile d'établir le diagnostic de l'état complexe qui résulte d'une association intime de deux actions morbifiques, et c'est probablement ce qui explique la diversité des interprétations émises au sujet de certaines épidémies. La dernière épidémie de Maurice, par exemple, rapportée par les uns au béribéri, par d'autres à la malaria, par d'autres encore à un type de maladie nouveau et indéterminé, doit propablement être regardée comme l'expression d'une combinaison des empoisonnements malarien et béribérique et nous en croyons trouver la preuve dans le tableau différentiel dressé par le D'' Pellereau, pour établir que la maladie de Maurice était une maladie palustre et non le béribéri, comme aussi dans le rapport de Davidson, auquel nous emprunterons les renseignements contradictoires mis en regard de ce tableau :