III. — AFRIQUE
1° Région du Nord (méditerranéenne). — Dans la Basse-Egypte,
' Dans leurs expéditions contre la Chine, les Européens ont toujours eu beaucoup à souffrir des fièvres paludéennes. Au rapport du D' Bryson, l'armée et la flotte anglaise ont fourni : — dans la 1" expédition (1839-42), sur un efTectif moyen de 5,156 hommes, 2,440 cas de fièvres continues et rémittentes, dont 86 terminés par la mort, et 5544 cas de fièvres intermittentes, avec 48 décès ; — dans la 2» expédition (1857-59), sur un effectif moyen de 8,526 hommes, 6,459 cas de fièvres continues et rémittentes, dont 169 terminés par la mort, et 9,842 cas de fièvre intermittente, avec 8 décès. Si la mortalité n'a pas été plus considérable, il faut l'attribuer, pour une large part, à la facilité des rapatriements. Dans notre dernière guerre contre la Chine, la flotte a présenté un assez grand nombre d'atteintes malariennes, surtout à Formose.
- Remy, Notes médic. sur le Japon. Arch. gén. de méd., 2" sém., 1883.
^ Das Japanische Fluss-oder Ueberschwemmungo-fieber , eine acuto infectious krankheit. Baëlz et Kawakami, in Arch. f. path. anat. und phys., L.WVIl, et Kev. de Hayera, 15 janv. 1881, 121.
les fièvres sont en rapport avec les débordements du Nil ; la crue du fleuve est d'autant plus tardive, qu'il s'éloigne davantage du plateau central, et les manifestations malariennes suivent un développement parallèle : les environs du Caire sont inondés et infectés vers la mi-août, le delta l'est vers la fin du même mois '. Les fièvres sont communes à Alexandrie, très rares à Port-Saïd, d'après Yauvray. — Le paludisme existe dans la Tripolitaine et en Tunisie, oiî ses manifestations se produisent surtout pendant l'été et sur les bords des grands Lacs. — En Algérie ^ les fièvres intermittentes sont endémiques ; mais elles ne sont plus aussi fréquentes qu'autrefois, grâce aux travaux d'assainissement entrepris depuis la conquête. Elles présentent leur développement culminant en été et en automne : c'est dire qu'elles ne sont pas absolument en rapport avec l'état marécageux du sol, car, pendant la saison des chaleurs, les plaines sont desséchées et arides, et ce n'est qu'avec les pluies, plus tardives, qu'elles deviennent verdoyantes, humides, vraiment paludéennes. Mais, comme nous le verrons, le sol fébrigène n'est pas nécessairement marécageux, comme l'entendent les géographes. Dans la province d'Alger, la plaine de la Mitidja, comprise entre l'Atlas et la série de collines qui bordent le littoral (Sahel) est la région la plus insalubre ; elle est constituée par un sous-sol argileux, qui retient les eaux venant de l'Atlas, les force à demeurer dans les dépressions ou à détremper l'humus ; après les pluies de l'hiver, les parties basses de la plaine sont recouvertes d'une couche liquide assez épaisse pour mettre obstacle aux émanations telluriques ; mais peu à peu la chaleur évapore l'eau, le sol acquiert cet état d'humidité qui est si favorable au développement de l'infectieux, et les fièvres apparaissent (fièvres vernales) : ' elles deviennent nombreuses et parfois très graves durant Tété et reprennent en automne comme un regain d'intensité, sous l'in-
* A l'époque de son débordement, le Nil présente le curieux phénomène d'une coloration verte de ses eaux, que l'on a rattachée à la présence de la chlorophylle des plantes aquatiques et considérée comme intéressante à étudier dans ses rapports avec la malaria. On observe un phénomène identique au Cambodge; à l'époque de la crue, les eaux du Grand Lac et du Mékong ressemblent à une macération de matières végétales ; on attribue, sans raison, cette coloration aux résidus de la pêche, abandonnés par les barques indigènes, annamites et chinoises ; nous pensons qu'elle est due à un développement cryptogamique ; mais nous n'avons pas constaté de relation particulière entre l'apparition de ce phénomène et l'évolution de l'endémie palustre.
^Maillot, Boudin, Pauly. ouv. cités — Haspcl, Mal, do l'Algérie. — l.averan, Algérie, Uict, enc. des se. méd.
fluence d'une température encore élevée, et de quelques pluies. D'autres foyers malariens existent dans la même province ; mais ils n'ont ni l'étendue, ni l'activité du précédent (vallée du Chélif, environs d'Orléansville). Dans la province d'Oran, on cite, comme foyers fébrigènes, la plaine du Sig et de l'Habra, les rives du canal de la Macta ; dans celle de Constantine, la plaine de la Seybouse, les rives du lac Fezzara, la vallée de Soukna, etc. Dans les trois provinces, il convient en outre de signaler, comme zone insalubre, pendant la période et au décours des chaleurs, la région méridionale des Chotts ou Lacs salés (Sahara algérien). — Au Maroc, on rencontre les mêmes conditions telluriques qu'en Algérie et aussi le même développement de l'endémie palustre.
2° Région de l'Ouest. — On y doit distinguer : — les îles disséminées dans l'Atlantique : leur salubrité est en raison directe de leur éloignement des terres continentales ; à peu près inconnues à Sainte-Hélène et dans l'île de l'Ascension, rares dans les Açores et les Canaries, oîi un sol meuble déjà plus épais permet quelquefois leur développement, elles sont assez fréquentes dans les îles du Gap-Yert, plus répandues encore dans les Bissagos et dans les petites îles rapprochées de la côte, participant des conditions géologiques de celle-ci ou en recevant les émanations par les vents ; — la région littorale, comprise entre les montagnes occidentales de l'Afrique et la mer, et répondant au bas cours du Sénégal, de la Gambie, du Niger, du Congo, etc. : son insalubrité la rend presque en tous lieux redoutable à l'Européen ; découpée en estuaires profonds et en lagunes, sillonnée par de nombreux cours d'eau, qui laissent à découvert des rives fangeuses pendant la saison sèche et inondent au loin des plaines sans déclivité, pendant la saison des pluies, soumise à l'action d'une chaleur torride, à peine tempérée par les brises du large, cette côte réunit toutes les conditions de l'impaludisme. Le sol est sablonneux et aride ou constitué par un humus pauvre et surtout propice à la végétation herbacée : le sous-sol est argilo-siliceux et par conséquent imperméable, ou basaltique et alors, en même temps qu'impénétrable à l'eau, une sorte de foyer de concentration du calorique, éminemment favorable à la décomposition des matières organiques'. —
L'accumulation du calorique dans le sous-sol explique comment les eaux de source, avant le lever du soleil, accusent une température parfois très supérieure à celle de l'atmosphère, ainsi que nous l'avons constaté à Boké (Rio-Nunez).
En Sénégambie, Gorée jouit d'une salubrité qu'expliquent son isolement au milieu de la mer et la dénudation de son sol : c'est une masse basaltique dépourvue d'eau et de végétation ; aussi n'a-t-on à traiter, en ville et dans l'hôpital, que des fébricitants venus de la côte. Partout ailleurs, la malaria sévit avec une intensité variable et pendant toute l'année ; mais avec un redoublement d'activité et de gravité à partir du mois d'août, jusque vers la mi-décembre ou même le mois de janvier ; avec l'abaissement de la température et le retour du sol à la sécheresse, les fièvres diminuent chez les Européens ; mais alors l'infection palustre semble subir un nouvel augment, chez les créoles et les acclimatés, sous la forme hématurique ou hémoglobinurique. Saint-Louis et Dakar, quelques autres centres de la côte, ventilés par les brises du large, modifiés dans leur sol par la nécessité qui a présidé à leur établissement, ou réunissant des conditions de confort qui amoindrissent la réceptivité dans leur population, sont modérément éprouvés. Mais les postes de l'intérieur, principalement ceux du Sénégal et des rivières du sud (Gazamance, Rio Nunez, etc.), paient le plus lourd tribut à la maladie ^ . — Les possessions anglaises partagent l'insalubrité des nôtres ; toutefois, les troupes britanniques (d'ailleurs très réduites, depuis la formation de contingents noirs) ont beaucoup moins à souffrir des fièvres à Sierra-Leone, grâce à leur casernement sur les hauteurs qui dominent la ville. — L'endémie est intense sur le littoral du golfe de Guinée, jusqu'au cap Lopez (côte d'Ivoire, côte d'Or, comptoirs d'Assinie et de Grand-Bassam, delta du Niger, estuaire du Gabon ^) et dans toute l'étendue du bassin de l'Ogowé, notre récente acquisition. Mais elle décroit quelques degrés au delà de Féquateur, sous l'influence de brises de mer fraîches, qui tempèrent la chaleur, de la diminution des eaux pluviales, de l'amélioration du sol, transformé en prairies ou en montagnes boisées. Au environs de Saint-Paul-de-Loanda, la côte redevient stérile et aride ; elle demeure cependant à l'abri des fièvres palustres dans une certaine mesure ; mais celles-ci reparaissent à Benguela, bâtie sur un terrain humide.
* Thévenot, Tr. des mal. des Europ. dans les pays chauds et spécialement au Sénégal. — Berenger-Feraud, Mal. des Europ. au Sénégal. — Borius, Topog. méd. du Sénégal et de ses dépendances. Arch. de méd. nav., XXXIII-XXXVII, et art. Sénégambie, Dict. enc. des se. méd.
* Griffon du Bellay, Arcfi. de méd. nav., 1864, I. — Bestion, Ibid., 1881, XXXVI.
3° Région du sud (australe). — Elle est généralement salubre. Les fièvres malariennes seraient inconnues dans la colonie du Cap.
4° Région de l'est. — Gomme la région occidentale, elle comprend une portion insulaire et une portion continentale. — A Madagascar, l'endémie n'existe pas sur les hauts plateaux de l'intérieur ; mais elle est très intense sur le littoral \ ainsi que dans toute l'étendue des petites îles avoisinantes (Nosi-bé, Sainte-Marie) et dans l'archipel des Comores (Mayotte) ^ Nulle aux Scychelles, elle reparaît à Socotora, située plus au nord, à l'entrée du golfe d'Aden. Elle est en rapport avec l'état du sol, formé par des amas de matières végétales au-dessus de roches primitives ou éruptives. A la suite de certains bouleversements du sol, la Réunion et Maurice ont perdu la salubrité dont elles jouissaient autrefois : les fièvres y sont devenues communes et quelquefois s'y montrent sous la forme épidémique ^ Zanzibar partage les conditions d'insalubrité de la côte avoisinante. — Celle-ci, comme le littoral du Mozambique, est très fébrigène, mais à un moindre degré (?) que
* Notre marine en sait quelque chose! Les hôpitaux de la Réunion ont reçu un nombre considérable de fébricitants, pendant nos récentes croisières et opérations sur la côte de Madagascar. En douze mois, au mouillage de Diego-Suarez, sur 2.58 hommes composant l'équipage du transport la Creuse, 211 avaient eu la fièvre! (Ségard, Arch. de méd. nav., 1886). Un roitelet hova avait raison de dire qu'il ne redoutait pas un envahissement par des troupes européennes, car il était défendu par le général Tayo (la fièvre) : il eût été facile de mettre ce défenseur en échec au prix d'un court sacrifice, qui nous eût permis de franchir rapidement la zone littorale, ou en faisant occuper celle-ci par des troupes noires (tirailleurs sénégalais) ; mais ce sacrifice, on ne l'a pas su ou voulu faire.
* Sur toute cette région, consulter : Le Roy de Méricourt, art. Madagascar. Dict. enc. — Daullé, Cinq années d'obs. méd. dans les établ. franc, de Madagascar. Th. Paris, 1857. — Grenet, Souvenirs médic. de quatre années à Mayotte. Th. Montp., 1866. Guiol, Topog. méd. de Nossi-Bé. Arch. de méd. nav., 1882, XXXVIII. — Deblenne, Géog. méd. de Nosi-Bé. Th. Paris, 1883. — Borius, Et. sur le climat de Sainte-Marie. Arch. de méd. nav., 1870, XIV. — Le Golleur, quelques eonsid. sur la pathol. des troupes à Tamatave. Th. P. 1886.
^ Bassignot, Rap. sur la fièvre endémo-épid. régnante à la Réunion, Arch. de méd. nav., 1873, XX. — Delteil, Consid. sur le climat et la salubrité de la Réunion. Ibid., 1881, XXXVI. — Pellereau, Note sur une mal. encore mal définie obs. à l'Ile Maurice. Ibid., 1881, XXXV. Il ne faudrait pas croire que les maladies palustres fussent inconnues à la Réunion et à Maurice avant le grand développement épidémique qu'elles y ont présenté vers 1867. Le l)'' Pellereau, par ses patientes recherches, a démontré le contraire. Mais les fièvres ont fait des progrès rapides, perdu leur bénignité habituelle, sous l'influence de déboisements trop considérables, qui ont eu pour résultats immédiats « la diminution et la disparition des sources, l'abaissement du niveau, des rivières et leur dessèchement, la stagnation des eaux sur le parcours et à l'embouchure des rivières, le mélange des eaux douces et des eaux salées dans de très fortes proportions sur le littoral, une végétation fluviale et maritime énergique ».
la côte occidentale, dont elle réunit d'ailleurs la plupart des conditions topographiques et géologiques. En Abyssinie, la malaria sévit dans la zone des terres basses et marécageuses (kollas), qui bordent au nord le massif central et donnent naissance à quelques affluents du Nil ; au delà de cette zone, les fièvres régnent sur le pays de Magaza et, plus au nord, dans la plaine de Belad el Taka. Toute la vallée du Nil (Nubie, Egypte), que les inondations du Nil recouvrent périodiquement, est soumise à l'endémie. — Dans l'ensemble de la région, les modalités saisonnières sont nécessairement renversées au sud et au nord de la ligne équinoxiale, qui la partage en deux moitiés ; mais, sans être absolument identiques, aux latitudes correspondantes, dans les périodes de l'année qui, pour elles, sont de même nom, elles ont, comme toujours, un rapport précis avec la malaria : l'endémie est favorisée dans son développement par une température moyenne très élevée, apparaît plus intense avec les premières pluies, et atteint son point culminant après la saison des pluies, quand les eaux laissent le sol à découvert, simplenient boueux ou humidifié.
5° Région du centre. — La région saharienne n'est pas exempte de fièvres. Celles-ci s'observent dans un grand nombre d'oasis, après la saison des pluies (pays d'Adrar, Fezzan, etc.). Les bords des fleuves et des grands lacs, dans les régions soudanienne et cafrérienne, sont plus ou moins marécageux et fébrigènes ; les hauts plateaux sont généralement sains, mais non complètement indemnes de malaria (Livingston).