IV. — AMÉRIQUE
Dans les deux hémisphères, les maladies palustres n'existent plus guère au delà du quarante-cinquième degré : au Canada, elles s'arrêtent aux latitudes de Torrento (43° 39'), de Kingston (44° 5') et de Québec (46°). En Patagonie et dans les terres magellaniques, elles ne sont pas mentionnées ; elles le sont à peine dans la région de la Plata, bien que ces contrées réunissent parfois des conditions telluriques propres au développement de l'infection. Mais l'endémie apparaît très active dans les grands bassins du Mississipi et de l'Amazone et dans les régions centrales intermédiaires, tantôt composées de massifs éruptifs, recouverts d'un puissant humus (Mexique, isthme, Antilles), tantôt alluvionnaires (Guyanes).
Aux États-Unis % les fièvres paludéennes occasionnent un peu plus de 4 p. 100 de la mortalité générale. A latitude égale, elles donnent une fois plus de décès à Touest qu'à l'est, et, pour une même région (régions Altantique, du Mississipi, du Pacifique), trois fois plus au sud qu'au nord. Ces résultats sont conformes à ce que fait pressentir la topographie. Le Mississipi a formé à son embouchure, par des attérissements successifs, un delta marécageux, et l'élévation des attérissements du cordon littoral entraîne des débordements très étendus du bas fleuve et de ses affluents ; l'eau s'accumule dans des dépressions sans issue vers la mer, et le sol qu'elle recouvre est transformé en marécages pendant l'époque des pluies : de là l'extrême insalubrité de la Louisiane, de l'i^rkansas et de plusieurs autres territoires. Dans le nord, on ne trouve guère de fièvres que sur les bords des grands lacs. La Californie serait exempte de fièvres, malgré l'existence de nombreux marais.
Au Mexique, les maladies palustres sont communes dans les terres chaudes, basses et défoncées dans leur zone inférieure et quelquefois dans la presque totalité de leur largeur (Tamaulipas, Tabasco, etc.), sillonnées par des rivières que barrent à leur embouchure des amas de sables et de débris végétaux, couvertes périodiquement par les eaux de débordement de ces rivières et celles de pluies torrentielles, qui trouvent, dans l'horizontalité du sol et la formation des dunes Httorales, un obstacle à l'écoulement. Les fièvres deviennent plus rares et moins dangereuses dans les terres tempérées et surtout dans les terres froides : on les observe cependant sur le plateau de FAnahuac, à Mexico, mais à un degré de fréquence et de gravité qui est loin d'être en rapport avec les conditions si favorables à Fimpaludation, signalées autour de cette ville *. — La région de l'isthme (à l'exception des altitudes) est d'une insalubrité notoire, que les travaux de la voie ferrée et du canal ont portée à sa plus sévère expression. — L'endémie palustre sévit d'autre part sur tout le httoral de la chaîne brisée qui semble avoir autrefois réuni les deux continents de l'Amérique et que représentent les Antilles : elle prédomine dans les parties alluvionnaires (Fort-de-France, à la Martinique; Pointe-à-Pître, à la Guadeloupe), mais les parties d'origine ignée n'en sont pas
* Staslitiques décennales. — A Syst. of pract. med. by american authors, éd. by "W. Pepper and L. Starr. Phil., 1885, I. — Sternberg, ouv. cité.
* Jourdanet, Le Mexique. — Pauly, Climats et endémies.
exemptes, jusqu'à une altitude moyenne de 150 à 200 mètres : elle atteint son apogée dans la période de transition de la saison chaude à la saison fraîche, souvent marquée par un redoublement des pluies (octobre-décembre) ^ — On la retrouve, active et meurtrière, s'étendant non seulement sur la zone alluvionnaire, découpée çà et là en lagunes ou inondée par les cours d'eau, du littoral nord de l'Amérique méridionale, mais encore dans les régions intérieures du Venezuela et des Guyanes, couvertes de forêts. A la Guyane française, oiî elles offrent leur plus grande fréquence dans les troisième et quatrième trimestres, les fièvres telluriques déterminent la plus forte proportion des décès parmi les divers éléments de la population ^ — Au Brésil, les fleuves produisent, par l'inondation annuelle des plaines qu'ils traversent ou par les attérissements de leurs embouchures, des marécages aux émanations délétères : les maladies palustres, sous les formes les plus graves, sont communes dans les localités qu'arrosent l'Amazone et ses affluents, le Paranahyba, le Rio-San-Francisco, etc., le haut Paraguay et le Parana; elles sont fréquentes également sur divers points du littoral Atlantique, comme à Riode-Janeiro, oii plus de 8,000 cas de fièvre intermittente ont été traités dans un seul hôpital et dans une période de six ans (Bourel Roncière) ^ — Le territoire de l'ancienne République argentine (la Plata, Uruguay, bas Paraguay) forme d'immenses plaines horizontales, complètement inondées à l'époque des pluies; on y rencontre des lacs à demi desséchés, des esteros ou marais, partout une végétation luxuriante, et le climat est de thermalité moyenne assez élevée ; malgré ces conditions, le pays passe pour salubre : toutefois, le docteur Azevedo a détruit la croyance à une prétendue immunité des marais de la région *.
* Dutroulau, Rufz, Saint-Vel, Ouvr. cités au chap. I, 3" s.— Berenger-Feraud, MaL des Europ. à la Martinique. — Walther, l" partie du rapport sur le choléra de la Guadeloupe. —Art. Antilles, Cuba, etc., du Dict. enc.
^ E. Maurel, Tr. des mal. pal. à la Guyane, 1883, et art. Guyane du Dict. enc. — Van Leent, Cont. àlagéog. méd.,la Guyane néerlandaise. Arch. de méd. nav., 1880, XXXin. — Chevalier, Orgéas, etc., Ouvr. cités au chap. 1, 3" s.
' Bourel-Roncière, La station nav. du Brésil et de la Plata. Arch. de méd. nav. t. XVII et suiv. — Pauly, ouv. cité. — Sur les fièvres de la région : Torres-Momem, Est. clinico sobre as febres de Rio-de-Janeiro, 1876; — Martins Costa, A malaria e suas diversas modalidades clinicas. Puo-de-Janeiro, 1885.
*DeMoussy, Desc. de la Républ. Argentine. — Cabrai, Topog. méd. de Buenos- Ayres. Th. Paris, 1885. — Devoti, Consid. méd. sur le Rio de la Plata. Th. Paris, 1885.— Azevedo, Hist. méd. de l'escadre brésilienne dans la campagne de l'Uruguay et du Paraguay (1864-69). Arch. de méd. nav., XXIII.
Sur l'étroit versant Pacifique de l'Amérique méridionale, les fièvres paludéennes régnent dans un grand nombre de localités littorales : à la baie de Valdivia, Talcahuano, Conception, Yalparaiso (Chili), à Arica, Callao, Ancon, etc. (Pérou), à Guayaquil (Equateur), etc.
Dans les grandes îles de l'archipel malayen, les maladies palustres sévissent avec intensité. Les côtes de Sumatra, de Java (oii Batavia a mérité le surnom de cimetière des Européens)^ de Timor, des Célèbes, de Bornéo, des Philippines, sont basses, couvertes de palétuviers, bordées d'attérissements redoutables par leurs effluves : là régnent les fièvres sous leurs formes les plus graves'. Mais à mesure qu'on descend dans l'hémisphère sud, en s'éloignant de l'Equateur, les marais, les plages à palétuviers, les vases marines, les jungles, qui ne font guère défaut, paraissent moins capables de produire leurs effets habituels. Les fièvres intermittentes sont rares en Australie, inconnues dans la Tasmanie et la Nouvelle-Zélande. Malgré ses marais, la Nouvelle- Calédonie jouit aussi d'une remarquable salubrité. La plupart des petites îles polynésiennes, et en particulier Tahiti, alors même qu'elles sont entourées d'une ceinture de marécages, ne connaissent pas davantage ou connaissent à peine les manifestations palustres -.
B. Conditions de développement^.