‹ Traité clinique des maladies des pays chaudsChapitre 70 sur 190 · V. — MANIFESTATIONS CEREBRO-SPINALES ET SENSORIALES · texte numérisé non relu

V. — MANIFESTATIONS CEREBRO-SPINALES ET SENSORIALES

Le plus grand nombre des symptômes, parmi ceux que nous venons de passer en revue, se rattachent plus ou moins directement à des troubles de l'innervation centrale, périphérique ou svmpathique. Nous avons dû les décrire là même oi^i ils apparaissent, comme l'expression de la souffrance des organes oiiils se manifestent, et réserver pour un groupe séméiotique distinct les phénomènes traduits par l'appareil de relation lui-même.

Avec l'asphyxie locale, on observe un amoindrissement de la sensibilité, qui va parfois jusqu'à Y anesthésie : c'est un symptôme assez rare. — Ce qui domine, au contraire, dans les maladies palustres, ce sont les manifestations douloureuses, congestives ou névralgiques. On sait combien sont fréquentes la céphalalgie, frontale ou sous-occipitale, la rachialgie, lombaire ou cervicale, dans les accès de quelque intensité ; ces phénomènes, généralement dus à l'hypérémie des méninges, peuvent aussi se rapporter à des névralgies véritables. Nous nous sommes plus d'une fois demandé s'il ne fallait pas attribuer à l'action malarienne cette sensation de chaleur brûlante à la plante des pieds, dont il est souvent question dans les ouvrages relatifs à la pathologie de l'Inde, et que l'on a voulu trop exclusivement rapporter au béribéri : cette forme d'hypéresthésie qu'on rencontre, seule ou associée à divers troubles de l'innervation spinale, accuse en réalité une atteinte au centre médullaire, secondaire (dégénérations consécutives aux lésions nerveuses périphériques) ou primitive (contaminations infectieuses); comme on l'observe en foyers palustres, et chez des sujets paludéens, elle doit vraisemblablement appartenir à la symptomatologie de l'infection malarienne comme à celle des

' Voir l'Anal, mlhol.

' Ch. V.

autres infections qui intéressent la moelle épinière '. — Les névralgies franches, périodiques, accompagnées ou non d'hypérémie, sont particulièrement communes. Ordinairement apyrétiques ou subfébriles, elles revêtent des types divers (quotidien, tierce, quarte, etc.), se maintiennent longtemps sous ces types, comme la seule expression de l'état palustre ou alternent avec les autres manifestations de même origine (on a vu l'otalgie se transformer en sciatique, en fièvre bilieuse grave ; la névralgie oculo-palpébrale enfièvre intermittente franche, etc.). Leur siège de prédilection est la région innervée par le trijumeau et surtout par la branche ophthalmique ; mais elles peuvent se montrer dans les branches nerveuses les plus diverses. Elles n'occupent qu'un district nerveux très circonscrit et s'y confinent, ou s'étendent bien au delà de leur sphère primitive, à mesure que les accès se multiplient. Il n'est pas rare enfin, qu'aux phénomènes douloureux se joignent d'autres troubles, portant sur les systèmes musculaire et glandulaire, et qui semblent même intéresser la nutrition des parties affectées (névralgies compliquées de Verneuil ; névralgie oculo-palpébrale avec photophobie, ophthalmie et chémosis : Arloing; névralgie générale de la septième paire gauche, avec spasmes, musculaires et hypersécrétion salivaire : Nepple; névralgies avec éruption herpétique, hypéresthésie des poils de la barbe : Moursou, etc.-).

Les troubles observés du côté des organes des sens ne sont pas toujours de nature névralgique et congestive : ils sont parfois le résultat d'actions mécaniques dues à des infarctus pigmentaires, d'hémorrhagies spontanées, d'actions vaso-motrices ischémiques, comparables à celles qui déterminent l'asphyxie locale aux extrémités, d'inflammations et de dégénérescences. On a depuis longtemps signalé, sous l'influence palustre, la production de conjonctivites^ et de kératites. Poucet a décrit une rétino-choroïdite malarienne et noté, dans certains cas de fièvre grave, la teinte grisâtre de la papille du nerf optique, teinte occasionnée par la présence de granulations pigmentaires à l'intérieur des réseaux

- Voir l'ét. très complète de Verneuil, sur les congestions douloureuses et les névralgies palustres. Rev. dç chir., 1881-82.

^ Dans un tout récent travail, Verdan relate des observations de conjonctivites intermittentes palustres, à côté d'un curieux cas de cécité malarienne, rapidement guérie par la quinine. (La fièvre intermittente à Ouargla. Arch. de méd. mil., 1885, VI.)

vasculaires ^ ; Stedmann Bull a observé, chez des paludéens, la névro-rétinite avec exsudation et atrophie consécutive de la papille 2; Brodewell Carter, dans un cas, après disparition de la fièvre, une dilatation des pupilles , avec diminution considérable de l'acuité visuelle, plus tard une atrophie du nerf optique, compliquée d'hypermétropie et d'astigmatisme^; chez un gendarme colonial, atteint de scléro-choroïdite avec iritis et staphylôme antérieur, des accès de fièvre intermittente redoublés nous ont semblé avoir contribué, non moins que la syphilis, au développement des lésions oculaires; nous-même, sous l'influence de l'impaludation, avons éprouvé un affaiblissement rapide et persistant de la vision de l'œil droit, avec accès de migraine ophthalmique, phénomènes d'hémiopie transverse, pendant un retour de manifestations malariennes aiguës ; Dedet a vu une hémorrhagie rétinienne coïncider avec un purpura palustre^; Moursou, l'amblyopie et l'héméralopie périodiques naître sous l'action tellurique^; enfin, d'après le D'' E. Blanc, l'œdème séreux de la rétine ne serait pas très rare à la Pointe-à-Pitre, localité très insalubre, ainsi que nous l'avons déjà dit^ Des phénomènes, découlant de processus analogues, peuvent se produire aux autres organes des sens : l'otalgie congestive et l'otorrhée, le coryza lui-même doivent, en plus d'une circonstance être rapportés à une impaludation et se montrent justiciables du sulfate de quinine''.

Au centre cérébro-spinal appartiennent des symptômes propres, en rapport avec la fonctionnalité des territoires qui reçoivent plus particulièrement l'impression morbifique, et avec la nature du processus que celle-ci met en jeu : symptômes nécessairement d'autant plus graves, qu'ils émanent d'un organe en relation plus étroite avec les nécessités vitales, qu'ils se rattachent à une action plus susceptible d'intéresser les éléments anatomiques et les tissus

' Soc. de Biol., 27 juill. 1878.

2 Gaz. hebd.'de méd. et de ehir., 27 août 1880.

* Soc. clin, de Londres, 26 janvier 1886, et Sem. méd., même année, p. 56. *L. c.

" L. c. — Segard, à Tamatave, a noté des cas d'héméralopie chez des malariens. (Arch. de méd. nav. JuilL 1886, 25.)

* Com. or.

■' Par contre, on a accusé la quinine de" déterminer les effets attribués au paludisme ! D'après Minor, la quinine rétrécirait irrégulièremeut le champ visuel, entraînerait un certain degré de daltonisme et même l'amaurose complète. (Un. méd., 1884, 21 oct., p. 665.) Grunning cite un cas de cécité qu'il n'hésite pas à rapporter à la quinine. (Gaz. méd., 18825'336.j

dans leur structure. On les observe souvent éphémères, alternant avec d'autres manifestations de même ordre, quand ils dépendent d'une simple perturbation vaso-motrice; au contraire, fixes et plus ou moins durables, s'ils ne compromettent pas d'emblée l'existence, quand ils sont liés à un état phlegmasique (inflammation des méninges avec exsudation), à des hémorrhagies diffuses ou circonscrites, à des infarctus pigmentaires, à des embolies, à des foyers de ramollissement consécutifs. Nous mentionnerons :

Les convulsions rémittentes^ communes chez les enfants (méningite rémittente de Levacher), les accès hystériformes et épileptiformes, ordinairement observés chez des sujets en possession d'une tache idiosyncrasique;

Les paralysies de diverses formes * , et

Uaphasie^ susceptible d'intermittence, de disparition graduelle après l'accès, ou de persistance, selon les conditions pathogéniques auxquelles nous avons fait allusion ;

Le délire, qui ofî"re les caractères les plus variés, tantôt violent, incohérent, entremêlé d'impulsions parfois erotiques (Le Golleur), au cours d'une fièvre intense; tantôt calme, tranquille, apyrétique, peut-être alors non toujours exclusivement sous l'influence de l'impaludation, mais relevant dans une certaine mesure de l'anémie cérébrale, quelquefois provoquée par la médication (bromure de potassium et sulfate de quinine administrés à hautes doses pendant un accès grave) ;

Le coma, avec suspension de toute incitabilité sensoriale et motrice, la plus haute et la plus redoutable expression de la congestion cérébrale palustre; mais souvent sous la double dépendance de l'action infectieuse et d'une action climatique (insolation, coup de chaleur) .

Certains syndromes, peut-être d'origine cérebello-bulbaire, sont caractérisés par l'association de phénomènes de prostration excessive, vertigineux, lipothymiques et dyspnéiques, quelquefois accompagnés d'une douleur atroce, térébrante ou lancinante à la région sous-occipitale.

Enfin, le collapsus témoigne d'une atteinte au foyer même les actions vitales. Souvent, il marche de pair avec Valgidité et des déperditions exagérées qui s'accomplissent par les surfaces cuta-

* Grasset, Mal. du syst. nerv.

nées et intestinales. Souvent aussi l'algidité se manifeste comme symptôme isolé, au moins primitivement; elle est alors, selon toutes probabilités, le résultat d'actions vaso-motrices ischémiques plus ou moins généralisées, d'une atteinte aux centres de calorification spéciaux admis par divers physiologistes : passagère et localisée aux extrémités, elle peut ne pas comporter un pronostic sévère; mais elle doit cependant, aussitôt qu'elle se montre au cours d'un accès, appeler l'attention du médecin, car elle cache presque toujours l'insidiosité dans l'évolution fébrile et trop fréquemment indique une issue fatale.

Il suffit d'un coup d'œil sommaire sur l'ensemble des symptômes que nous venons d'exposer, pour demeurer convaincu qu'ils relèvent principalement d'états névropathiques, en relations très intimes avec des états dyscrasiques. Dans une maladie qui n'est, à proprement parler, qu'un empoisonnement, l'altération humorale est le point de départ de tout le processus pathologique. Le sang reçoit l'agent malarien et le transporte jusqu'aux centres médullaires oii cet agent semble concentrer son impression; sous l'influence de cette dyscrasie primitive et vraiment spécifique, les centres nerveux réagissent ; ils deviennent le siège de perturbations sensitivo -motrices, vasculaires et trophiques, qui, à leur tour, donnent lieu à des altérations nouvelles du sang, à une dyscrasie secondaire, caractérisée par la dissolution globulaire, l'imprégnation urémique, l'infection septique d'origine autochtone, et, sous l'influence des altérations humorales qu'ils ont déterminées, ils éprouvent d'autres sollicitations, traduites par de nouvelles manifestations, que re[)résentent les organes les plus divers et les plus susceptibles. Alors se produisent les lésions «viscérales ; elles ont encore leur contre-coup sur le système nerveux et le liquide sanguin. La symptomatologie palustre se résume ainsi dans un ensemble de phénomènes dynamiques, dyscrasiques et anatomiques qui se succèdent et se relient les uns aux autres comme les mailles d'une chaîne plus ou moins déroulée, selon l'intensité du processus initial.

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