VI. — PRONOSTIC ET MORTALITÉ GÉNÉRALE
La gravité de l'atteinte palustre varie selon les centres endémiques et leurs modalités saisonnières, les aptitudes ethniques et individuelles, les conditions de l'hygiène, les formes de l'intoxication et les circonstances de l'intervention thérapeutique.
La malaria est sans contredit l'une des causes les plus puissantes de la morbidité et de la mortalité, à la surface du globe. Aujourd'hui cependant, partout où l'homme a été soucieux d'améliorations en rapport avec les enseignements de la science, le nombre de ses victimes a beaucoup diminué. Dans l'armée italienne, répartie en des régions de salubrité très variable, et dans l'armée française, fournissant à l'Algérie, la mortalité palustre est descendue à un chiffre relativement bas, à 0,83 et 1,34 p. 100: elle était de près de 10 p. 100 à Rome, plus élevée encore en Algérie, vers l'époque ori Maillot écrivait son remarquable ouvrage. Cet heureux changement, on le doit aux progrès de l'hygiène mihtaire et à une meilleure entente du traitement. Mais, loin d'Europe, dans les colonies intertropicales et subtropicales, là où, malgré les efforts de chefs intelligents, les privations, les fatigues, l'intempérance et la nostalgie sont encore trop souvent la préparante des invasions endémiques, où la pénurie des secours et la rareté des postes médicaux ne permettent pas toujours d'arriver à une intervention utile, grande est encore la mortalité.
Morehead estime que, dans l'Inde, les fièvres palustres comptent pour 40 p. 100 dans la mortalité générale \ En Cochinchine, pour deux années de grande sécheresse (1863-64), nous avons relevé 14,532 accès de fièvre intermittente simple, n'ayant donné lieu à aucun décès ; mais 366 fièvres dites pernicieuses (cholériformes, algides, comateuses, ataxiques, etc.) avec 169 décès (46,1 p. 100 des entrées dans le groupe) et 1,117 cas d'anémie avec 30 décès (4,4 p. 100 des entrées dans le groupe). Toutefois, les conditions
1 D'après un rapport publié à Calcutta, en 1873, la mortalité palu<5tre s'élèverait «Micore au Hensalo au chilTre de il p. 100, en certaines localités.
sont devenues meilleures dans notre colonie et la léthalité palustre y a notablement diminué.
Elle est formidable sur le littoral de Madagascar. Il n'en faut pas jug-er par les chiffres de décès recueillis sur place, car un grand nombre de malheureux succombent pendant les traversées de rapatriement, à la Réunion ou en France. C'est ce qui atténue les statistiques de nos établissements. Par exemple, à Nosi-bé, île de la côte N.-O., que nous estimons des plus insalubres, le docteur Guiol, pour une période de quatorze ans, note 2,600 cas de maladies palustres (l'élément européen ou créole comprend à peine ISO personnes I) avec 140 décès: la proportion des décès à la totalité des atteintes serait de 1 sur 20 d'après ces chiffres; si l'on recherchait le sort des individus réputés guéris, au cours de la première année d'un rapatriement, la mortalité arriverait sans doute à bien près de 1 sur 2,5 ^
Au Sénégal, d'après Borius, la morbidité ou la fréquence des entrées à l'hôpital, sur 1,000 hommes d'effectif, étant de 1,018 pour l'ensemble des maladies palustres (fièvre intermittente, 8o7 ; anémie, 113 ; fièvres pernicieuses, 32 ; fièvre bilieuse hématurique, 16) et la morbidité générale de 1863, la mortalité malarienne, due presque tout entière aux accès pernicieux, oscillerait entre 2 et 38 p. 100 du chiffre de la précédente, suivant les années. En moyenne, la fréquence des décès sur 1,000 hommes serait de 20 dans le groupe (fièvre pernicieuse, 13 ; fièvre bilieuse hématurique, 5 ; anémie, 2), la mortalité générale étant de73^
Aux Antilles, les maladies paludéennes occupent le premier rang, parmi les causes de la mortalité, en dehors des époques épidémiques. — A la Martinique et à la Guadeloupe, elles présentent leur maximum de fréquence dans les localités littorales à sol calcaire (Fort-de-France, Pointe-à-Pitre) ; elles se mêlent à la dysenterie dans les centres à sol volcanique et sur les hauteurs (Saint-Pierre, Basse-Terre). Dutroulau a noté, « qu'année moyenne, la fièvre paludéenne donne^, à l'hôpital de Fort-de-France, 33,08 p. 100 de la totalité des maladies internes et externes, tandis qu'elle n'entre que pour 2.5,30 p. 100 dans le chiffre des
' Arch. de méd. nav., 1882, XXXVIII, 244-45. - Ibid., 1882, XXXVII, 251,401.
maladies à Saint-Pierre. » La proportion des décès est : dans la première localité, de 1,8 p. 100 des entrées palustres et de 25,3 p. 100 de la mortalité générale; — dans la seconde, de 1,3 p. 100 des entrées palustres et de 7,2 p. 100 de la mortalité générale. A la Guadeloupe, d'après Walther, les maladies palustres sont plus tenaces et plus souvent mortelles à la Pointe-à-Pitre qu'à la Basse-Terre (observation que nous avons pu vérifier par nousmème). Les décès sont dus, à peu près exclusivement, aux manifestations dites pernicieuses ; leur proportion, dans le groupe de ce nom, serait de 34,5 p. 100 à la Basse-Terre, et de 41,8 p. 100 à la Pointe-à-Pitre. « La forme la plus fréquente de beaucoup, dans les deux localités, est la forme algide, simple ou compliquée de symptômes cholériques ; cette forme occasionne, à la Basse- Terre, une mortalité d'environ un tiers (29,02 p. 100) et à la Pointe-à-Pitre de près de la moitié (44 p. 100) ; elle est donc très grave... Les formes les plus fréquentes, après l'algide, sont l'adynamique, qui s'en rapproche beaucoup et se complique souvent d'algidité, puis les formes cérébrales (comateuse, apoplectique, délirante, convulsive), dont la gravité est extrême •. » Nous devons toutefois faire remarquer que, par une certaine amélioration de Fhygiène, surtout par la diminution des effectifs européens et leur éloignement de la zone littorale, les fièvres palustres donnent aujourd'hui une mortalité très inférieure à celle d'il y a vingt ou vingt-cinq ans.
A la Guyane, d'après Dutroulau, une année salubre offre 1,686 cas de fièvre palustre, avec 18 décès (un peu plus de 1 p. 100 des entrées), sur un total de 2,474 maladies, donnant 56 décès (la mortalité palustre restant à 36. 2" p. 100 de la mortalité générale) ; dans une année insalubre (épidémie amarile), avec une moindre proportion des entrées pour fièvres paludéennes, la mortalité par leur fait arrive à 2, 5 p. 100 du chiffre des entrées, mais tombe à la moyenne 10 p. 100 du chiffre de la mortalité générale. La répartition des décès par trimestres ne répond pas entièrement à celle des entrées, et, dans l'année insalubre, elle se comporte d'une autre façon que dans l'année salubre (des remarques analogues ont été faites aux Antilles) :
Mém. cilé sur le choléra, llev. mar. et col., 1885, 'lOO-Dl,
Année salubre .
— insalubre.
Année salubre .
— insalubre.
1° PROPORTION DES DÉCÈS PALUSTRES AUX ENTRÉES PALUSTRES (:=:100) 2° trimestre