IV. —NATURE ET ÉTIOLOGIE
Plusieurs théories ont été émises sur la nature des urines et de ]a maladie.
a. Les urines ne contiennent pas de lymphe, mais seulement de la graisse émulsionnée, qui leur donne leur aspect et provient du plasma sanguin. A l'état physiologique, celui-ci renferme de la graisse ; mais la graisse peut s'y accumuler d'une façon tout à fait anormale, quand il y a excès de production et défaut de combustion. Il en est de la graisse comme du sucre ; de même que le diabète est dû à une exagération de la fonction glycogénique du foie, de même la lactescence du sang, dont la latescence des urines n'est que le corollaire, peut aussi reconnaître pour cause une exagération de la propriété de cet organe de faire de la graisse. Dans les pays chauds, la fonction hépatique est souvent troublée et, en outre, les combustions sont ralenties; la maladie est précisément endémique entre les tropiques, et elle atteindrait de préférence les sujets obèses ; la matière blanche des urines se dissiperait subitement, lorsque le sujet brûle convenablement ses éléments de calorification ; ainsi,
* Pour la conservation des parasites, nous conseillons d'employer la solution aqueuse d'acide picrique. On dilacère un petit frasment de caillot sur la lame de verre, on ajoute deux ou trois gouttes de la solution, on recouvre d'une lamelle, en pressant legf-remcnt, et l'on encellule au bitume de .ludée.
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après un accès de fièvre, après un exercice, un bain froid, et surtout le passage dans un climat moins chaud, les urines deviennent normales. C'est la théorie de la piarrhémie^ édifiée par Ch. Robin, soutenue par Bouchardat. Elle est vraie, sans doute, en quelques cas, mais incapable d'expliquer le plus grand nombre. Il n'est pas démontré que la maladie atteigne de préférence les sujets obèses, et, loin de céder devant les influences que mentionne Bouchardat, elle éclate souvent à l'occasion d'un accès de fièvre, d'une fatigue, etc. ; elle ne cède pas immédiatement au changement de climat; le malade de Crevaux, créole de la Guadeloupe, a longtemps conservé son affection en France. Le changement de climat a cependant une influence heureuse, mais susceptible d'une toute autre explication que celle d'une action comburante sur la graisse ; il tonifie l'ensemble de l'organisme, particulièrement l'appareil vasculaire, et, si l'affection est vraiment parasitaire, il y met fin en modifiant les conditions de milieupourle parasite, sous des influences hygiéniques et climatiques nouvelles.
b. Les urines doivent leur aspect à leur mélange avec la lymphe ou le chyle. Qu'elles renferment de la graisse, cela ne va pas à rencontre de leur origine lymphatique et leur coagulation spontanée, si rapide qu'on l'observe fréquemment dans les voies d'excrétion, leur richesse en globules viennent à l'appui de cette origine. Il est vrai que les leucocytes se rencontrent parfois en proportion très minime; mais c'est qu'alors on a négligé de les rechercher dans le caillot, oii ils sont comme emprisonnés entre les mailles de la substance fibrinogène.Ilest vrai encore, qu'on n'a pas signalé la présence du sucre dans le liquide, fait d'autant plus frappant que, selon Yirchow, il y aurait, dans l'éléphantiasis lymphorrhagique, excrétion d'un liquide lymphoïde contenant une grande quantité de sucre ; mais tous les physiologistes n'admettent pas l'existence de la glycose dans la lymphe et le chyle, en dehors de certaines conditions d'alimentation. Il reste à dire si l'urine est modifiée, ou si le liquide excrété par la voie urinaire est constitué presque exclusivement par de la lymphe ou par du chyle ; le liquide présente un aspect et une composition assez variable, pour qu'on l'ait comparé avec égale raison tantôt à la lymphe et tantôt au chyle, désigné indifféremment sous les épithètes de lymphoïde ou de chyloïde ; mais, étant admise une origine lymphatique, comment serait-elle chyleuse en des organes privés de
chylifères ? Les différences observées dans le liquide proviendraient donc uniquement de la proportion du mélange entre Furine et la lymphe, des modifications subies par cette dernière dans l'ensemble du système ou dans le territoire urinaire, selon des conditions individuelles (alimentation, état de santé habituel, etc.). Comme Gubler, nous croyons à une l^Tiiphorrhagie de l'appareil uropoiétique ; l'apparence sanguinolente de l'urine s'expliquerait par la présence d'une lymphe plus chargée de globules hématiques ; l'hématurie ne serait qu'un accident dans la lymphorrhagie ^ Carter déclare qu'en certains cas « les urines chyleuses proviennent du passage delà lymphe dans les organes urinaires, que la lymphorrhée de l'intérieur des voies urinaires existe aussi bien que la Ivmphorrhée cutanée, » et il rapporte deux observ^ations en faveur de son opinion (Hindous atteints de lymphorrhée des ganglions axillaires et cruraux et chez lesquels l'écoulement de matière blanchâtre était intermittent, alternait avec l'émission d'urines chyleuses). On a vu la lymphurie se produire au cours d'autres manifestations lymphangiques (varices lymphatiques, Lewis; lympho-scrotum, da Silva-Lima; hydrocèle chyleuse, Manson, Azéma, etc.). Ces faits montrent quelles relations intimes l'affection présente avec les diverses formes de la lymphathexie et autorisent à la considérer elle-même comme une modalité de cette dernière. Mais tous les cas répondent-ils aux conditions de l'endémie? Il est permis de penser qu'un certain nombre naissent sous des influences analogues à celles qui engendrent la lymphurie hors des centres endémiques et se rattachent à des ectasies ou à des fistules lymphatiques accidentelles^, c. Dans les dernières conditions que nous supposons, l'affection peut être rapportée à une compression du canal thoracique ou des vaisseaux blancs distribués aux organes urinaires, par une tumeur quelconque (ganglionnaire ou autre) ^ Dans la lymphathexie endé-
' Il est illogique de prétendre, comme L. Gotze, que les hématuries observées dans les pays tropicaux, en coexistence avec la chylurie, sont des hémoglobinuries ; la coloration rosée ou rouge des urines est proportionnelle à la quantité des hématies trouvées dans ce liquide. Pour la même raison, il n'est point permis de supposer que les urines lymphoïdes éteinte rosée pourraient devoir leur coloration à une transformation chimique, produite au contact de l'air, sous l'influence de l'oxygène. (Quévenne.)
* Soc. de méd. berlinoise, 13 fév. 1884. (Sem. méd., p. 74.)
^ Les lymphorrhagics internes, par lésion accidentelle ou compression du canal thoracique, s'observent assez fréquemment sous la forme ascitique ; observations de .Morlon, de Morgugni, de Laënnec, de Turner, etc. On retrouve aussi des ascites
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mique, la rupture des vaisseaux blancs de l'appareil uropoiétique est la conséquence de la stase habituelle, de la dilatation passive ou des coagulations spontanées qui caractérisent la lymphathexie. Le parasitisme ne remplit qu'un rôle occasionnel accessoire, en multipliant les chances d'occlusion et de déchirure, dans un système canaliculaire déjà prédisposé à subir ces lésions. Il ne domine pas la scène morbide, il nepeut servir à spécialiser la maladie; car, non seulement les parasites font défaut dans un assez grand nombre de cas, mais, quand ils existent ils ne sont pas partout les mêmes (ver de Bilharz, ver de Wucherer, Lewis et Bancroft, ver de Gauvet, anguillule de Scheiber). Ils rendent la manifestation lymphorrhagique plus fréquente, là où ils se rencontrent ; mais ils ont un rôle équivalent à tout obstacle matériel apporté au cours de la lymphe, en certaines régions du territoire lymphatique et en certaines conditions de morbidité du système.
d. D'après ce qui précède, il faut s'attendre à voir mentionner, dans l'étude étiologique de la lymphurie, les mêmes influences auxquelles nous avons rapporté la lymphathexie.
L'hémato-lymphurie et la lymphurie ont le même domaine géographique ({uçi la lymphathexie, domaine qui ne dépasse guère les tropiques, sauf en quelques points. — Un petit nombre de cas d'urines laiteuses ont été observés en Europe et aux Etats- Unis, chez des sujets qui n'avaient jamais habité les régions endémiques; ils ne répondentpas aux conditions lymphathexiques, ni aux conditions parasitaires qu'on rencontre si fréquemment en celles-ci. — En x4.sie, la maladie a été signalée, sous sa forme chyleuse et avec l'existence de la filaire, sur le littoral de la Chine méridionale (Manson), dans l'Inde (à Calcutta : Lewis; à Bombay, Carter), à Saigon (d'après Crevaux). — Van Leent nie que la lymphurie se rencontre dans l'Inde néerlandaise; Bouchardat a cependant traité, à Paris, un malade qui venait de Java; Chassaniol et Guyot ont recueilli une observation à Tahiti ; Loupy, une autre à la Nouvelle-Calédonie (indigène des Nouvelles-Hébrides, Nielly), et c'est en Australie que Bancroft a découvert la filaire
chyliformes engendrées, sous les autres influences qui déterminent la lymphurie endémique. L'ascile chyleuse parasitaire n'est point rare en Chine (Manson) ; elle serait commune à Surinam et Winckel en a observé un cas, chez une femme qui provenait de cette localité. (Gaz.méd. de Baia, déc. 1876, et Arch. de méd. nav., avril 1877.) Sur lesasciteschyleuses observées en nos régions, consulter : Debove,Un. méd., juin 1881 ; Mad. Perrée th. P., 1881; Veil, th. P., 1882; Chéron, Un. méd., 7 déc. 1886.
adulte à laquelle on adonné son nom. — En Amérique, l'hématolymphurie et la lymphurie sont communes, surtout au Brésil, où Vucherer et da Silva-Lima ont constaté la présence de la filaire, et aux Antilles (Cuba et Saint-Domingue : Beale, Juvenot ; Martinique : Rufz de Lavison; Guadeloupe : Grevaux, Yenturini, Gorre; Saint-Barthélémy : Papin, etc.). La maladie existe à la Guyane, et Juvenot Fa aussi signalée à la Nouvelle-Orléans, à la Yera-Gruz, à la Guayra, àPorto-Gabello, sur les rives de la Plata et de ses affluents (Grevaux affirme toutefois qu'elle serait inconnue des médecins de Montevideo et de Buénos-Ayres), au Ghili et au Pérou (la carte de Bordier reste muette pour toute la région occidentale de l'Amérique du Sud). — En Afrique, l'hématurie devient plus habituelle que la lymphurie, ou bien les urines sont de couleur mixte ou présentent alternativement les colorations rouge on blanche ; l'examen microscopique y dénote la présence des œufs de la bilharzia. L'hématurie parasitaire est très fréquente en Egypte (Bilharz, 1854 ; Griesinger, Sonsino, etc.); elle est très commune ainsi que l'hémato-lymphurie, au Gap et à Natal (Harvey), sur ;les bords du lac Nyassa et du Zambèse (d'après Bordier), aux Gomorres, à Nosi-Bé, à Madagascar, à Maurice et à la Réunion (Ghapotin, Salesse, Azéma, etc.). On aurait observé la maladie au Gabon et en Algérie.
Dans les régions endémiques, l'influence des saisons n'a guère été notée. Elle est très marquée dans l'observation de Grevaux : l'invasion des accès coïncidait avec l'époque des plus fortes chaleurs, l'urine redevenait normale avec le froid. Tous les observateurs s'accordent d'ailleurs à reconnaître les heureux effets produits par le changement des conditions météorologiques que domine une chaleur excessive, par le passage d'une localité basse sur une localité de haute altitude, d'un climat chaud dans un climat tempéré.
Toutes les races sont atteintes ; mais les Européens, seulement après qu'ils ont subi l'indigénisation, c'est-à-dire l'ensemble des modifications anatomo-physiologiques qu'entraîne un plus ou moins long séjour entre les tropiques, et qui leur a donné l'adaptation au milieu.
La maladie a paru plus commune chez les femmes que chez les hommes (?) et, chez l'enfant, il y aurait prédominance de l'hématurie, chez l'adulte, de l'hémato-lymphurie ou de la lymphurie (AYucherer, da Silva-Lima, Almeida Couto, etc.).
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Le tempérament lymphatique a semblé favoriser le développement de l'affection. L'influence de la constitution n'a pas été déterminée avec précision. Les sujets demeurés vigoureux sont moins souvent atteints que les individus de constitution moyenne ou chétive ; mais rien de moins démontré que la prédisposition créée par l'obésité. Ce qu'il importe de noter, c'est que la lymphurie se rencontre fréquemment chez des impaludés, qu'elle coïncide très souvent avec des poussées lymphangitiques aux membres ou au scrotum, ou leur succède à des intervalles plus ou moins éloignés. L'influence de l'état nerveux et des conditions qui le modifient, soit brusquement, comme les émotions morales vives, un excès génésique, l'acte parturitif, soit lentement, comme les chagrins continus, l'abus des jouissances sexuelles, la grossesse, doit être particulièrement recherchée '.