CLASSE QUATRIÈME
SES TICBS FKIUORDIAUX DU SITUATION £T DB COnFORUATION BU COUR.
CONSIDÉRATIONS PRÉLIMINAIRES
L'étude des états anormaux dont l'ensemble constitue la classe des monstruosités s'est enfin complètement dégagée de Vk forme fabuleuse et mystique dont elle fut enveloppée jusqu'au commencement du xviii* siècle (i).
L'observation et l'esprit philosophique ont fait justice des idées superstitieuses dont les monstruosités avaient été le sujet, et là où l'on ne voyait que des effets de la colère céleste ou des opérations du démon, les observateurs ont aujourd'hui reconnu les conséquences de grandes lois d'anatomie et de physiologie anormales, telles que celles de l'arrêt, du retardement ou de l'excès de développement^ etc. Toutefois, malgré ses immenses progrès, il s'en faut bien que la tératologie soit une science achevée. Combien de ses parties sont encore couvertes d'une profonde obscurité !
La définition de la monstruosité n'est pas aussi facile que
(i) Dans son traité des monstres, publié pour la première fois en 1616, Licetus professe que quelques monstres sont dus à l'opération du démon.
Jean Riolan , l'un des hommes les plus éclairés du 17' siècle , a pu écrire que: «quant aux monslres fails à fumage du diable, il faut, si on li-s laisse vivre,
• les tenir constamment enfermés el carhés dans une chambre. EnGn, il en est
• d'autres qui, moitié hommes et moitié animaux, font iiij'ire à la nature et au
• genre humain : ceux-ci doivent être au plus tôt niix à mort.'
On sait que , chez les Romains, la loi des Douz..- Tables ordonnait la mort de tous les monstres. Cette barbare coutume, à laquelle on ne saurait, sans le profaner, donner le nom de loi , était surtout appliquée aux liermaijbrodites. Elle était aussi ea vigueur chez les Athéniens.
VICES PRIMORDIAUX DE CONFORMATION. 543 quelques uns pourraient le croire. Depuis Ambroise Paré (i), elle a subi de nombreuses modifications.
Suivant Béclard , une monstruosité est L'état permanent d'une Jormation qui ii aurait dû être que passagère. M. Isid. Goffroy Saint-Hilaire , qui rapporte cette définition , fait justement observer qu'elle est trop étroite, puisqu'elle ne s'applique en réalité qu'aux monstruosités par arrêt de développement (2).
Dans son article monstruosité du nouveau Dict. de méd. , M. Amiral donne le nom de monstruosité à toute aberration de nutrition , d'oït résulte pour l'être qui la présente une conformation d'un ou de plusieurs de ses organes , différente de la conformation qui appartient à son existence extrà-utérine , à son espèce ou à son sexe. Mais, dit encore M. Isid. Geoffroy Saint-Hilaire, il existe un grand nombre de monstruosités qui ne résultent pas éi^idemment d'une aberration de la nutrition.
Dans le beau Traité de tératologie de ce dernier auteur, on ne trouve point une définilion générale de la monslruosilé. M. Isid. Geoffroy Saint-Hilaire s'est contenté de définir chaque classe de monstruosité en particulier, et ses définitions expriment le fait propre à chaque classe de monstruosité, sans rien préjuger sur l'origine et les causes de cette dernière.
La détermination du mode de développement des diverses monstruosités est un des problèmes qui ont le plus occupé les anatomistes elles physiologistes, et dont la
(0 Ce grand chirurgien, comme pour payer son trihut aux préjugés de son temps, dit que ies monslrcs sont choses qui apparaissent contre le cours de nature, bt sont le plus souvsni sigsiîs de quelques u^lheubs a advenir.
(a) M. Geoffroy Sl Hilaire père a donné une définilion du même genre, mais plus large : oUn nionslre, dil-il, n'est qu'un fœtus sous les communes «conditions, mais chez lequt-l un ou plusieurs organes n'ont point participé » aux Iransfprmalions successives qui fonl le cafaclère de l'organisation. »
544 MALADIES DU C(^DR EN PABTICULIEÏl.
solution n'est cependant pas encore complèiement trouvée- Un examen attentif des faits relatifs aux monstruosités semble démontrer qu'elles proviennent d'une double origine, savoir, les maladies survenues pendant le cours de l'évolution du germe , et la constitution primitivement défectueuse de ce même germe, soit sous le rapport de la position de ses parties, soit sous le rapport de leur conformation. A parler rigoureusement, les monstruosités de la première classe ne sont autre chose que de véritables maladies, survenues pendant la période de la vie intrà-utérine ou fœtale, et l'on devrait réserver, peut-être, le nom de monstruosités aux défectuosités originelles ou primordiales des germes eux-mêmes. 11 est vrai que cette origine des monstruosités est un peu hypotliétique (i). ■ Quant aux vices de conformation, par suite d'une maladie survenue pendant le cours de la vie intrà-utérine , leur existence est un des faits les plus incontestables. Sous ce point de vue, la classification des monstruosités se confond presque entièrement avec celle des maladies elles-mêmes, considérées en tant que simples lésions anatomiques. Cela est si vrai, que la classification tératologique de iM. Isid. Geoffroy Sainl-Hilaire contient au fond tous les élémens d'une classification analomico-pathologique des maladies. Ainsi, sous le nom d'hémitéries
(i) 0 Dppuis que l'hypollièse de l'existence des germes et de leur évolution » est généralt menl reçue, on a au.;si admis des gei mes primitivement défi clueux, et • des arciilens |iostérieurs à la lecondaliou , juMir expliquer les m()i'slruo-.ilés en «général. Dans le ilernifr siccli^, Lémei y fut le représcnlaiil He la première opi- »nion,el Winslow celui delà seconde. Les deux co!ïiballans finirent i)ar se faire «des concessions réci()roqiies. Ainsi . par exemple, Lémerj' admettait inie dis- « position originaire , primitive, pour les cas de transposition régulière des vis- «cères d'un côté à l'autre, el Winslow adoptait les causes accidentelles pour «quelques cas. Ilaller avait adopté cetlï opinion mixte. Parmi les modernes, »M. Chaussier semble n'admettre que les causes aceidenlelles. Swammerdam dit «en leur faveur qu'on peut produire à volonté des monstruosités dans le» in- » sectes, en agissant sur les chrysalides. » ^Béclard , mém. sur le* accphales).
VICES PRIMORDIAUX DE CONFORMATION. 545 (demi-monstruosités ou anomalies simples ) , cet auteur comprend : i° les changemens de volume ; i° les changemens de forme; 3° les changemens de structure; 4° les changemens de disposition; 5° les anomalies relatives au nombre et à l'existence des organes. N'est-ce pas là évidemment une classification anatomico-pathologique tout entière?
Si nous voulions appliquer rigoureusement la classification de M. Isid.. Geoffroy St-Hilaireaux a/iowa/Ze^ ducœur, line nous faudrait rien moins que refaire ici, aux névroses près, toute la pathologie de ce],/ organe. Mais laissant de côté tout ce qui, dans cette classification, se rapporte aux simples changemens de position: et de direction, à l'hyperlrophie et à l'atrophie proprement dites, à l'induration, au ramollissement , à tous les changemens de structure en un mot, nous étudierons successivement les anomalies primordiales du cœur, consistant, soit dans la transposition de cet organe, soit dans la persistance du trou botal (anomalie à laquelle nous réunirons les autres ouvertures congéniales de la cloison qui sépare les cavités droites des cavités gauches du coeur), soii dans le défaut ou la pluralité du cœur , dans l'augmentation ou la diminution de ses diverses parties constituar.tes, soit enfin dans un changement de coiniexion entre cet organe et les gros vaisseaux qui s'ouvrent dans ses cavités.
Etudiées en elles-mêmes , et indépendamment de leur mode d'origine et de leur mécanisme, les anomalies de position et de conformation du cœur rentrent parfaitement dans la classification générale de M. Isidore Geoffroy-Saint- Hilaire.
La division des anomalies relatives à la disposition des organes en cinq espèces, savoir : i° les anomalies par changement de position; 2° les anomalies par changement de connexion; 3° les anomalies par continuité de parties ordinairement disjointes; 4° les anomalies par cloisonneîi. 35
ment ; S" les anomalies par disjonction des parties ordinairement continues; cette division, dis-je , est parfaitement applicable au cœur. Mais coqimc toutes ces anomalies peuvent se manifester accidentellement sous l'influence des diverses maladies que nous avons étudiées dans les précédens chapitres de cet puvrage, nous n'avons pas dù nous en occuper ici d'une manière spéciale (i).
GHAf ITRE I.
DE LA DEXIOGARDIE ,0U DE LA TRANSPOSITION CONGÉNITALE ET PRIMORDIALE DP COEUR A DROITE.
§ I. Idée générale de celte anomalie.
line faut pas confondre la transppsition du pœur, dpnt il est ici question, avec le refoulement de cet organe dfins le côté droit de la poitrine , tel que nous l'avons déprit , en H'aitant des simples déplacemens du cœur. En effet, dans ce cas, l'organe n'est pas, à rigoureusement parler, transposé. Ses cavités gauches n'ont pas pris la place des droites, et réciproquement, circonstance qui caractérise spécialement l'anomalie que nous étudions ici (2). Dans les cas de
(1) Les observations que l'on recueille chaque jour s^r Içs jdi verses njaladies que peut éprouver le fœlus pendant ie cours de la vie intra-utérine, répandent une vive lumière sur le mode de développement d'une foule d'anomalies dites congénitales ou primordiales, et le moment n'est pas éloigné , peut-èire, où. J'éliologje des monstruosités ^uliiri? fine radjcijle ej. coaiplèle rpvQlutipn.
(2) Sous ce point de vue, nous croyons que M. le professeur Bérard n'a pas donné une idée sufûsamment claire de la transposition du cœur, quand il a dit simplement : Chez les sujets qui offrent une transposition complète des viscères, le caeitr a sa pointe dirigée à droite et en avant, et sç. base en se,ns opppfé.
Eu effet, ce n'est point ce changement de direction qui spécifie l'anomalie dont il s'agit, puisque comme M. Bérard le déclare lui-même : « Le même chan-
TI\4NSE0SITIpN l^V popUR. 547 simple déplacement du cœur à droite par une cause accidgpielle, le pouiî^pn gauche n'est pas sitqé à la place (Ju droit, ej; fi^ciproquemerjjt , l'aorte à droite, le foie à gauche, etc. Or , c'est là ce qui a lieu dans les cas véritable transposition du cœur, transposition qui n'est, pour ainsi dire, qu'un élément d'un renversement général des viscères du thorax et de l'abdomen. L'anoiiialie du cœpr dont pous nous occupons ici, ij'apas encore été décritp dans Ips traités des maladies du cœur, f^lle n'çst cependant pa§ extrên^ement rare, et il y a déjà bien long-temps que des ol)seryations en ont été rapportées. En, \oipi quelques unes.
§ II. Cas particuliefs de transposition ou de renversçment diicœuretdes autres ' yisceres du ihorax et de 1 abdomen.
Chez un soldat des invalides, disséqué par Méry, en 1686, on trouva un renversement des viscères. C'est à l'occasion de ce fait, que le grand Leibnitz composa les quatre vers suivans , qui ne sont pas assurément son plus beau titre à l'immortalité.
nature , peu sage , et sans doote bn débadche , Plaça le foie au côté gauche ; Et de même , vice versa , Le cœur à la droite plaça.
OBSERVATION ViQ'^.
On tropve dans le tome premier de la niédecine pratique de Maximilien StoU , un exemple de transposition des \iscères : « Un homme est mort ayant un ictère noir provenant » du scjjUjrrhe du sphincter de la vésicule du fiel. Le foie
• gement de direction a été observé dans des cas où les viscères n'étaient pas » transposés, » ( Dict. de méd. en 25 Tol., t. VHI, p. 219.)
548 MALADIES DU COEUll EN PARTICULIER.
» était sphacelé , et par un jeu extraordinaire de la nature, 1) tous les 'viscères^ tant de la poitrine que de l'abdomen, » étaient changés de place , en sorte que le foie se trouvait à » gauche , etc. a
On lit dans les Bulletins de la Faculté de Médecine de Paris (i2 décembre i8i6) : «M. Béclard a présenté à » l'examen de la société , le torse d'une femme âgée , chez » laquelle on a reconnu une transposition complète de > tous les viscères de la poitrine et du bas-ventre (i)- »
J'ai eu occasion d'observer , en 1824, à l'hôpital Cochin, une transposition du cœur et des autres viscères. Je vais consigner ici ce cas tel qu'il a été publié par M. le docteur Dubled , dans le tome VI des Archives générales de médecine
OBSERVATION 151e.
Un charpentier , âgé de 20 ans , d'une assez belle stature , entra à l'hôpital Cochin , le 28 août i824 , disant n'être malade que depuis quatre jours , ce qui ne s'accordait guère avec la teinte jaune-pâle de tout le corps et un amaigrissement déjà assez prononcé. Quoi qu'il en soit , il ne se plai-
(1) Dan» son Traité des maladies des enfans nouveau-nés , BiUiard dit que la transposition du cœur à droite est une déviation moins rare qu'on ne pourrait le croire, et que M, Baron en a présenté plusieurs exemples à l'Aeadémieroyaledc médecine.
Dans son savant Mémoire sur Ycctopie du cœur, M. Breschet dit avoir recueilli quatre cas dans lesquels cet organe était placé dans la moitié droite du thorax. Mais comme les autres viscères avaient généralement conservé leur position normale , il est plus que douteux que les cas dont il s'agit soient relatifs à une véritable transposition du cœur; aussi M. Isid. Geoffroy-Saint-Hilaire n'at-il pas cru devoir placer ces quatre cas parmi les cinquante ou soixante observations qui , d'après son calcul, ont été rapportées jusqu'ici par les au.'eurs sur la transposition des viscères , déviation organique à laquelle il a donné le nom dVietèrotaxie.