I. — Angines tabagiques
L'anatomie pathologique de l'angine de poitrine organique qui vient d'être étudiée, est représentée par toutes les lésions susceptibles de produire le rétrécissement ou l'oblitération des coronaires et une ischémie du myocarde. Or, cette ischémie — et cela principalement dans l'intoxication tabagique — peut être également d'origine foncUoniiflle, par suite du rétrécissement spasmodique des mêmes artères. Donc, elle doit reproduire plus ou moins fidèlement la symplomatologie de l'angine de poitrine.
Si l'on trouve dans l'ouvrage de Kreysig, la simple mention d'abus tabagiques à propos d'un cas de sténocardie, si Graves le premier a indiqué l'influence nocive du tabac sur les fonctions du cœur et sur la production d'accès angineux, il est juste d'attribuer à Beau le mérite d'avoir publié en 1862 des observations concluantes à cet égard. Celles-ci sont au nombre de huit, dont deux avec terminaison mortelle.
Après avoir attribué au tabac certaines palpitations, Stokes s'était déjà exprimé en ces termes : « Le principal symptôme est un battement de cœur violent dont le malade a la conscience et qui le tourmente beaucoup. L'exercice devient impossible ou pénible, surtout à pied; le décubitus sur le côté gauche augmente les accidents. Les signes physiques sont ceux des palpitations nerveuses ordinaires ; l'irrégularité des battements du cœur et les bruits de souffles sont rares. 11 est certain que le tabac agit sur les nerfs du cœur. Dans l'armée, certains individus mal intentionnés avalent du jus de tabac dans le but de produire des palpitations violentes et irrégulières. »
Kleefeld, en 1824, aurait publié la relation d'une épidémie d'angine de poitrine observée à Dantzig. Mais, si les malades étaient pris tout à coup « d'un resserrement de la poitrine, d'une douleur poignante derrière le sternum, de chaleur et de douleur se prolongeant jusque dans les épaules et les bras », ils présentaient d'autres symptômes absolument étrangers
ANGINES DR POITRINE TOXIolIES (taBAGI(,»UES) 17b
à la sténocardie : douleur de Lêle et fièvre rémittente. Du reste, dans aucune des observations citées, il n'est question d'excès tabagiques.
Les faits publiés par Gélineau, en 1862, sont plus concluants. L'épidémie a été observée à bord d'un vaisseau sur des marins qui, prédisposés à de nombreuses causes débilitantes (maladies antérieures, cachexie scorbutique, alimentation insuffisante) « fumaient, chiquaient avec acharnement « en vivant continuellement dans une atmosphère remplie de fumée de tabac.
Action physiologioue et toxique nu tabac
Avant d'aborder la question clinique, il est utile d'étudier l'action physiologique ou toxique du tabac et de son alcaloïde, la nicotine.
D'abord, il s'agit de savoir quels sont les principes renfermés dans la fumée de tabac. Si quelques auteurs ont prétendu qu'elle no contient pas de nicotine, ils ont au moins démontré que la combustion donne lieu à la production de bases volatiles, bases de pyridine, ayant des propriétés à peu près semblables à celles de la nicotine.
D'après Heubel (1872), on doit expliquer cette dissidence d'opinions par l'existence de la nicotine dans les feuilles de la plante, non pas sous forme d'alcaloïde libre, mais à l'état de malate et de citrate. Ensuite (1873), Drysdale a démontré que la fumée de tabac contient l'énorme quantité de -30 grammes de nicotine pour 4,.")00 grammes de fumée. Plus tard (1880), Le Bon a indiqué la présence de l'acide prussique, el dans les tabacs du Levant et de la Havane, celle d'un alcaloïde inconnu jusqu'alors, la coUidiiu', dont les propriétés toxiques sont telles que la vringtièrae partie d'une goutte suffit pour tuer rapidement une grenouille ivec des symptômes de paralysie ; pour lui encore, la matière noire lemi-liquide qui se condense dans l'intérieur des pipes et des porte-cigares .st extrêmement toxique, puisque deux à trois gouttes suffisent pour tuer m petit animal. Ces conclusions confirment celles qui avaient été signaées dès 1846 par un pharmacien français, Malapert, lequel avait obtenu 17 grammes de nicotine en brûlant 2U0 grammes de tabac de Tonneins, oit 8,,o0 pour 100 du tabac employé. Sans doute, comme l'a enseigné )ragendorf, une partie de la nicotine peut échapper à la combustion et ester dans l'intérieur des pipes et des porte-cigares ; mais on doit formellement conclure à la présence de cet alcaloïde dans la fumée du ibac. Celle-ci contiendrait encore d'autres principes : Xoxijdc de caronc d'après Gréhant, en quantité suffisante pour empoisonner un chien e forte taille avec les produits de combustion de 20 grammes de tabac ;
Yacide pn/ssiqur, d'après Le Bon ; des sels (Vommoniaquo, d'après Wohl, Eulenberg- et Ludwig, ce qui expliquerait en partie l'action irritante du tabac sur la langue, le pharynx, et la production du cancroïde des fumeurs; enfin, d'autres bases mal définies encore, comme \q. picoUne pour Eulenberg, et la nicotianino pour Johnston \
Le tabac porte son action : 1° Sur les centres nerveux et sur les nerfs pneumogastriques ; 2" Sur les vaisseaux et sur le tissu musculaire.
1" Action du lahac sur les centres nerveux et les nerfs pneumogastrifjues. — La nicotine est un des poisons les plus violents qui existent, et presque tous les animaux sont atteints par son action, à l'exception, des moutons et des chèvres qui pourraient manger impunément de grandes quantités de feuilles de la plante. Il suffit de l'instillation de quelques gouttes sur la conjonctive d'un animal pour le tuer instantanément, et de huit gouttes pour amener la mort d'un cheval en quatre minutes, au milieu de convulsions généralisées très intenses. Les muscles sont dans un état de télanisation telle qu'ils paraissent avoir perdu leur contractilité ; mais ce n'est là qu'une apparence, d'après Cl. Bernard, et « s'ils ne se raccourcissent plus sous l'inlluence du galvanisme, c'est qu'ils ne pourraient le faire davantage ».
Les résultats de cette toxicité exceptionnelle sembleraient faire supposer que la fumée de tabac renferme de très faibles quantités de nicotine, puisque les fumeurs n'en ressentent pas toujours des effets immédiats. Ce fait, en apparence contradictoire, doit être attribué à une propriété très importante du poison, à son accoutumance rapide démontrée cliniquement par de nombreuses observations, et physiologiquement par les expériences suivantes de Traube - : Avec 1/24 de goutte de nicotine, on obtient des effets réels sur l'appareil circulatoire chez les animaux ; le lendemain, il en faut une goutte, et quatre jours après quatre à cinq gouttes pour obtenir les mêmes résultats.
11 a été démontré par Vulpian \ que le poison n'agit ni sur les extré- .mités nerveuses, ni sur les muscles, ni sur la moelle, mais sur la protubérance, puisque les convulsions cessent de se produire ou ne se produisent pas après l'ablation de cette partie de l'encéphale. Il est probable que l'action du tabac se porte également sur la moelle allongée, d'après deux faits de paralysie bulbaire avec pouls lent permanent et attaques épileptiformes, que j'ai observés sous l'influence de l'intoxication nicotinique.
' Rosé {Thèse de Kancy, 1881).
- Versuch ùber den Eintlus des nicotins (Gesamm. Bei/rage, 1871).
^ Effets de la nicotine sur les grenouilles (Soc. de Biol., 18o9 ; Progrès médical 18757-
ANCINKS DE POITRINE TOXIQUES (TABAr.IQUES) ill
Cl. Bernard' a démontré le premier, que le tabac est un poison pour les nerfs vagues. Chez les animaux auxquels on administre de faibles doses de nicotine, on observe, en elTet, du côté du poumon et du cœur, l'accélération et l'ampleur des respirations, l'accélération ou le ralentissement des battements cardiaques, phénomènes qui ne se produisent plus après la section des nerfs vagues. Chez une chienne adulte qui avait 115 pulsations et 2H respirations par minute, Cl. Bernard injecte sous la peau trois gouttes de nicotine. Une ou deux minutes après, l'animal avait 332 pulsations et 42 respirations à la minute. Après vingt-cinq minutes, les symptômes d'intoxication avaient disparu. Sept jours après, le même animal qui avait 120 pulsations et 26 respirations, subit la section des nerfs vagues, ce qui élève le nombre des pulsations à 206 et des respirations à 0. Dix minutes après l'injection de trois gouttes de nicotine, les pulsations sont au nombre de 103, et les respirations à celui de 7. 11 est ainsi démontré que l'action de la nicotine est portée au poumon et au cœur par les nerfs, puisqu'elle se manifeste à peine ou ne se manifeste pas après la section des ncrl's vagues. Le grand sympathique est également intéressé, et la pupille est plus ou moins contractée sous l'influence de cette intoxication.
Il existerait, d'après Gubler, une espèce d'aiitar/otiisn/e entre les effets de la digitale et ceux du tabac : la digitale diminue la fréquence des battements du cœur en accroissant leur énergie; la nicotine produit tout le contraire, puisque le pouls, devenu irrégulier, s'accélère et perd à la fois son ampleur et sa tension.
D'autres expériences ont démontré les mêmes résultats de l'intoxication nicotinique : accélération primitive, puis ralentissement consécutif des mouvements respiratoires, enfin véritable tétanisation des muscles respiratoires avec l'emploi de fortes doses (ce qui prouve que les accidents (lu côté de la respiration sont complexes, puisqu'ils sont dus à l'action du poison sur les nerfs vagues d'une part, et sur les muscles pectoraux d'autre part) ; enfin, le ralentissement initial de la circulation suivi bientôt par son accélération rapide
On doit admettre ce ralentissement de la circulation, non seulement comme phénomène initial de l'action du tabac, mais à titre de phénomène permanent, lorsque la dose injectée n'est pas toxique d'emblée. Je l'ai démontré, avec Eloy, par plusieurs expériences. L'injection d'un cinquième de goutte de nicotine pratiquée sous la peau d'un cobaye du poids de 540 grammes, a été suivie, au bout de dix minutes, d'une diminution
'Leçons sur les substances toxiques et médicamenteuses. Paris, I8.j7. ' GuiNiER (Thèse de Montpellier, 1883).