BÉGAYEMENT
Parmi les troubles circonscrits de la coordination, il faut ranger encore cette modification pathologique de la faculté du langage qu'on désigne sous le nom de bégayemcnt. Cette affection se place donc naturellement après la crampe des écrivains, tandis que par certains traits impossibles à méconnaître elle témoigne clairement de sa parenté avec la chorée.
Le bégayement, déjà connu d'Aristotc, de Galien, de Mercurialis, n'a été l'objet d'une interprétation et d'un traitement rationnels que depuis une quarantaine d'années, et encore n'est-il pas admis dans la pratique médicale sur un pied d'égalité avec les autres maladies. Dans ce qui va suivre, nous discuterons au point de vue clinique la pathogénie du bégayement, ainsi que son traitement. Pour de plus amples détails, nous renverrons le lecteur à la brochure de Colombat (Du bégayement et de tous les autres vices de la parole, 1840), au travail de Klencke (die Ileilimg des Stotterns^ Leipzig, 1860), à mon mémoire sur la théorie et le traitement du bégayement {Wicn. me'dic. IFochenschr., 1861, n"' 55-58), et aux écrits récents de Lehwess, Coën, Cliervin (Du bégayement, Paris, 1867), etc.
Symp toma tologie .
Le bégayement se développe vers l'âge de 5 à 10 ans, ou peu après, et se trahit d'abord par la prononciation difficile de certaines syllabes, par les efforts répétés et les saccades qui accompagnent l'émission des consonnances linguales, labiales et gutturales. Si
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le bcgayemciii se montre dès les premières aimées de reiilance, il devient un obstacle au développement intellectuel, car alors on croit avoir affaire à un enfant chétif et on lui évite soigneusement tout effort d'esprit. 11 arrive ainsi que le bégayement, dont on attend la disparition du développement naturel de l'enfant, augmente de plus en plus avec les années et devient opiniâtre.
Plus tard, dans les degrés prononcés du bégayement, on voit, pendant le parler, la face agitée de secousses et de contorsions, correspondant aux efforts de volonté auxquels se livre le malade; la langue est attirée convulsivement en baut et en bas, ou se prend entre les arcades dentaires ; la tète est déviée de côté ; les yeux roulent dims leurs orbites, avec une expression d'angoisse ; la salive est projetée par jets dans les contractions convulsives des commissures labiales; les muscles delà mâchoire et les lèvres se raidissent par moments, tandis que l'expiration reste suspendue ; la face est turgescente et d'une expression pénible. Après de nombreux efforts d'expiration et des mouvements répétés de la langue, les lèvres finissent par se fermer, et cette sorte d'accès de suffocation se termine par l'émission d'un son. Dans les formes graves, la scène ne tarde pas à se renouveler : chaque fois que le malade veut exprimer une idée, il en est empêché par la désobéissance des organes du langage; dans cette situation misérable, il est aliéné de la société de ses semblables, l'exercice d'une profession ou même l'existence tout entière lui deviennent insupportables.
Le chant et la déclamation s'exécutent parfaitement chez la plupart des bègues ; ce n'est que dans les cas très-prononcés que leur infirmité devient très-apparente quand ils récitent des poésies. En chuchotant, ou même en parlant à voix basse, les bègues prononcent les mots avec une facilité surprenante. Sous l'influence de la gène ou de conditions morales dépressives, la parole sort péniblement sous forme de fragments de mots; la colère, les disputes, une conversation animée entre gens de connaissance, facilitent le langage.
La prononciation des voyelles, qui se fait avec phonation, c'est-àdire avec intervention du larynx et de la glotte, ne présente aucune difficulté particulière pour la plupart des bègues. Le bégayement vocal (bégayement pour les voyelles initiales), constitue une forme grave de la maladie. La prononciation, des consonnes a une part beaucoup plus grande dans les phénomènes pathologiques du bégayement. Dans la prononciation des consonnes à l'état normal, il ne se fait aucun changement, ou seulement des modifications insignifiantes, dans les rapports du larynx et de l'os hyoïde; mais l'air
expiré, qui est envoyé par la glotte et va s'échapper par rorifice buccal, rencontre sur son trajet des passages obstrués ou rétrécis, et c'est son émission à travers ces sortes de défilés qui donne lieu aux diverses consonnances. Suivant le point où se fait cette occlusion ou ce rétrécissement, entre le larynx et l'orifice buccal, Brùcke (dans son ouvrage classique sur la phonation) divise les consonnes en trois ordres, répondant chacun pour leur articulation à un département parliculier, et se subdivisant en deux séries; il appelle toniques les sons isolés dont la prononciation s'accompagne de vibrations manifestes dans les parois du thorax et du larynx, et atoniques ceux qui ne donnent pas lieu à ces vibrations.
Pour envisager à un point de vue pratique les vices du langage, je crois qu'on peut admettre trois centres pour l'émission des sons, un antérieur, un moyen et un postérieur. Le centre ou espace antérieur, où se forme le premier groupe des consonnes de Brùcke, se ferme ou se rétrécit par l'ouverture et l'occlusion rapides des lèvres supérieure et inférieure, ou de la lèvre supérieure et des incisives ; c'est ainsi que se prononcent les consonnes p, b, f, v, m. Dans l'espace moyen, correspondant à la formation du second groupe de Brùcke, l'occlusion ou le rétrécissement s'opèrent au moyen de la partie antérieure de la langue et des incisives supérieures, ou de la partie antérieure de la voûte palatine; les lettres ainsi formées sont f, cl, /, n, s. L'espace postérieur, où prennent naissance les consonnes du troisième groupe , se ferme au moyen des moitiés postérieures de la langue et de la voûte palatine : ici se placent les lettres /t, g, ch,j. Quant à la lettre r, elle appartient également aux trois groupes, pouvant être labiale, linguale et gutturale, ou mieux uvulaire ; certaines langues, comme le chinois, ne possèdent pas d'r; cette lettre est remplacée le plus souvent par un /.
D'après ces aperçus de physiologie, on voit que la formation des sons peut nous fournir dans le bégayement la base de plusieurs divisions. Ainsi, l'état dans lequel les sons ressortissant à l'espace antérieur sont émis avec des mouvements involontaires, convulsifs, des lèvres et de la partie antérieure de la langue, était déjà désigné par Golombat sous le nom de bégayement labio-choréique (en raison de ses analogies avec la chorée) ; par contre, il appelait bégayement gutturo-tétanique cette variété où l'émission des sons correspondant à l'espace postérieur et en partie à l'espace moyen, s'accompagne d'une certaine raideur du pharynx et du larynx. C'est à proprement i)arler le même symptôme dans les deux cas, avec un siège différent. En général, les deux formes se combinent, pour le grand
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désagrément et du malade, et de son médecin. La difficulté pour l'émission des sons est d'autant plus grande, qu'il s'agit de prononcer avec la même valeur et suivant une succession rapide, des sons appartenant aux différents groupes que nous avons établis.
Étiologie.
Ici, comme pour les troubles de coordination que nous avons étudiés précédemment, la véritable cause pathogénique réside dans une excitabilité morbide béréditaire, se réflécbissant de préférence, à toute stimulation, sur les organes de la parole. Les enfants affectés de bégayement sont en général des natures délicates, vives, trèsfacilement excitables, chez lesquelles il suffit d'une cause tout à fait passagère et subite (frayeur, colère, causes traumatiques), pour provoquer le bégayement. L'affection est rarement héréditaire. Ainsi j'ai observé une petite fille de 10 ans affectée de bégayement, dont le père était bègue, et le grand-père, comme je l'appris plus tard, avait été bègue jusqu'à l'âge de 40 ans, époque à laquelle son infirmité disparut. Les premières années de la vie jusqu'à 20 ans, le sexe masculin, fournissent le plus fort contingent de cas au bégayement. D'après Chervin (/. c), dans la période de 1852-1862, 6775 conscrits en France ont été déclarés impropres au service pour cause de bégayement. D'après les recherches consciencieuses de Chervin, il y aurait en France un bègue sur mille âmes.
L'anémie, la chlorose, l'affaiblissement consécutif à la masturbation, favorisent l'apparition du bégayement chez les sujets prédisposés. Il peut aussi se montrer comme symptôme concomitant dans d'autres troubles de coordination. J'ai connu un officier qui fut obligé de prendre sa retraite parce qu'il avait été, pendant le développement d'une ataxie locomotrice, pris d'un bégayement qui lui rendait tout commandement impossible {bégayement spinal). Parmi les cas de crampe des écrivains rassemblés par Frilz, plusieurs fois il y avait en même temps du bégayement.
Nos vues sur la nature du bégayement sont aujourd'hui plus nettes qu'à l'époque de Colombat, qui l'attribuait encore à une perversion des irradiations cérébrales et à une surexcitation des muscles du langage. Comme on a pu le voir par les considérations physiologiques que nous avons présentées plus haut, sur la formation de la parole, la prononciation des consonnes dépend principalement du point sur lequel l'air expiré rencontre une oblitération ou un rétrécissement, avant de s'échapper par l'orifice buccal. Plus les différents sons à
émettre appartiennent à des groupes distincts les uns des autres, plus les organes correspondants doivent se succéder rapidement dans leur jeu, plus il faut de sûreté et de précision dans la modification des rapports entre les différentes parties de l'appareil, et plus aussi les bègues éprouvent de difficultés à former leurs mots de sons réguliers et harmoniques.
11 s'agit donc dans le bégayement d'un trouble de coordination portant sur rémission des sons, trouble circonscrit comme celui de la crampe des écrivains. La cause du bégayement est une faiblesse congénitale de l'appareil de la respiration et de la phonation, situé dans la moelle allongée ; cet appareil, ébranlé dés l'enfance par quelque secousse psychique, ne se rétablit plus et répond ensuite à la seule impulsion de la volonté par des mouvements incoordonnés. La stimulation s'irradie aux fibres efférentes des noyaux nerveux voisins, et détermine les mouvements spasmodiques concomitants des muscles de la face, des yeux, de la langue et même du cou. La respiration irréguliére, interrompue et haletante des bègues avait déjà attiré l'attention de Colombat.
Par suite des expirations courtes, irrégulières, dont ils ont pris l'habitude, et sous l'intluence d'excitations psychiques, la provision de l'air contenu dans le thorax se perd en vain avant d'être employée pour la formation des mots. L'anxiété et l'embarras croissant toujours, les troubles de coordination de la parole augmentent et s'étendent davanta^ïe. Les bègues s'efforcent de remédier aux troubles de l'expiration en contractant leurs muscles abdominaux. Tandis qu'ils retiennent leur respiration et qu'ils pressent au moyen des muscles abdominaux, il se fait (comme Czermak l'a démontré à l'aide du laryngoscope) une occlusion du larynx par juxtaposition des cartilages aryténoïdes et des apophyses vocales, jusqu'à ce que les cordes vocales se touchent par leurs bords, et que l'épiglotte, formant une convexité par sa face interne, s'applique sur la glotte et en complète l'occlusion.
La stimulation se propage aussi du côté du pneumogastrique, et se manifeste sur les constricteurs du pharynx innervés par lui, le muscle glosso-palatin, et en partie aussi le muscle thyro-hyoïdien ; la contraction de ces muscles fait appuyer la langue sur la voûte palatine, le pharynx se rétrécit et s'immobilise, la communication de la bouche avec les fosses nasales est en partie supprimée, et toute issue se trouve ainsi fermée à l'air expiré. Ce n'est qu'après des efforts réitérés et le soulèvement de l'épiglotte, que l'air expiré se fait jour violemment; ou bien, sous l'inlluencc du manque d'air et du besoin
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de reprendre haleine, hi glotte s'élargit et l'isthme du gosier, préalablement rétréci, se relâche. Alors Unissent ces accidents dyspnéiques; la répétition fréquente de la môme scène entrelient et aggrave le trouble de coordination, tant qu'on ne parvient pas, par un traitement rationnel, à rétablir l'iiarmonie entre la respiral ion et les aulrcs mouvements nmsculaires, et à remctlrc la coordination en bon cliemin, avec l'aide de la volonté.
Diagnostic et Pronostic.
Le bégayemcnt ne saurait être méconnu par les médecins, poui' peu qu'ils y prêtent quelque attention. C'est avec le bredouillement qu'on le confond le plus souvent. Celui-ci consiste dans une difficulté des mouvements pour l'articulation de certaines consonnes, avec intégrité de la phonation; il ne s'accompagne jamais d'accidents spasmodiques, congestifs, ni de difficulté de la respiration. Les bégayemcnts qui surviennent dans les maladies cérébrales sont déterminés par des troubles moteurs dans la sphère de l'hypoglosse, ou bien sont de nature aphasique; le bégayement des tumeurs cérébrales et des paralysies faciales (surtout doubles) consiste dans une difticullé pour la prononciation des labiales, dans une paralysie motrice des lèvres ou de la langue.
Ces troubles de la parole sont confondus à tort, par certains auteurs, sous la dénomination de bégayement. Il faut les appeler a/a//p; ils n'ont rien de commun avec les troubles de coordination. Parmi ceux-ci, il faut ranger aussi le bégayement spécial qui se produit quelquefois dans l'ataxie. Toutes les autres prétendues variétés du bégayement (b. constitutionnel, nerveux, psychique, etc.) sont déterminées, comme nous l'avons dit plus haut, par une faiblesse congénitale de l'appareil présidant à la coordination de la parole, et par conséquent ne méritent pas d'être érigées en espèces distinctes.
Le pronostic n est pas défavorable chez les individus jeunes et d'une bonne santé, à part leur excitabilité nerveuse. Les degrés légers du bégayement disparaissent souvent d'eux-mêmes à un âge plus avancé. Les formes graves et anciennes sont d'autant plus rebelles, d'après mes observations, que le bégayement vocal est plus prononcé, que les mouvements choréiques et les accidents dyspnéiques se manifestent avec plus d'étendue et d'intensité. Toutes choses égales d'ailleurs, les jeunes gens d'un certain âge guérissent mieux du bégayement que les enfants ; ceux-ci, en raison de la vivacité de leur esprit, de la mobilité de leurs impressions, résistent aux efforts les plus
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persévérants, tandis que les sujets plus âgés, soucieux de l'existence et de l'avenir, apportent plus d'énergie et d'attention pour se débarrasser de leur infirmité. L'hérédité aggrave beaucoup le pronostic. Les rechutes ne sont pas rares.
Traitement.
Les divers expédients de la thérapeutique ancienne : gargarisines astringents, frictions d'huile de crotonau devant du larynx, l'incision du frein de la langue recommandée par Guy de Chauliac, la section des génioglosses de Bonnet, la cruelle opération de Dieffcnbach par excision cunéiforme de la langue, les procédés mécaniques inventés par Itard (1817), et plus tard par Hervez de Chégoin, Wutzer et Coîoinbat pour la cavité buccale, tout cet échafaudage de vieux moyens mérite tout au plus d'être mentionné ; mais il n'en est plus question dans la pratique. La gymnastique labiale instituée en Amérique par Mme Leigh, et perfectionnée par Malbouche, l'application constante de la pointe de la langue contre la voûte palatine, sont par elles-mêmes insuffisantes comme traitement du bégayement. Je n'ai pas observé de meilleur effet des courants constants et induits longtemps continués (au niveau du larynx, de l'hypoglosse, ou à travers la tête). Il n'y a guère mieux à espérer de la galvanisation du nerf phrénique et des muscles respirateurs, pratiquée dernièrement par quelques médecins, car dans tous ces cas on avait également donné de grands soins au rhythme respiratoire 43t à la gymnastique du langage.
La méthode rhythmique a été instituée d'abord par Colombat, puis perfectionnée par Klenke et d'autres. Je l'ai vu employer jusqu'ici avec succès, dans des cas nombreux de bégayement. Le but à poursuivre avant toute chose, c'est de dompter cette forme de respiration précipitée, irrégulière, qu'on remarque chez la plupart des bègues. Pour reprendre l'habitude d'un certain rhythme, le malade doit tenir longtemps les yeux fixés sur le bâton avec lequel on bat la mesure devant lui, et apprendre à régler sur cette mesure ses mouvements d'inspiration et d'expiration. On met entre les deux temps un intervalle tantôt plus court, tantôt plus long; on bat alternativement une mesure plus vive ou plus lente, tantôt accélérant, tantôt ralentissant la respiration. Chez les malades qui savent chanter, il est bon de combiner la gymastiquc respiratoire avec des exercices de vocalise, crescendo et decrescendo, en prolongeant et en soutenant la note aussi longtemps que possible*
Quant à la correction de la parole elle-même, on y arrive le mieux,