II. TUMEURS DES LOBES AISTÉRIEURS DU CERVEAU
Le rôle considérable de la partie antérieure des hémisphères, dans la production des mouvements volontaires, n'a été bien prouvé que par des travaux récents. Les recherches histologiques ont montré que le pied du pédoncule cérébral, qui se compose surtout de fibres du cordon antéro-latéral, va se jeter en rayonnant principalement dans les lobes antérieurs ; les expériences d'irritation galvanique de l ritsch et llitzig ont prouvé qu'il existe, sur les parties latérales du lobe frontal chez les chiens, des centres moteurs pour la musculature de la moitié opposée du corps. Le plus antérieur est le centre des muscles de la nuque ; plus en dehors se trouve le centre des fléchisseurs et des rotateurs du membre antérieur, plus en dedans le centre des extenseurs et des al)ductcurs ; en dedans et en bas, celui des mouvements du membre postérieur, et à la limite des tiers infé-
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rieur et moyen de la circonvolution centrale anlérieuio, le centre des muscles de la face. D'après les recherches les plus récentes, le centre des muscles oculaires est situé en dedans du centre des muscles innervés par le facial et disposés autour de l'œil. Ces centres sont reliés entre eux et avec les ganglions du cerveau.
Ce rôle une fois connu de la partie antérieure des hémisphères dans les mouvements volontaires, faits que l'on ne peut appli([uer à riiomme sans restrictions, en raison de l'entre-croisement imparfait des fibres chez les animaux, il faut citer encore la part que les régions frontale et temporale du cerveau, par leurs connexions avec le lobe de l'insula, prennent à la formation centrale du langage (voy. p. 132-153); dans le cas de tumeurs des lobes antérieurs relevés par Ladame, les troubles de la parole étaient dans la proportion de 19 p. JOO. De nouveaux relevés plus étendus élèveront notablement ce chiffre. Meynert et moi, nous avons observé à Vienne deux cas d'aphasie, avec tumeurs des lobes antérieurs ; je les relate ici dans leurs traits principaux.
1. L'observation de Meynert se rapporte à une femme idiote de soixante-cinq ans, atteinte de paralysie de la moitié droite de la face et de la langue et du membre inférieur, et aphasique au point de ne pouvoir même dire son nom.
A l'autopsie on trouva une encéphalite avec ramollissement de la corne inférieure gauche; au point où ce lobe inférieur pénètre dans le tronc du.cerveau {Hirnsta}nm) s'insère une tumeur dure, vascularisée, d'un blanc romjeâtre, encapsulée dans une callosité d'encéphalite; son volume est celui d'un œuf de poule et dans sa moitié postérieure elle est atteinte de dégénérescence caséeuse. Cette tumeur est englobée entre l'insula et la partie inférieure et externe du noyau lenticulaire gauche; elle repousse irrégulièrement en dehors l'insula qui est atteinte d'encéphalite, et qui adhère par sa pie-mère avec le lobe temporal, avec l'opercule et avec la partie postérieure de l'opercule. La capsule externe, l'avant-mur et la substance blanche de l'insula, ainsi que le troisième segment du noyau lenticulaire, sont en très-grande partie remplacés par la tumeur ; la partie postérieure du noyau lenticulaire, la couclie optique, la capsule interne et la circonférence du centre de Vieussiens sont gonflés, diffluents et œdématiés. (Poids du cerveau 1378 gram.)
2. Dans le cas que j'ai observé, il s'agissait d'un homme de quarante et un ans, qui avait depuis plusieurs années des maux de tête sous forme de paroxysmes violents, des vertiges, des crampes musculaires intermittentes, de la diminution de la mémoire et de l'apathie. Le malade primitivement robuste prenait peu de nourriture, et dans les derniers mois, à toutes les questions il répondait, après une longue réflexion et avec des efforts manifestes, par oui ou non. Aucun autre mot ne pouvait être prononcé par ce malade. Les pupilles étaient modérément dilatées, la langue très-cliargée, le pouls à 72. Six jours après l'entrée à l'hôpital, il survint une paralysie de la moitié droite du corps et une dilatation de la pupille droite, le pouls s'éleva à 102 ; les bruits du cœur étaient normaux.
Le malade mourut deux semaines après ; à l'autonsie, on trouva un sarcome de la grosseur d'un œuf de poule sur la partie frontale de l'opercule gauche; sur le bourrelet gauche de celui-ci, un deuxième sarcome de la grosseur d'une fève; l'opercule
était adhérent à Vinsula par la pie-mère enflammée; son parenchyme était ramolli, et on voyait dans le voisinage plusieurs petites hémorrhagies récentes. Lliémiplegie droite résultait donc dans ce cas de la destruction des irradiations dans le noyau lenticulaire. Les ganglions cérébraux étaient intacts.
Parmi les indices des tumeurs des lobes antérieurs du cerveau, le mal de têle est un des plus fréquents ; il est tantôt général, tantôt limité à la région frontale. Des troubles des facultés psychiques s'observent dans le plus grand nombre de ces tumeurs, et comprennent tous les degrés des troubles de l'intelligence, depuis l'affaiblissement de la mémoire et des conceptions, l'iiypochondrie, jusqu'à l'idiotie. Ces désordres des facultés intellectuelles peuvent dépendre de la pression exercée par les tumeurs, et des ramollissements, des inflammations qui en sont la conséquence, ou bien de l'atrophie et de la décoloration de certains points de l'écorce cérébrale dont nous avons parlé précédemment ; ces différentes circonstances affectent d'une part les systèmes convergents qui président à l'association des idées, d'autre part il peut se produire des lésions de conduction dans les parties intermédiaires aux fibres radiées qui transmettent les impressions des sens, et des lésions aux points correspondants de l'écorce du cerveau dans le domaine de la formation des idées. Chez un malade de Broca [Gaz. des Hop., n" 148, 1862) qui avait perdu connaissance, on trouva un ramollissement étendu de la substance grise des lobes antérieurs; dans deux autres cas publiés par Duchek, de mélancolie et de faiblesse des idées, on trouva des abcès allant jusqu'à l'écorce cérébrale.
Dans un cas publié par Meschede (in Virch. Arch., XXXV Bd 5 Heft, 186C), il s'agit d'un sujet de trente ans, atteint d'épilepsie depuis son enfance, et consécutivement d'imbécillité, de kleptomanie et de penchants erotiques, enfin d'attaques intercurrentes de délire furieux. A l'autopsie on trouva dans les lobes de Ihémisphère cérébral gauche, en avant et en bas, un ostéome long d'un pouce et demi, large d'un pouce un quart, et épais presque d'un pouce (on reconnut sa nature au microscope, il était entouré d'un tissu muqueux mou). Il y avait de plus dans la corne d'Ammon, à gauche, une cavité grande comme la moitié d'une fève, en forme de fente, communiquant avec le ventricule latéral gauche, contenant un tissu riche en vaisseaux, et paraissant tenir à un arrêt de développement (?). Dans un cas de Stewarl {Quart. Journ. of the Calcutta med. and phys. Society, 1857), une tumeur osseuse située dans le sinus frontal avait causé des maux de tête pendant plusieurs années, de l'hypochondrie, de la somnolence, puis un coma qui dura plusieurs semaines.
Les troubles de la motilité qui s'observent fréquemment dans les tumeurs des lobes antérieurs (vingt-trois fois sur vingt-sept cas de Ladame) sont tantôt de nature irritative, comme des attaques é[)ileptiformes, tantôt des hémiplégies d'une moitié du corps, rarement d'une
moitié de la face. En général, il s'agit de tumeurs pénétrant profondément et provoquant une irritation secondaire, un gonncnient oedémateux ou un raniollissement des ganglions cérébraux et des parties voisines. Dans un cas de Mesnet, on trouva dans les lobes antérieur et moyen du côté droit une tumeur dure, noirâtre, grosse comme une bille de billard, qui avait donné connue symptômes pendant la vie une tendance à déviera droite dans lamarcbe. Parmi les troubles de la sensibilité, qui sont assez rares, il faut citer les névralgies des membres (comme dans une observation d'Andral), ou l'anestiiésie (comme cbez les malades de Bouillaud et Meissner); dans le premier cas, il y avait perte de sensibilité du côté opposé, et dans le second cas, du côté correspondant au siège de la tumeur; là, il existait manifestement des complications, dont les circonstances ont été indiquées dans des chapitres antérieurs.
Les organes des sens sont atteints dans quelques cas seulement. On trouveândiquées par-ci par-là des altérations de l'odorat et du goût, sans qu'on ait procédé à une exploration minutieuse. Dans cinq cas rapportés par Ladame, il y eut de l'amblyopie (qui dans un cas était alternante), ou une amaurose complèle. Si on examine de plus prés les observations publiées, on découvre que dans le cas de Plater, avec amblyopie envahissant successivement le côté gauche et le côté droit, il y avait dans l'hémisphère cérébral gauche une tumeur de la grosseur d'un œuf de poule qui avait aplati les nerfs optiques ; il en eût peut-être été de même dans le cas de Jentzen, où l'on constata, avec une tumeur ayant le même siège, un ramollissement des parties voisines. Dans les trois autres cas, la partie antérieure et inférieure des lobes antérieurs était affectée de tumeur, avec compression consécutive du chiasma. Dans un cas d'Eisenschitz, une petite fille de six ans présenta de la cécité avec gonflement considérable de l'œil gauche, des maux de tête violents du même côté du front, des vomissements fréquents, plus tard de la perte de connaissance, des crampes légères, de la dilatation avec paralysie de la pupille du côté droit. A l'autopsie, on trouva un gliome de la'rétine à gauche^ et une seconde tumeur de même nature^ de la grosseur d'un œuf d'oie^ sur la voûte de la cavité orhiiaire gauche ; elle adhérait fortement en haut avec la dure-mère, et en dedans avec la gaîne du nerf optique; plus en arrière il y avait une extra vasation considérable dans le ventricule latéral gauche.
D'après ce qui précède, on peut donner comme principaux signes caractéristiques des tumeurs des lobes antéyneurs : la céphalalgie générale ou frontale, les symptômes d'excitation ou de dépression des
facultés psychiques, les convulsions, les attaques épileptiformes, l'hémiplégie, la fréquence des troubles de la parole, affectant de préférence les caractères de l'aphasie; la rareté des troubles de la sensibilité et des organes des sens.