MORT APPARENTE
profond, dont, il était quelquefois difficile de les tiror. Annoncée par différents accidents spasmodiques, la somnolence se manifeste à des degrés variables; dans les formes légères, c'est un deflhi-sommeil dont les malades sortent de temps en temps pour satisfaire quelque besoin naturel; dans les cas plus graves, un lourd sommeil comme celui de l'ivresse peut se prolonger pendant plusieurs jours. Chez la jeune fille somnambule que j'ai citée plus haut, on observait à certains moments ce genre de sommeil. La malade dormait pendant un ou deux jours, et refusait toute nourriture à son réveil; elle mangeait seulement un peu pendant la nuit, quand elle trouvait quelque chose à sa portée.
La somnolence se transforme quelquefois en léthargie complète ; celle-ci, dans une observation rapportée par Pfendlcr, dura six mois avec des interruptions. Sur 480 cas de Briquet, on trouve 8 cas de léthargie (de 1 à 8 jours de durée). La respiration est alors rare et à peine appréciable, le pouls très-petit et intermittent, la peau froide et sèche, les garde-robes demeurent suspendues pendant des semaines entières, la vessie doit être vidée par le cathétérisme. Il faut secouer fortement les malades pour les rappeler à elles pendant quelque temps. On ne doit pas confondre ce sommeil avec l'état de somnolence, qui constitue souvent la terminaison des attaques hystériques, qui dure en général peu de temps, et est suivi d'une certaine rémission dans les symptômes de la maladie.
Mort apparente chez les hystériques. — Il nous reste à décrire comme la forme la plus intense, et heureusement la plus rare de ces états de somnolence, la mort apparente des hystériques (syncope). Les annales de l'hystérie renferment de nombreux exemples de ces cas extraordinaires. Ainsi on raconte qu'Asclépiade arriva juste à temps, pour empêcher les funérailles d'une jeune hystérique en état de syncope. Piton rappela à la vie une jeune femme hystérique, que l'on avait déjà ensevelie. On n'est pas d'accord au point de vue historique sur le récit que nous donne Ambroise Paré de la terrible aventure de Vésale, qui aurait vu se ranimer sous le couteau une femme hystérique que l'on avait crue morte. D'autres faits du môme genre sont rapportés par Briquet (/. c, p. 417-20). L'histoire de la mort apparente contient d'ailleurs, sans aucune distinction critique, les contes les plus merveilleux et les histoires les plus disparates rassemblés sans aucun ordre.
Me basant sur des recherches et des expériences personnelles, j'ai indiqué il y a quelques années un moyen aussi sûr que sensible pour reconnaître la persistance de la vie (Voy. Jahrb. cl. Ges. d. Wien.
Aerzte, IV Heft, 1872), moyen dont j'ai pu apprécier toute la yoleur dans un cas de mort apparente chez une hystérique.
D'après des recherches antérieures sur l'excitahilité électrique des muscles et des nerfs après la mort, j'ai démontré sur des cadavres de malades, de noyés, ainsi que sur des memljres amputés, que l'excitabilité électrique^ suivant les conditions du sujet pendant la vie, disparaît dans Vespace d'une heure et demie à trois heures après la mort. La contractilitéfaradique et la réaction galvanique, obéissant à la loi des contractions, diminuent du centre à la périphérie, l'excitabilité des nerfs s'éteint beaucoup plutôt que celle des muscles. Le diagnostic de la mort peut être fait avec certitude d'après l'abolition de l'excitabilité farado-galvanique, alors même que toutes les articulations seraient encore flexibles, et que la température du rectum s'élèverait à 58-57'' C, celle de Vaisselle à 32,5-55° C.
La valeur de ces observations est considérablement augmentée par la concordance des recherches pratiquées sur l'homme, et des expél'iences faites sur la roideur musculaire chez des animaux vivants. J'ai fait ces recherches sur des animaux tantôt curarisés, tantôt endormis par la morphine ou l'extrait d'opium ; l'une des artères iliaques et l'artère crurale (au-dessous de la naissance de l'épigastrique) étaient mises à nu et interceptées complètement au moyen de pinces à pression. On constatait alors qu'au bout de deux heures environ, la contractilité électro-musculaire avait disparu. Quand on laissait la circulation se rétablir librement, la contractilité électrique reparaissait peu à peu. Après qu'on avait cessé la respiration artilicielle, la réaction farado-galvanique, dans le membre ligaturé, disparaissait au bout de deux heures et demie à trois heures, tandis qu'elle persistait beaucoup plus longtemps dans le membre qui n'avait pas été privé de circulation et avait reçu plus longtemps des matériaux de nutrition.
Avant môme d'avoir complètement terminé mes expériences sur ce sujet, j'eus la bonne fortune de mettre en œuvre ce mode d'exploration dans un cas de mort apparente chez une hystérique. Appelé à la campagne pour décider si le tiaitement électrique convenait encore à un malade atteint de myélite, j'appris que dans le voisinage une jeune femme nerveuse, à la suite d'une émotion violente, avait été prise de crampes avec perle de connaissance, et depuis un jour et demi ne doimait plus aucun signe de vie, malgré tous les moyens employés (miroir devant la bouche, goultes de cire à cacheter sur la peau) ; cette femme avait été déclarée morte par un des médecins du pays, tandis qu'un autre avait conseillé d'attendre quelque signe évident de })utréfaction. Lorsque je pénétrai dans la chambre de la malade,
MORT Af'PARE^sTE. i89
j'aperçus par une porle enlr'ouverte les préparatifs de rcnlerremeut disposés dans la pièce voisine. Voici les détails relatifs à ce cas plein d'intérêt :
Femme de 2i ans, délicate, d'une corpulence moyenne; la face et toute la peau froides et d'une pâleur cadavérique; les yeux fermés; sous les paupières, les deux pupilles également rétrécies, sans aucune réaction appréciable à la lumière. Les membres supérieurs et inférieurs sont dans le relâchement ; quand on les soulève, ils retombent comme des masses inertes. On ne perçoit aucune pulsalion aux deux artères radiales, non pins qu aucun battement cardiaque. L auscultation de la région précordiale, au milieu d'un profond silence, fait entendre un hrnil faible, sourd, intermittent. Le thorax est immobile ; dans la région abdominale, qui est déprimée; on découvre avec une grande attention un mouvement très-faible et trèslent des parois latérales. Nulle part on ne perç^'oit un bruit respiratoire distinct.
Je fis apporter alors mon appareil d'induction de la maison où je m'étais arrêté en premier lieu, et je n'eus pas de peine à reconnaître aussitôt que tous les muscles de la face et des extrémités répondaient par des contractions manifestes à des courants faibles (extenseurs communs et propres des doigts, interosseux, muscles de l'éminence thénar, muscles de la région postérieure de la jambe et des orteils). En excitant le facial et ses brancha, Vaccessoire, le phrénique, les nerfs voisins et les nerfs des membres, on obtenait partout la réaction normale. Après avoir terminé mon examen (5 heures après midi, 29 avril 1870), je déclarai à la famille que la jeune femme, qu'ils voyaient depuis 5'2 heures sans connaissance et sans mouvement, était seulement en état de mort apparente, et qu'il fallait s'efforcer de ranimer les forces vitales qui n'étaient pas éteintes chez elle, en la frictionnant souvent et longtemps avec des linges chauds, en lui appliquant des bouteilles d'eau chaude sur les pieds et le ventre, en laissant arriver sur elle de Tair frais. Je proposai l'excitation prolongée des nerfs phréniques et de leurs congénères ; mais le médecin du pays me parut s'effrayer de ce moyen.
Comme la soirée s'avançait, je fus obligé de partir afin de ne pas manquer le dernier train pour Vienne, et je priai qu'on m'envoyât des nouvelles. Le lendemain, j'appris par le télégraphe que la mort apparente avait cessé spontanément au bout de quarante-quatre heures (le 50 avril à cinq heures du matin), et que la malade avait recouvré graduellement la parole et le mouvement. Quatre mois après, ma ressuscitée vint me trouver en personne, et me raconta qu'elle n'avait aucun souvenir des premiers moments de sa léthargie, que plus tard elle avait entendu ce qu'on disait de sa mort, mais sans pouvoir faire le moindre mouvement, ni faire etitendre aucun son. La jeune femme, à part son état nerveux, se porte assez bien depuis cette époque.
Le cas de mort apparente hystérique que je viens de relater a fourni pour la première fois, à ma connaissance, la démonstration scientifique du fait suivant : les signes de la vie demeurant à peine appréciables, et par suite pouvant facilement passer inaperçus, V exploration électrique constitue un moyen aussi exact que sensible, de reconnaître l excitabilité des muscles et des nerfs. La persistance de leur excitabilité, dans un cas de léthargie durant depuis presque deux jours, avec toutes les apparences de la mort, a permis de dissiper l'erreur fatale qui faisait tenir la malade pour morte, car nous avons
dit précédemment que sur le cadavre, au bout de trois heures au plus, toute trace d'excitabilité électrique des muscles et des nerfs a disparu.
Mes recherches et mes observations se trouvent confirmées par celles de Crimotel, qui ne sont connues que depuis quelques années {De répreuve galvanique ou Bioscopie électrique, 1866); cet auteur a constaté, chez des sujets en état d'asphyxie à la suite du choléra, par les vapeurs de charbon, dans l'apoplexie, la suffocation, la submersion, que dans tous ces cas le courant électrique peut révéler dans les muscles la*persistance des signes de la vie, que chez un certain nombre de sujets décédés à peu près en même temps, il peut déterminer dans quel ordre les décès se sont suivis, et que même dans certains cas de mort apparente l'excitabilité électrique peut être augmentée.
Partant de ces recherches et de ces expériences, je ne puis donc m'associer aux décisions de l'Académie de médecine de Paris, qui dans ces dernières années a décerné un prix à l'exploration thermométrique, comme au critérium le plus certain pour démontrer la mort réelle, par l'abaissement de la température à 20° C, en accordant seulement une mention honorable à l'exploration électrique, qui constitue cependant dans la mort apparente un moyen beaucoup plus sensible, plus sûr et plus rapide. Un des membres de l'Académie, Chauffard, éleva des objections contre ces principes, s'appuyant sur l'observation d'une femme ivre, trouvée dans la rue sans connaissance, ne réagissant plus aux excitations, et qui guérit malgré l'abaissement de la température dans le rectum et dans le vagin à 26° C. Dans un cas analogue de Reinke (D. Arch. f. klin. Méd. 16 Bd), on ne trouva que 24° C, et pourtant dès le lendemain la guérison était complète. Dans le sclérème des nouveau-nés (œdème algide), H. Roger, Hervieux et Legroux ont noté 22° C. La limite de 20° n'est donc pas incompatible avec la vie, et pourrait être atteinte dans le cas de mort apparente.
Puisque des abaissements de température peuvent s'observer pendant la vie, et que d'autre part elle s'élève après la mort, la température pourra se maintenir pendant plusieurs heures après la mort à un degré voisin du degré normal ; il en résulte que longtemps encore après la mort, la thermométrie ne peut nous fournir aucun renseignement certain pour le diagnostic de la mort ; qu'il faut un abaissement très-considérable de température, se maintenant au moins de 12 à 24 heures, pour pouvoir en déduire des conclusions positives; et qu'enfin les phénomènes d'excitabilité électrique constituent une dé-