CHAPITRE XXVllI
Nous passons maintenant à l'étude des affections spasmodiques ou avec crampes, causées par l'irritation du cerveau ou de la moelle, et pour faire suite à l'hystérie, nous allons nous occuper d'une névrose des plus curieuses, la catalepsie; car d'une part on peut se convaincre en parcourant la littérature médicale, qu'un grand nombre des cas rapportés à la catalepsie portaient en eux tous les signes de l'hystérie ; d'autre part, cette étude sera comme une transition pour arriver aux affections épilep tiques.
La catalepsie est une névrose intermittente, caractérisée par une suppression complète ou partielle de la connaissance et de la sensibilité, avec abolition des mouvements volontaires, et persistance de la position dans laquelle les membres se trouvaient au commencement de l'attaque, ou des attitudes qu'on leur imprime artificiellement, jusqu'au moment où ils rentrent sous l'action des lois delà pesanteur. La catalepsie, comme nous le verrons par la suite, n'est pas à proprement parler une maladie indépendante, mais seulement un symptôme partiel de diftérentes affections du système nerveux ; mais le caractère singulier de ses manifestations a décidé la plupart des auteurs à en faire une espèce morbide distincte.
Nos connaissances sur les altérations anatomiques dans la catalepsie sont des plus imparfaites, car la terminaison par la mort y est excessivement rare. Il existe deux observations où Ton a trouvé des exsudations ou des altérations inflammatoires dans certains organes centraux ; nous y reviendrons en détail quand nous traiterons de la nature de la catalepsie.
Le premier de ces faits a été publié par Sch-svartz {Rigaer Beitr. zuHeilk.^ 1857,
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Bd. IV, p. 118) ; il s'agit d'un enfant de 7 ans, qui à la suite de violences (dans les régions dorsale, thoracique et abdominale, sans lésion externe) fut pris de douleurs gastriques persistantes ; au dix-huitième jour de la maladie elles firent place à des accidents choréiques, avec troubles de la vue et abolition de la parole. Ces accidents ayant disparu au bout de six semaines, il survint des gastralgies, de la constriction du pharynx, des symptômes asthmatiques; cet état avait cessé à la fin de la septième semaine, et l'on constatait alors un état cataleptique et tétanique (avec flexibihté cireuse). Malgré les narcotiques, les courants induits et les bains, les alternatives de crampes et de relâchement continuèrent pendant plus de deux ans, et le malade finit par mourir d'anémie et de cachexie. A l'autopsie on trouva : collection aqueuse abondante dans la cavité de l'arachnoïde, ramollissement de la couche optique et du corps strié, surtout à gauche, ainsi que des nerfs optiques jusqu'au chiasma; à la face postérieure de la moelle, depuis la région cervicale jusqu'à la région lombaire, une substance d'un brun rougeâtre, gélatineuse, recouvrant la dure-mère et adhérente par places. La moelle paraissait saine. Malheureusement il n'y eut pas d'examen microscopique.
Cette observation est très-probablement analogue à celle que nous avons donnée p. 497 : hystérie développée chez un enfant à la suite de mauvais traitements, avec accidents cataleptiques. Les troubles de circulation du début, produits par l'affection spasmodique, ont abouti par leur chronicité à des ramollissements et des exsudations dans le système cérébro-spinal, avec symptômes de tétanos et de catalepsie.
Dans le second cas, publié par Meissner {Arch. d. Heilk., 1860, p. 512), il s'agit d'un cordonnier de 47 ans qui est atteint depuis six mois, sans cause connue, de catalepsie cireuse; pendant les trois dernières années il s'y ajoute des crampes épileptiformes de la moitié droite du corps, avec paralysie de ces parties dans l'intervalle des attaques ; le malade meurt avec des symptômes de manie et d'épilepsie. A l'autopsie on trouve dans la fosse cérébrale antérieure, au-dessus de l'ethmoïde, un épithelioma partant de la dure-mère, le tiers antérieur de Vhémisphèrc droit fortement ramolli jusqu'au niveau de Vécorce, ainsi que la partie externe du corps strié droit.
Symptomatologie.
La catalepsie, déjà connue de Galien, mais bien décrite surtout par les auteurs du milieu du dix-septième siècle (Schelmann, Bo'svitz, Diemerbrook, etc.), débute rarement tout d'un coup; elle se manifeste ordinairement sous forme de paroxysmes, après des prodromes consistant en excitation nerveuse, insomnie, céphalalgie, malaise intellectuel, illusions des sens, hoquets ou convulsions légères. Lorsque survient l'attaque, le système musculaire est pris d'une raideur subite, presque toujours dans son ensemble, rarement sur quelques points ou sur certains membres seulement; les malades, comme pétrifiés par la tète de Méduse, restent dans Tattilude qu'ils avaient en dernier lieu, le faciès immobile, les yeux hagards, dirigés en avant
et en haut, quelquefois les paupières fermées. Au (lél)ut, les muscles sont leudus et résistent aux mouvements passifs ; au bout d'un certain temps, cette tension et cette résistance disparaissent, pour faire place à cet état singulier qu'on désigne sous le nom de /Icxibililé cireuse. Une légère impulsion sur les membres supérieurs, les mains et les doigts, suffit alors pour fixer pendant plusieurs minutes les grandes ou les petites articulations dans les attitudes les plus anormales, comme s'il s'agissait d'un mannequin ; aux menil)res inférieurs, en raison de leur poids, il faut un effort plus mar(|ué pour provoquer ce phénomène.
D'après ce que j'ai observé, les malades ne s'affaissent pas lorsqu'on les place debout, mais conservent la station verticale, et peuvent même, en les soutenant un peu, rester penchés en avant. Les muscles de la vie organique sont moins influencés par la catalepsie. Des morceaux introduits profondément dans l'arrière-gorge sont aussitôt avalés sans difliculté, seulement les mouvements péristaltiques se font avec lenteur, ainsi que la miction et la défécation, les mouvements respiratoires et cardiaques sont notablement affaiblis, quelquefois même à peine appréciables, les pupilles réagissent peu à la lumière. Les troubles de la sensî7>z7/^(f présentent certaines particularités intéressantes. Dans les cas graves il y a de Fanesthésie et de l'analgésie, les malades n'ont aucune conscience des actions exercées sur eux pendant l'attaque; d'autres fois la sensibilité n'est pas abolie, mais il y a absence des mouvements réflexes, même })ar l'excitation des muqueuses; quelquefois on constate seulement Tocclusion des paupières en touchant la conjonctive ou la cornée.
Un malade de Jones poussait des cris quand on l'électrisait fortement, et conservait ensuite le souvenir de cette sensation désagréable. Exceptionnellement (comme dans le cas de Puel, Arch. (jén., 1857), il peut y avoir de l'iiyperesthésie pendant le paroxysme ; alors le plus léger attouchement, le moindre bruit provoquent des grincements de dents, arrachent des cris aux malades, on les voit môme faire des efforts visibles pour se soustraire à ces influences. Dans une observation intéressante rapportée par Skoda {Zeilsckrift der k. k. Ges. d. Aerzle, 18ô2, p. 504), la sensibihté générale était aliolie, mais une bougie allumée portée rapidement devant les yeux faisait naître des tremblements des paupières, les odeurs fortes i)rovoquaient de légers mouvements, de la rougeur des joues, des larmes, une accélération du pouls et une élévation de température. Lorsque l'attaque de catalepsie cessait, la malade n'était pas immédiatement en état de parler, mais était forcée pendant quelque temps de s'exprimer par gestes ou par écrit. Il est à remarquer en outre qu'elle avait souvent toute la surface du corps refroidie, et que cet état d'algidité générale dura une fois quarante-huit heures.
L'anesthésie et l'analgésie peuvent même persister en dehors des attaques, ainsi que la flexibilité cireuse (lorsqu'on change la position
des membres à l'insu des malades), bien que dans ces cas les mouvements volontaires soient parfaitement possibles. La perte de connaissance peut être complète pendant les paroxysmes ; dans d'autres cas, l'activité cérébrale n'est pas complètement suspendue au plus fort des attaques, et les malades conservent une notion vague de ce qui se passe autour d'eux ; quelques-uns même s'en rendent compte assez exactement.
J'ai examiné deux malades pendant la catalepsie au point de vue des réactions électriques ; dans l'un de ces cas, les réactions aux deux courants étaient normales; dans l'autre, il y avait augmentation manifeste et de la contractilité électro-musculaire, et de l'excitabilité galvanique des plexus et des troncs nerveux. Dans ce dernier cas, la flexibilité cireuse était des plus marquées ; V attitude obtenue par l'excitation faradique des extenseurs et des fléchisseurs du bras, ou par la galvanisation des nerfs coii^espondants , disparaissait dèsquon cessait Vélectrisation, et la main reprenait la position quelle avait auparavant. Dans les premiers temps, on réussissait par la galvanisation du phrénique, à suspendre les hoquets qui constituaient le signe précurseur de l'attaque, et à éviter le paroxysme ; plus tard, l'affection ayant augmenté d'intensité, l'électricité perdit cette influence.
1. J'ai connu une jeune fille de 19 ans, d'une famille très-nerveuse,'' chez laquelle survinrent, à la suite d'émotions violentes, une raideur et une lourdeur insolites des mouvements, puis du Irismus, l'abolition de la parole, et de l'anesthésie des membres inférieurs. Ayant examiné plusieurs fois la malade dans son lit, je reconnus pendant plusieurs jours que lorsqu'elle voulait exécuter un mouvement (tirer la langue, remuer les bras, les doigts, les jambes), ce mouvement ne s exécutait pas immédiatement, mais seulement au bout d'un certain temps, et d'une façon non pas continue, mais graduelle. Ce n'est qu'une semaine après qu'on vit apparaître une raideur complète de tous les mouvements, avec flexibilité cireuse. Un séjour de plusieurs mois à la campagne, l'usage d'eaux ferrugineuses légères et de l'hydrothérapie amenèrent la guérison.
2. J'ai soigné avec le docteur Friedmannun propriétaire de 60 ans, qui avait depuis deux ans, à la suite de surexcitations morales vives et répétées, de la céphalalgie, une excitabilité excessive et de l'insomnie (celle-ci ne pouvait être atténuée qu'à force de narcotiques). Depuis un an environ, il existait chez ce malade des altérations tout à fait particulières de la metilité. Lorsqu'il commençait à marcher, il faisait deux ou trois pas ordinaires, puis il se mettait à courir assez vite à petits pas, la moitié supérieure du corps inclinée en avant, et enfin, arrivé à son but, il s'arrêtait brusquement et restait alors immobile et raide. Invité à marclier plus lentement, il pouvait bien d'abord faire quelques pas avec des efforts visibles, mais ensuite sa tendance à courir le reprenait d^iuiant plus fort. Pour soulever le malade dans son ht, il fallait le saisir par les mains et lui imprimer plusieurs oscillations en avant; de même quand on voulait le poser sur une chaise. Une fois assis, il fallait lui étendre les jambes ou les croiser l'une sur l'autre; pour qu'il pût manger, on était obligé de lléchir son bras droit dans la position nécessaire. Il fallait aussi qu'il changeât très-souvent la position de ses membres (à cause des douleurs
(jui s'y Inisaient sentira Quand on clierclinit à lui imprimer des mouvements passifs, on constatait une flexihililé cireme lrès-mar([uée dans les membres supérieurs et intérieurs. Quand on engageait le malade à exécuter quelque mouvement avec ses bras ou ses jambes, il y parvenait avec des tremblements et des efforts manifestes, mais la faculté motrice s'épuisait facilement. La sensibilité, la parole, l'inlelligence et les fonctions organiques ne présentaient aucune altération. Après buit semaines de traitement liydrotliérapique, il y eut amélioration de l'état général et du sommeil. Mais la maladie persista dans ses traits principaux.
La durée des attaques périodiques de catalepsie est aussi variable que leur fréquence et leur intensité. 11 en est qui disparaissent au bout de quelques minutes, d'autres seulement au bout de plusieurs heures ou de plusieurs jours ; il est très-rare que la maladie (comme dans l'observation de Skoda) se prolonge pendant des mois avec de courtes interruptions. Les paroxysmes surviennent ordinairement sans périodicité régulière, pendant les intervalles les malades sont bien portantes, ou bien présentent différents symptômes d'hystérie. L'intensité de ces symptômes est en général proportionnelle à la gravité des attaques de catalepsie. La fin des paroxysmes cataleptiques survient presque toujours d'une façon inopinée, les malades se mettent à respirer profondément et à pousser des soupirs, elles se réveillent comme d'un profond sommeil, bâillent et étendent les membres. Dans les deux observations rapportées plus haut, où l'approche du paroxysme était annoncée par des hoquets, le même signe en indiquait aussi la fin. Quand les attaques durent peu, les malades retournent ensuite à leurs occupations, comme s'il ne leur était rien arrivé; quand les attaques sont plus graves et plus fréquentes, les malades conservent pendant un certain temps de la céphalalgie, du vertige, de l'abattement physique et moral.
Pour en finir avec la symptomatologie de la catalepsie, j'en donncnerai ici, avec de nouveaux détails, une observation intéressante (que j'ai déjà publiée dans la Wiener med. Presse^ n*" 5, 1867).
3. Une jeune fdle nerveuse de 19 ans, ayant éprouvé une vive frayeur, est prise bientôt après de crampes générales intenses, se reproduisant d'abord plusieurs fois par jour, puis régulièrement toutes les deux nuits, presque à la même heure. Les prodromes de l'attaque consistaient en palpitations cardiaques, oppression, hoquet; celui-ci, quand on n'intervenait pas, durait plusieurs heures; une demiheure environ avant le début de l'attaque survenait de l'engourdissement des doigts et des orteils. En examinant la malade peu de temps après l'attaque, on constatait une anesihésie et une analgésie complètes de toute la surface du corps et de tous les organes, avec abolition de l'ouïe et de l'odorat.
Si l'on pratiquait une injection sous-cutanée de 0,05 de morphine dès l'apparition du hoquet, il s'arrêtait; 10 ou 15 minutes plus tard survenaient de la perte de connaissance, des convulsions épileptiformes, souvent entrecoupées de hoquets et s^ terniinant par un état cataleptique (avec flexibilité cireuse très-marquée). Ces
r)18 NÉVROSES CÉRÉBRALES ET SPINALES AVEC CRAMPES.
allaqnes aboutissaient (mais j)as chaque fois) à un délire tout particulier, pendant lequel la malade, les yeux fermés, causait avec son père qu'elle avait perdu depuis plusieurs mois (souvent elle prenait ma main pour celle de son père) ; elle lui racontait (en citant les noms, les dates et les chiffres), et quelquefois sur un ton ironique, les événements survenus depuis lors dans la famille. De temps en temps ces rêves bizarres, cetie seconde vie étaient interrompus par des scènes pénibles; la malade poussait des cris désespérés, se croyant au milieu d'un incendie, ou bien elle se voyait entourée d'ennemis. Vers la fin de l'attaque survenaient du hoquet et de légères secousses, puis la malade se réveillait, et montrait un grand embarras quand on lui répétait tout ce qu'elle venait dédire.
L'anestliésie et l'analgésie persistaient pendant une demi-journée ou un jour après l'attaque; quand elle ne suivait pas ses mouvements du regard, ou quand elle avait les yeux fermés, comme il lui arrivait souvent par suite d'un spasme des deux orhiculaires, la malade était condamnée à un repos absolu; elle ne pouvait exécuter les mouvements qu'elle désirait, que lorsqu'elle était en état de diriger ses yeux vers ses membres. A la suite des fortes attaques^ la flexibilité cireuse persistait encolle après le retour de la motilité. Ayant pratiqué, après les attaques, l'exploration faradique et galvanique, je trouvai : conservation de la contractilité électromusculaire et de l'excitabilité des nerfs, abolition de la sensibilité électro-cutanée et électro-musculaire; quelquefois seulement l'application 'prolongée du pinceau électrique avec un l'ort courant donnait une sensation de piqûre et de brûlure.
Quant au traitement, les injections de morphine à haute dose donnèrent de bons résultats au début; plus tard elles perdirent toute action, et il fallut recourir aux inhalations de chlorofor7ne immédiatement suivies d'une injection sous-cutanée de morphine. Pour stimuler le système nerveux et les fonctions organiques, je prescrivis l'arséniatc de fer (par doses de 0,005), une hydrothérapie mitigée et des bains refroidis, avec le séjour à la campagne. Après avoir duré six mois, les attaques diminuèrent de fréquence et d'intensité et disparurent pendant tout un hiver, pour revenir au printemps suivant, après une émotion. Outre les moyens déjà indiqués, on employa alors pendant plusieurs semaines, mais sans grands résultats, les injections sous-cutanées de curare : 0,07 pour 4 grammes d'eau, avec deux gouttes d'alcool absolu, de 0,005 à 0,006 tous les deux jours. Ce n'est que plusieurs mois après que la malade guérit, pendant un séjour à la campagne et sous l'influence des bains; les règles, supprimées depuis un an, se rétablirent peu à peu, la catalepsie disparut; bientôt après, les attaques cessèrent à leur tour, la malade reprit son air de santé et regagna la maison paternelle.
Étiologie.
Chez le plus grand nombre des cataleptiques, il y a un fond àliystérie. Comme l'ont montré Puel, dans son mémoire coui'onné sur la catalepsie (Mcmolrcs deVAcad. de méd., Paris, 1856, t. XX, p. 409- 526), et après lui Georgcl, Favrot, etc., les cataleptiques sont presque toujours des femmes, chez lesquelles on trouve, par un examen attentif, des signes d'hyslérie. Il en était de même cliez les deux malades citées ])lus haut, et chez un jeune garçon atteint de catalepsie dont je donnerai l'iiistoireplus loin. Cliez la plupart des malades, on retrouve les troubles de la sensibilité et de la motilité, les réactions électriques caractéristiques de l'hystérie. I^e plus souvent, la catalep-
sic vient s'ajoulor à des nccideiits liystériqiies cxislnnl déjà de longue date ; il est beaucoup plus rare que la catalepsie (Gcorget) ne revête que consécutivement les apparences de l'hystérie. A l'époque des épidémies d'hystérie (Loudun, Louvicrs, Cologne), les convulsions hystériques étaient intimement mêlées de cas de catalci)sic. Comme nous l'avons déjà dit, cet état que Lasègue a fait connaître sous le nom de catalepsie passagère^ peut être provoqué chez les hystériques en leur recouvrant les yeux avec la main ou avec un linge. Enfin il est démontré que les causes les plus certaines de l'hystérie (émotion, suppression des règles, chagrins d'amour, exaltation) prédisposent aussi à la catalepsie.
Outre les émotions violentes, l'apparition de la catalepsie est favorisée aussi, quand existe une susceptibilité psychique morbide, par la surexcitation d'esprit et V exaltation religieuse; il en est de môme des causes qui conduisent à nn état d'épuisement du système nerveux, comme la masturbation, la chlorose et certaines formes de phthisie. Dans la grande chorée^ dans les affections psychiques avec dépression ou exaltation (Melancholia attonita^ manie, extase), on voit survenir également une raideur cataleptique des muscles, combinée à de l'anesthésie, de l'analgésie, et à l'abolition des fonctions des sens. J'ai observé la catalepsie partielle chez un aliéné atteint de paralysie cérébro-spinale progressive ; Meissner a noté aussi un cas analogue.
Comme le montrent les faits que nous avons cités en commençant, les symptômes de la catalepsie peuvent exister dans les dégénérations de V encéphale ; on observe aussi la catalepsie partielle à la suite de la fièvre typhoïde, avec symptômes céphaliques graves, et dans la méningite (comme j'ai eu souvent Toccasion de le constater). D'après Medicus et Eisenmann, certains cas de fièvre intermittente paludéenne de longue durée donneraient naissance à des attaques cataleptiques. Les narcotiques, les inhalations d'éther et de chloroforme comptent aussi parmi leurs effets des symptômes de catalepsie passagère.
Les cas les plus nombreux de catalepsie se rencontrent chez des sujets jeunes. L'époque de la puberté, celle des premières menstruations, la grossesse, sont les causes les plus favorables au développement des accidents cataleptiques, chez les sujets prédisposés. Les cas sont exceptionnels à un âge plus avancé, et dépendent alors de commotions profondes. Le sexe féminin, avec l'énorme tribut qu'il paye à l'hystérie, est aussi le plus sujet à la catalepsie. Cependant le sexe masculin n'y échappe pas complètement.
Dans l'observation de Jones rapportée plus haut, il s'agit d'un homme de 60 ans, bien portant jusque-là, sauf un léger étal névropathique, qui est pris de
crampes cataleptiques, ayant reçu brusquement la nouvelle de la mort de sa femme : ces accidents disparaissaient au bout de onze jours. Dans l'observation n" 2 que j'ai donnée ci-dessus, la catalepsie et ses conséquences existaient aussi chez un liounne de GO ans. A l'hôpital général de Vienne, j'ai vu un élève de l'Institut des aveugles, âgé de 12 ans, être pris, après une vive surexcitation, de céphalalgie, de convulsions, avec perte incomplète de connaissance. Pendant ces attaques qui duraient de 8 a 10 minutes, on constatait la flexibilité cireuse aux membres supérieurs; les attaques revenaient plusieurs fois par semaine, presque toujours avec les mêmes caractères, mais jamais elles n'étaient suivies de sommeil. Après l'usage de l'oxyde de zinc (1«%50 en six doses dans la journée), les paroxysmes ne tardèrent pas à disparaître, et avaient cessé depuis un mois, quand on demanda la sortie de l'enfant.
Nature de la catalepsie.
Les données récentes de rèxpérimentation, et le progrès de nos connaissances histologiques sur les rapports des différentes parties des centres nerveux entre elles, nous ont permis de mieux comprendre les particularités de cette névrose intermittente du système cérébro-spinal, que nous désignons sous le nom de catalepsie. Comme Scliiff l'a montré d'abord sur les lapins, et ensuite Goltz sur les grenouilles, les animaux privés de leurs hémispbères cérébraux, y compris les ganglions moteurs, conservent les positions les plus anormales qu'on leur imprime, alors que toutes leurs articulations restent flexibles. Si l'on irrite mécaniquement un point du corps, le lapin se jette en avant avec des mouvements précipités, et quand il est arrêté par quelque obstacle, il s'arrête immobile dans l'attitude qu'il avait au dernier moment.
Ainsi, tandis qu'en enlevant aux animaux les faisceaux d'origine du pied du pédoncule cérébral, contenus dans le corps strié et le noyau lenticulaire, ainsi que les irradiations que ces organes envoient dans les lobes antérieurs, on abolit les mouvements volontaires, des impulsions réflexes peuvent encore se transmettre de la couclie optique et des tubercules quadrijumeaux aux racines antérieures, à travers la calotte du pédoncule (Meynert).
De môme, dans les accidents cataleptiques de l'bomme, ainsi que dans l'hystérie, la mélancolie, la folie et d'autres affeclions, il y a une résistance anormale à la transmission dans les ganglions moteurs et dans la couronne rayonnante, qui part de l'écorce et donne l'impulsion aux racines antérieures ; l'incitation des muscles par la volonté se trouve alors réduite à un degré très-minime ; ceux-ci par suite n'opposent aucune résistance aux incitations réflexes qui peuvent leur venir du côté de la calotte du pédoncule, et c'est alors dans ce sens que se produisent les actions les plus marquées.
CATALEPSIE. 5'2l
Les lémoignagos de l'anatoinic pathologique plaident aussi eu faveur de cette iutci'prélatiou. Les autopsies pratiquées sui' l'houiuie, quoique laissant encore beaucoup à désirer, ont montré des altérations dans le domaine du corps strié, et dans la zone corlicale des lobes antérieurs. Dans la première des observations personniîlles que j'ai rapportées, on voyait se produire sous les yeux de robscrvateuj' le ralentissement des impulsions motrices, jusqu'à leur suspension complète ; c'est alors seulement qu'on notait la flexibilité cireuse. Dans la seconde observation, la flexibilité cireuse existait en permanence, et le ralentissement des incitations motrices se démontrait clairement par la lourdeur et la lenteur manifestes des mouvements du malade; pendant la marche, c'étaient les actions réflexes qui prenaient le dessus, au point que le malade courait malgré lui de plus en. plus vite, jusqu'à ce qu'un obstacle le forçât à s'arrêter. Aussi, tandis que les excitations agissant directement sur la peau, ou comme dans une de nos observations, l'excitation électrique des muscles ou des nerfs, ne produisaient aucun réflexe, et que les membres ne conservaient pas les attitudes qu'on leur donnait artificiellement, cependant l'excitation communiquée dans les mouvements passifs aux nerfs sensitifs des os et des articulations pouvait se réfléchir sur certains groupes de muscles. A mesure que par les progrès de la guérison, cette résistance anormale au courant nerveux diminue dans les organes centraux, et que l'innervation motrice reprend ses droits, l'action prépondérante des mouvements réflexes s'efface également.
J'ai eu l'occasion d'observer un jour, chez mon second malade, quelle puissance peut recouvrer momentanément l'activité cérébrale mise en jeu par la nécessité. J'entrai par hasard chez lui, au moment où sa femme était menacée par un voisin ivre ; la femme se sauvait, l'ivrogne la poursuivait; le malade, ayant vu le danger que courait sa femme, sauta de son siège, courut après l'agresseur, et leva sur lui la main droite en l'interpellant vivement. Après m'etre interposé pour rétablir Tordre, je trouvai le malade étendu sur un lit de repos et visiblement épuisé. 11 était retombé dans le même étal qu'avant cette scène. Il avait réussi, dans cette circonstance urgente, à surmonter les obstacles que rencontraient chez lui les actions nerveuses, et c'est au môme but que tendent par la suite les progrès de la guérison.
Diagnostic et Pronostic.
Quand les malades sont surpris par la catalepsie, en plein mouvement, et s'arrêtent comme des statues dans la position qu'ils avaient
à ce moment, le diagnostic se lit en quelque sorte au premier coup d'œil. L'invasion de la catalepsie est moins significative, plus insidieuse, quand elle trouve les malades dans leur lit ; il faut alors, se guidant sur les caractères de quelque affection préexistante (hystérie, grande chorée, troubles psychiques), sur l'apparition de crampes toniques, procéder à un examen approfondi des fonctions motrices et sensitives, et rechercher la flexibilité caractéristique.
On voit, en parcourant la littérature médicale, qu'on a admis avec assez de légèreté bien des cas de catalepsie. Dans beaucoup d'observations qui sont données comme telles (la catalepsie sans flexibilité s'appelait catochus, et les formes à caractères plus continus lethargus), il est évident qu'il y avait tout simplement de l'hystérie, avec crampes toniques prédominantes, perte de la sensibilité et phénomènes léthargiques. Il résulte de notre description des symptômes, que chacun des troubles considérés comme caractéristiques de la catalepsie (troubles du sensorium, des perceptions, des actions réflexes) faisait défaut dans quelques observations ainsi que la flexibilité céreuse, tandis que les autres symptômes existaient plus ou moins marqués. En pareil cas, le diagnostic de la catalepsie est souvent des plus incertains, et peut dépendre d'appréciations toutes personnelles.
Si l'on veut assigner à la catalepsie une place distincte dans le cadre nosologique, je crois qu'il faut s'appuyer surtout sur l'existence de la flexibilité cireuse. C'est là le signe le plus caractéristique de cette affection, et il n'appartient à aucune autre maladie. Si l'on ne s'impose pas ce critérium rigoureux, on se trouve aux j) ri ses avec des états de nature très-diverse, qui ne peuvent qu'introduire la confusion dans la pathologie, et dérouter les recherches.
La simulation de la catalepsie est très-rare. Il n'est pas facile de rester pendant des minutes entières dans une attitude anormale, et l'on voit de nos jours certains sujets se donner ainsi en représentation, et trahir par des tressaillements répétés la peine qu'ils ont à soutenir leur rôle. D'ailleurs l'électrisation énergique de la peau, des muqueuses et des nerfs couperait court à la supercherie; il faudrait aussi tenir grand compte de l'état des sujets avant et après leurs attaques. Le cas de léthargie cataleptique publié par Macedo (// siglo medzco, juin 1864), et qui guérit par l'application du courant d'induction au cou, à la face, aux tempes et sur le grand sympathique, après trois séances de cinq minutes, est pour le moins suspect.
Au point de vue du pronostic, la catalepsie simple est sans gravité, en général elle disparaît spontanément au bout d'un certain temps. Lorsqu'elle accompagne des affections hystériques ou psychiques, la
ratalopsio on est une complication aggravante, ol quand elle so montre dans les périodes avancées de la maladie, elle témoigne d'une altcMiile plus profonde du système nerveux, et se combine souvent avec des symptômes d'extase, de somnambulisme et d'iiystéro-épilepsie. Quand la névrose dure plusieurs mois, qu'elle soit intermittente, ou présente seulement (comme dans le cas de Skoda) des exacerbations et des rémissions, il faut s'appliquer à soutenir les forces et à nourrir artificiellement les malades. L'amélioration de la température, du pouls, le réveil de la sensibilité olfactive et gustative, sont les premiers signes du retour à la santé. Comme on le voit dans un cas rapporté au commencement (et qui avait duré plus de deux ans), les malades peuvent succomber aux suites de l'anémie et de l'inanition.
D'après les faits que j'ai observés, on doit considérer comme un signe pronostique favorable, l'intégrité de la sensibilité et de la motilité dans les intervalles des attaques. Lors même que l'anesthésie et l'analgésie reviennent avec les paroxysmes, leur disparition momentanée indique cependant que l'amélioration fait des progrès. Le réveil de l'appétit, le retour des règles, le calme de l'esprit peuvent être salués comme autant d'indices de la convalescence. Il n'est pas rare d'observer, vers la fin de la catalepsie, des attaques plus fréquentes et plus graves, ainsi que du délire, les autres signes d'amélioration contiiuiant cependant à se montrer pendant les intervalles.
Traitement.
Comme les accidents cataleptiques ne sont en général qu'une des manifestations de l'hystérie ou des affections mentales, on devra diriger toute son attention vers la maladie principale. A mesure que celle-ci s'améliore, on voit aussi s'effacer les symptômes de catalepsie. Les meilleurs résultats sont fournis par un traitement symptomatique et moral approprié. Les toniques, les antispasmodiques que nous avons fait connaître à propos de l'hystérie, l'hydrothérapie mitigée, les eaux minérales indifférentes, le séjour à la campagne ou dans les montagnes, constituent, outre l'éducation méthodique de la volonté, les plus sûrs moyens d'arriver à la guérison. Dans les formes chroniques, il faut surveiller l'alimentation, et au besoin recourir à la sonde œsophagienne. Dans certains cas, on réussit à provoquer des mouvements de déglutition en portant des aliments sur la base de la langue.
Calvi a fait cesser la raideur cataleptique dans un cas, par une injection de solution de tartre stibié dans la veine bracliiale. Si les
symptômes de la catalepsie se montraient à la suite de lièvres intermittentes, on aurait recours à la quinine à haute dose. J'ai employé deux fois, pendant un certain temps, le courant continu (à travers la tête et la colonne vertébrale, et de là vers les nerfs) , mais je n'en ai constaté aucun effet appréciable sur la marche de la maladie. J'ai essayé aussi sans succès les injections sous-cutanées de curare. 11 peut arriver qu'on prescrive un nouveau médicament, au moment où la maladie va prendre une tournure plus favorable, et il faudrait éviter alors de s'exagérer la valeur du moyen employé.