OBSERVATION VII
Fièvre bilieuse passée à l’état de fièvre ataxo-adynamique. — Rougeur ponctuée et ramollissement de la membrane muqueuse de l’estomac; épaississement, ulcérations et gangrène de celle des intestins.
56. Bienet (Pierre), âgé de vingt-quatre ans, d’un tempérament bilioso-sanguin, cheveux et sourcils châtains , teint coloré, habitant Paris depuis quelques mois , et éprouvant un vif regret d’avoir quitté son pays, était malade depuis dix jours. Lorsqu’il entra à l’hôpital Cocliin, le 9 janvier 1822, il offrait les symptômes suivants : abattement , céphalalgie sus-orbitaire , langue rouge et sèche , soif ardente, anorexie, dévoiement considérable, douleur àlagorgeet dans tout l’abdomen, pouls fréquent et peu développé , sécheresse, aridité et chaleur de la peau surtout à la région abdominale; douleurs dans les membres: exacerbation le soir, insomnie.
Prescription : quinze sangsues à l’anus, lavement émollient, eau de gomme, trois bouillons.
i o : le dévoiement n’existe plus , la fièvre est toujours très vive. — 1 1 et 12; douleur épigastrique plus forte , pouls plus accéléré , vif et serré , soif très ardente (vingt -cinq sangsues à l’épigastre). La douleur disparaît. — Cependant, du i3 au 18: abattement plus considérable ; état adynamique ; facé colorée , exprimant la tristesse et la stupeur; désespoir, anxiété ; peau toujours brûlante, aride ; pouls toujours fréquent, mais plus développé. (Le 18, quinzesangsues à l'épigastre. ) — 19 : amélioration marquée (émulsion, lavement). — 20: retour des mêmes accidents ; coucher en supination ; prostration profonde ; joues colorées d’un rouge brun très foncé; assoupissement, langue et lèvres sèches, tension et ballonnement du ventre; œil cave, triste, inquiet; stupeur plus prononcée; pouls fréquent et développé. — Du 21 au 24 : le pouls perd de son développement, la stupeur augmente , une toux fréquente , à petites secousses , se manifeste ; la respiration est accompagnée d’un râle ronflant, sonore. — Dans la nuit du 22 au 23 : frisson malgré la chaleur brûlante de la peau, tremblement convulsif des membres. — 25 et 26 : les symptômes augmentent; muscles tremblotants, fièvre ardente, délire tranquille, ressemblant à une sorte de rêvasserie. Le malade qui , seul , prononce des phrases incohérentes , répond nettement aux questions qu’on lui adresse : météorisme du ventre , pouls relevé. — 26 : même état*
(Synapismes aux pieds). — 27 et 28 : délire fugace, moins de fréquence du pouls. (Vésicatoires aux jambes.) — 28 au soir : indifférence pour tout ce qui l'environne , déjections alvines et urinaires involontaires; eschares au sacrum et aux grands trochanters. — 29 : dévoiement depuis deux jours, désir des aliments, délire calmé, augmentant la nuit. ( Décoction blanche , gomme édulcorée ). — Dans la nuit du 29: nouveau tremblement convulsif des membres, longs frissons qui durent jusqu’au matin. — 5o : face triste, un peu terne , profondément altérée ; langue rouge, recouverte dune croûte brunâtre qui s’étend aux lèvres et aux dents; pouls précipité, petit, fdiforme ; selles bilieuses ; prostration extrême. — 3i : regard fixe, hébété, stupide; yeux cernés par une ligne profonde, livide; pupilles contractées, délire. ( Julep avec cinq grains de sulfate de kinine). — Le malade ne prend ce remède qu’avec beaucoup de répugnance, et dit même qu’il lui rend la bouche plus sèche et plus chaude. Des vomissements se manifestent quelque temps après son ingestion. — 1 er février : vomissements , dévoiement. (On supprime le quinquina. } — Langue rouge, sèche, gercée ; pommettes saillantes , joues enfoncées , visage sale et comme terreux; peau rétrécie, collée aux muscles, aride, d’une couleur vineuse , couverte d’écaillcs furfuracées ; haleine fétide. — 3 : pouls moins fréquent , plus développé ; encroûtement moins épais de la langue et des dents; soif moindre. —4 : amélioration sensible, langue humectée >.
FlÈVttES BTLtËUSES»
peau moins chaude, déjections volontaires, teint plus clair, plus rosé, plus vivant; traits un peu épanouis; un peu d’appétit ; 'aucune douleur, toux. (Bouillons ). — 5 et 6 : même état, léger délire dans la nuit. — 7 au soir : assoupissement , stupeur , soubresauts des tendons, pouls fréquent, petit , chaleur âcre et brûlante ; le malade exhale une odeur fétide ; les eschares s’élargissent, deviennent grisâtres , livides. — Jusqu’au 9, peu de changement.— Dans la nuit du 9 , agitation, délire, efforts pour sortir du lit, carphologie, grincements de dents. — 10, au matin: l’agitation est un peu calmée ; le malade murmure entre ses dents quelques sons mal articulés , saisit tous les objets qui lui tombent sous la main, se découvre, roule ses draps, et glisse vers le pied du lit : ses yeux entrouverts se tournent en haut ; la langue est encore assez humectée. — Du 10 au 16: alternatives de délire et de loquacité, d’agitation et de stupeur ; pouls tantôt plein et assez développé , tantôt faible et rétréci. On annonce au malade l’arrivée de sa mère ; il témoigne un vif désir de la voir ; il la voit , la reconnaît, reçoit ses embrassements. Cependant il oublie bientôt la visite d’une personne qui lui est si chère, retombe dans le délire, s’agite, crie, pousse des soupirs plaintifs et rend à son insu et l’urine et les matières fécales. On entend à l’oreille nue un râle très bruyant dans les deux côtés de la poitrine. Ce malheureux porte instinctivement sa main à sa gorge pour enlever les mucosités qui obstruent les voies aériennes ; mais le
pouls s’amincit de plus en plus , devient insensible ; la parole se perd ; le malade montre encore sa langue. Sa mère revient, il la reconnaît encore. Les facultés intellectuelles semblent se ranimer un instant. Presque immédiatement après cette visite, il expire, le quarantième jour après son entrée.
Autopsie cadavérique , trente heures apres la mort .
i° Habitude extérieure. Rigidité cadavérique, marasme.— Trois eschares, dont deux aux trochanters et une au sacrum ; leurs bords sont coupés perpendiculairement et entourés d’une aréole inflammatoire ; point de graisse sous-cutanée ; tissu musculaire assez vermeil. — 20 Organes respiratoires et circulatoires. Plèvre rouge , très abondamment injectée , recouverte, excepté au sommet des poumons , de fausses membranes , dont les unes sont celluleuses et les autres couenneuses , gélatiniformes; étendues sous forme de tapis, demi-transparentes, épaisses, elles présentent, quand on les examine attentivement, un tissu fasciculé, composé de stries filamenteuses , blanches pour la plupart, mais dont quelques unes sont rouges et comme injectées de sang. Ces stries blanches semblent être des rudiments de vaisseaux ; les masses gélatineuses contiennent des réseaux vasculeux , communiquant déjà avec les capillaires de la plèvre. — Epanchement d’une sérosité sanguinolente dans les gouttières qui reçoivent le bord postérieur des poumons. Ceux-ci , libres seulement à
leur sommet, présentent extérieurement une couleur rosée ; la base du poumon droit est compacte, dure, non crépitante, hépatisée en quelques points. Des incisions qu’on y pratique, découle un pus blanc, homogène, crémeux, disséminé dans des points éloignés les uns des autres , et qui paraît exclusivement fourni parles rameaux bronchiques divisés. Le reste de ce poumon est en partie engorgé, et en partie bien crépitant. La base du poumon gauche est aussi gorgée de sang, encore crépitante, friable et splenisée. La muqueuse des bronches est d’un rouge brun , très injectée et recouverte d’un mucus écumeux. Le cœur, assez gros, contient du sang noir , qui est liquide dans les cavités gauches, et coagulé dans les droites. 3° Organes abdominaux. Il s’échappe un peu de gaz à l’ouverture du ventre ; l’estomac est distendu par un liquide couleur de chocolat. L’intestin grêle est rétréci en certains points; vers sa terminaison , l’iléon est brun , flasque et comme chiffonné ; il contient une grande quantité de bile jaune qui adhère à sa membrane muqueuse et qui en cache la rougeur. Le cæcum est rempli d’une matière fécale demi-liquide , fétide. Le colon contient des excréments solides et jaunes ; quelques portions de cet intestin ne contiennent que des gaz; les ganglions mésentériques rouges et vasculeux s’écrasent facilement ; ils sont plus développés aux points qui correspondent aux anses intestinales affaissées. Voici d’ailleurs quel était l’état de la membrane muqueuse gastro - intestinale : dans la région
pylorique , rougeur prononcée , assez étendue ; dans quelques autres points de l’estomac, rougeur circonscrite , ponctuée , et produite par une infinité de capillaires admirablement injectés ; quelques unes de ces plaques ressemblent à une portion de peau nouvellement rasée, dont le bulbe des poils serait couleur de sang. Sa membrane muqueuse se sépare facilement des autres tuniques , en emportant avec elle la rougeur inflammatoire : elle est molle et fragile ; au-dessous d’elle les vaisseaux sont très apparents. Des lavages réitérés ne peuvent effacer la teinture bilieuse du duodénum. La membrane muqueuse de l’intestin grêle est enflammée dans une très grande étendue. La rougeur de plusieurs anses contraste avec la blancheur des autres. Aux endroits enflammés se dessinent des arborisations vasculaires , formant par leurs innombrables ramifications et leurs anastomoses un réseau à mailles très serrées. Vers la fin de l’iléon, dans tout le cæcum et son appendice , la membrane est hérissée de granulations arrondies, solitaires ou confluentes, racémiformes , du volume de la tête, d’une grosse épingle, ou d’un grain de millet, et donnant l’aspect de chair de poule à la portion qu’elles affectent ; quand on les presse, elles rendent par leur sommet une matière pultacée, grise, muqueuse. Ces granulations sont probablement des follicules muqueux , malades et plus développés que dans l’état naturel. La membrane interne de l’iléon qui en est le siège est partout blanche, excepté à son embouchure dans
le cæcum, qui présente, ainsi que celui-ci, une couleur verdâtre ou noirâtre. Là, la membrane muqueuse est épaissie, fétide, granuleuse et con sidérablement injectée ; elle est parsemée de quelques ulcérations peu étendues. Le reste de la muqueuse du gros intestin est également fort injecté et comme érysipélateux, excepté dans les portions qui contenaient des gaz, où elle est blanche. La vessie est distendue par une grande quantité d’urine épaisse, trouble et foncée en couleur; sa membrane muqueuse est rouge et injectée ; il ne me fut pas permis d’ouvrir la tête.