‹ Traité clinique et expérimental des fièvres dites essentiellesChapitre 19 sur 113 · OBSERVATION IX · texte numérisé non relu

OBSERVATION IX

Fièvre méningo-gastrique passée à l’état de fièvre ataxoadynamique. — Ramollissement et ulcérations superficielles de la membrane muqueuse de l’estomac; épaississement, ulcères profonds et gangrène de la membrane muqueuse des intestins; tuméfaction et ramollissement des ganglions mésentériques.

59. Le Franc (Jean), âgé de dix-neuf ans, d'une assez forte constitution, brun, embonpoint médiocre, visage coloré, était malade depuis trois semaines lorsqu’il fut apporté à l’hôpital Cochin , le 25 novembre 1822 ; sa maladie s’était déclarée à la suited’ennuis et d’alternatives de chaud et de froid. Les premiers symptômes furent la perte des forces et de l’appétit, le dévoiement et des vomissements ; ils augmentèrent par l’administration de vin sucré, et le délire se déclara. — 25 novembre : état adynamique; visage abattu, triste; pommettes d’un rouge vineux , œil profondément cerné, cave, injecté, chassieux; regard étonné; lèvres crouteuses ; langue d\in rouge de sang à la pointe, recouverte ailleurs d’un mucus épais , brun , sèche; bouche abreuvée d’une salive visqueuse; soif ardente; ventre ballonné, douloureux à une forte pression; dévoiement, point de vomissements; haleine fétide , parole embarrassée, réponses lentes et mal assurées; alternatives d’assoupissement et de délire; pas de céphalalgie. Pouls facile à déprimer, assez large et comme redoublé, fré-

quent (cent cinq pulsations par minutes) ; peau chaude, sèche, aride, contractée. (Vingt-cinq sangsues au ventre, eau gommée; diète.) Délire la nuit suivante : selles involontaires. — 26 : Face animée, œil injecté, entr’ouvert pendant l’assoupissement; membres tremblotants (tremula membra), peau brûlante, un peu moite; battements du pouls grands, souples, ondulants (quatre-vingtquinze à la minute) ; langue d’un rouge vif et dune sécheresse extrême (sinap. aux pieds): le soir , l’aspect de la face annonce une sensible amélioration ; le malade est plus éveillé; il ne délire point ; cependant le regard est encore sévère , Fœil rouge, le sourcil contracté, la lèvre tremblante. — 27, au matin: même état qu’hier à pareille heure. — Le soir : amélioration comme hier à la même heure: désir très vif des aliments (on lui donne du bouillon bien que la diète eût été prescrite). — 28 : à peu près même état (vésic. aux jambes). Le soir , le pouls est véritablement dicrote ou bisferiens ; le délire continue; néanmoins le malade a reconnu ses parents; il répond aux questions, et demande à manger; la langue s’est nettoyée; elle est d’un rouge vif; il l'oublie moins long-temps entre ses lèvres que les jours précédents; un peu de sommeil dans la nuit. — 29 : le délire persiste ; le malade parle en bredouillant et dit que ses vésicatoires le font souffrir; quintes de toux : le plus léger effort précipite la respiration et produit l'anhélation. — 3o : légère écorchure au sacrum , qui oblige le malade de

rester couché sur le côté ; le pouls est moins fréquent; aucune douleur. — ier décembre : la nuit a été plus tranquille que les précédentes , la toux continue; elle est accompagnée d’enrouement; ronflement sonore ou râle avec claquement et sons aigus suivant les divers points de la poitrine qu’on explore ; dents et lèvres encore croûteuses , langue nette et d’un rouge de sang ; stupeur moindre; pouls, cent puisât. ( looch , catap. sur le ventre ). — 2 : langue de nouveau croûteuse ; râle comme hier; ventre douloureux à la pression ; le malade parle seul ; il répond aux questions avec justesse , mais en bredouillant et comme s’il pleurait. — 5 et 4 • peu de changement; la pommette gauche est d’un rouge foncé; tremblotement des mains plus prononcé ; pouls toujours bisferiens et vibrant ( vingt-quatre sangsues au ventre ). — 5 : le malade se trouve mieux ; il parle seul et demande à manger': la réaction du pouls est moins marquée ; la langue , un peu jaune, est humectée et moins tremblante; les réponses sont exactes , les mouvements plus faciles. — 6, au matin : sommeil tranquille pendant la nuit dernière. — 7 : ses écorchures gênent beaucoup le malade , il ne sait comment se tourner ; l’intelligence est nette ; on sent quelques tressaillements dans les tendons (même prescription ), — 8/. la poitrine est moins embarrassée ; mais la face est plus altérée; assoupissement, œil entr’ouvert. — 9 : point d’amélioration ; urines involontaires ; muscles tremblo-

tants; poitrine moins libre ; râle muqueux, bouillonnant ; prostration. — 10 et 11 : intelligence nette ; enrouement , haleine fétide ; rhume considérable ; peau chaude, sèche et aride. — 12 : pouls toujours fréquent , souple et comme rebondissant ; sueurs au visage ; léger trouble de l’intelligence ; on aperçoit sur le bord de la langue un ulcère profond, produit peut-être par la morsure que le malade s’est faite pendant les mouvements continuels de cet organe et des mâchoires: le ventre est assez souple (trois bouillons). — i3 : sueurs abondantes la nuit dernière, délire tranquille , pommettes colorées; œil animé, sensible à la lumière, langue nette, sèche et pointue ; paroxysme marqué le soir ; eschares plus étendues. — 14 : symptômes de plus en plus alarmants depuis que , malgré les prescriptions d’une diète absolue , on donne chaque jour plusieurs bouillons ; visage pâle , décomposé , tremblotement général ; pouls petit , précipité , réduit à de simples frémissements ; croûtes autour des lèvres , langue rouge et pointue , nouveau paroxysme le soir. Le malade agite sans cesse les mâchoires , se mord les lèvres , délire aussi fort que les premiers jours ; soubresauts continuels dans les tendons; sueurs. — 1 5 , au matin: visage moins injecté qu’hier soir ; rhume très fort ; râle muqueux , ronflement aigu ; douleur sous le téton droit ; le malade n’a la force ni de tousser, ni de cracher; il est très sensible au moindre froid , et frissonne quand on le dé-

couvre; réponses exactes ; tressaillement universel (potion musquée, six gr. ; trois bouillons.) — Le soir : visage de nouveau injecté , humide de sueurs , langue plus rouge , nette et pointue, plus sèche que jamais ; léger assoupissement ; bras étendus sur les côtés du tronc, toujours tremblotants ; délire tranquille ; interrogé comment il se trouve, le malade, pour ainsi dire mourant, répond qu’il est assez bien. — 16, au matin : même état de calme que la veille à la même heure (potion musquée.) Le soir, nouveau paroxysme , mais moins fort que les jours passés; la journée a été aussi moins mauvaise; le délire est toujours calme, bien que l’aspect sévère de la face, le froncement du sourcil, l’injection de l’œil et le tremblement des muscles annoncent une sorte de disposition frénétique (on supprime le bouillon). — 17, au matin: visage pale, assoupissement; si l’on secoue le malade, il ouvre un peu les yeux, les referme, et dit : qu’il est en train de dormir . — Le soir : paroxysme moins prononcé , sueurs du visage moins abondantes. — 18, au matin : amélioration sensible; tressaillements musculaires un peu calmés ; visage plus animé, langue moins sèche ; un silence continuel a succédé au délire loquace (même prescription). — Le soir : retour du paroxysme; diaphorèse générale très abondante; la toux et l’enrouement continuent. — 19, au matin : le visage est encore couvert de grosses gouttes dtsueur ; les eschares sont très larges ; la poi-

trine s’embarrasse de plus en plus ; les forces sont épuisées ; le malade meurt tranquillement à onze heures.

Autopsie cadavérique , vingt-six heures après la

mort.

Habitude extérieure . Cadavre bien conformé, un peu mince; rigidité cadavérique; eschares profondes au sacrum et aux trochanters. — 20 Organes abdominaux. Plusieurs des circonvolutions de l’intestin grêle sont amincies , flasques et comme chiffonnées ; les dernières de l’iléon , recouvertes et cachées par les autres , sont d’une couleur noirâtre ; les intestins sont médiocrement distendus par des gaz. L’estomac , le jéjunum et l’iléon contiennent des matières jaunes , bilieuses ; le gros intestin renferme des matières fécales, jaunâtres, molles , abondantes. La membrane muqueuse de l’estomac, ramollie, est parsemée de quelques ulcérations superficielles , à fond blanchâtre. La membrane muqueuse du duodénum et du jéjunum, teinte en vert par la bile , est partiellement injectée. Dans les circonvolutions flasques et affaissées, il n’existe point d’injection , mais on y trouve plusieurs plaques grisâtres à surface ponctuée et comme chagrinée, d’étendue variable et de figure, en général , elliptique ; la membrane muqueuse de l’iléon , dans sa première portion , ne présente que des arborisations rouges très touffues, et quelques unes des plaques indiquées; mais, dans son autre

moitié, on rencontre, en outre, surtout vers la valvule iléo-cæcale, des ulcères très nombreux, noirs, profonds, dont les bords et la surface sont rouges et qui , en se confondant les uns avec les autres, forment des ulcérations de la largeur de la moitié de la paume de la main. La valvule ellemême, noire et comme charbonnée , est en grande partie détruite par l’inflammation ulcérative. Le cæcum présente également des plaques noires , dont les unes sont ulcérées à leur centre, et dont les autres n’offrent aucune trace d’ulcération. Un simple raclement avec l’ongle suffit pour enlever la membrane muqueuse, qui est comme putréfiée et en détritus. Quelques eschares gangréneuses existent dans le commencement du colon. Dans le reste du gros intestin , la membrane muqueuse est rosée et parsemée d’une infinité de petites élevures dont le centre présente un point noir (follicules développés. ) Les ganglions mésentériques , surtout ceux qui regardent la fin de l’iléon , sont gros , mous, faciles à déchirer, d’un rouge brun. — La vessie est contractée; sa membrane muqueuse est rouge comme si elle eût été trempée dans du sang; il y en a manifestement d’infiltré dans l’épaisseur de ses rides. La rate est volumineuse. Les reins contiennent beaucoup de sang, ainsi que le foie, qui est mou. — 3° Organes circulatoires et respiratoires. Les poumons sont généralement crépitants; leur bord postérieur, siège d’un engorgement considérable , est d’une teinte violacée. La scissure du gauche contient du tissu cellulaire bien organisé, proba-

blement d’ancienne date. Les bronches, gorgées d’abondantes mucosités , ainsi que leurs ramifications, présentent une rougeur foncée. Le péricarde, injecté , contient trois à quatre cuillerées de sérosité; plus volumineux que le poing du sujet, le cœur renferme à peine quelques petits caillots fibrineux; le ventricule gauche, assez robuste, a une capacité presque double de celle qui lui est naturelle et beaucoup plus considérable que celle du droit ; ses colonnes charnues sont vigoureuses ; son tissu est rouge ; les autres cavités du cœur sont dans l’état ordinaire. — 4° Organes encéphaliques. Les méninges sont injectées, rouges, fsurtout à gauche ; il existe une certaine quantité de sérosité à la base du crâne et dans les ventricules. La substance cérébrale est d’une bonne consistance (1).

(i) Il est remarquable que chez ce sujet la fièvre et les autre» symptômes s’exacerbaient le matin et se calmaient le soir , pendant les premiers jours : mais, plus tard, le paroxysme, comme cela est ordinaire , se manifesta chaque soir. Nous eûmes , pendant quelque temps , l’espoir de sauver le malade. D’après les altérations nombreuses que le cadavre nous a présentées , la mort ne doit pas nous étonner ; la guérison eût été pour ainsi dire un miracle thérapeutique . Il est juste de dire qu’au milieu des altérations pathologiques trouvées sur divers organes, celles du système digestif étaient prédominantes; mais on n’en doit pas moins tenir compte de toutes les autres. Il n’est pas douteux que les plaques noires que j’ai décrites avec détail étaient une véritable gangrène de la membrane muqueuse intestinale. Quelques personnes pensent , à tort, que la gangrène des intestins est très rare : c’est pour cette raison que j’ai insisté sur la description des caractères anatomi-

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