‹ Traité clinique et expérimental des fièvres dites essentiellesChapitre 22 sur 113 · Deuxieme expérience. Le ier décembre · texte numérisé non relu

Deuxieme expérience. Le ier décembre

à onze heures et quelques minutes , je fis prendre environ trois grains d’émétique à un chien vieux, mais fort, gras et vigoureux. Bientôt il survient des vomissements et des selles, le pouls s’accélère et l’animal refuse les aliments et les boissons; les selles d’une odeur spermatique , pultaeées, blanchâtres, contiennent des portions de ténia. — Le lendemain, à dix heures trois quarts, il refuse les aliments et paraît cependant moins malade que la veiiie. Je lui fais prendre trois à quatre grains d’émétique et je lui lie la gueule. Il survient des selles fétides , les unes gélatiniformes , analogues à de la raclure de chair; les autres liquides, jaunes, bilieuses, mêlées de sang. La ligature s’étant détachée, l’animal vomit des mar tières glaireuses, écumeuses ; à huit heures du soir, fièvre, refus des aliments. (Trois nouveaux grains d’émétique). Selles sanguinolentes, abattement extrême. A dix heures, prostration , regard triste, fixe, hébété, pouls très précipité, à peine sensible , gémissements sourds , par intervalles

mort dans la nuit. — Je fis l’ouverture, le lendemain, à dix heures et demie; j’observai les mêmes altérations que chez le chien précédent , si ce n’est que la rougeur de la membrane muqueuse des intestins était un peu moins foncée.

45. Troisième expérience. Le 26 novembre 1826* à dix heures du matin, j’ai fait avaler â un chien

de petite taille , cinq à six grains d’émétique , et je lui ai lié la gueule; environ une heure après, efforts violents et répétés de vomissement et de défécation, salive écumeuse à la gueule, selles glaireuses, gélatiniformes , contenant des portions de ténia; tristesse, anxiété, fièvre, respiration profonde, plaintive ; prostration extrême à la suite des contractions générales que déterminent les envies de vomir. A deux heures après midi, je trouvai l’animal mort. Je l’ouvris presque immédiatement après. — Estomac contracté , contenant une bile écumeuse : sa membrane muqueuse, parsemée d’innombrables rugosités , est d’un rouge vineux dans toute son étendue. Celle du duodénum est d’un rouge plus vif et admirablement injectée : cet intestin contient de la bile, ainsi que le reste du canal digestif , qui partage, mais à un degré moins prononcé, la rougeur du duodénum. Vers le milieu de l’intestin grêle se remarquent les traces de deux anciennes ulcérations , et sur la fin de l’iléon une plaque ovalaire, semblable à celle que l’on rencontre chez les sujets qui succombent aux gastro-entérites adynamiques. Rougeur et injection sensibles de la membrane interne des oreillettes.

4 6. Quatrième expérience. Le 29 novembre 1825 , à neuf heures du matin, j’ai fait avaler environ quatre grains d’émétique dissous dans une once d’eau , à un chien vigoureux et de moyenne taille, et je lui ai lié la gueule ; bientôt après, efforts de vomissement, tristesse, anxiété, abattement, chaleur de la peau, fréquence du pouls ; à deux heures ,

l'accélération des battements du cœur est extrême, et ils sont si faibles qu’on les distingue à peine; prostration, gémissements plaintifs. L’animal 11e tarde pas à tomber dans une adynamie complète ; il ne peut plus se soutenir, sa respiration se ralentit, et il meurt sur les cinq heures du soir, après avoir poussé des gémissements plaintifs. Je l’ouvris le lendemain à onze heures. — Estomac aminci dans sa portion splénique, où l’on remarque des élévations granuleuses grisâtres , qui ne sont autre chose que des follicules développés , et quelques taches rouges, semblables à des ecchymoses; la membrane muqueuse est ridée et d’un rouge vineux dans la région pylorique ; la surface interne du duodénum est d’un rouge fleurs de pêcher, et parsemée d’ulcérations superficielles dont le fond et les bords ne sont point injectés; de semblables ulcérations existent dans le reste de l’intestin grêle , qui est généralement blanc , et injecté dans quelques points seulement; gros intestin, sans rougeur et sain ; poumons rouges et ecchymosés à leur base ; le droit, en état de splénisation commençante, et infiltré de sang; membrane bronchique rosée ; rougeur légère et injection de la membrane interne des oreillettes.

Les expériences précédentes me semblent confirmer pleinement les résultats fournis par l’observation clinique; elles nous prouvent en effet, qu’une irritation gastro-intestinale, provoquée artificiellement chez les animaux, produit des symptômes qui ont la plus grande ressemblance avec ceux qui sont

assignés par les auteurs à la fièvre bileuse ou méningo-gastrique. On sent assez d'ailleurs qu'il n’est pas possible qu’il existe entre les uns et les autres une identité parfaite. Dans les expériences que je viens de rapporter, nous n'avons point observé, jen conviens, cel appareil de symptômes qui constitue la fièvre bilieuse grave , putride ou adynamique des auteurs. La maladie artificielle que nous avons développée, caractérisée par une marche fougueuse et précipitée, semble avoir affecté cette forme effrayante de la fièvre bilieuse que les auteurs ont signalée sous le nom de choiera morbus, et qui entraîne souvent la perte des malades dans l’espace de quelques jours, ou même de quelques heures. 11 serait curieux de savoir si, en suivant une marche plus lente, l’inflammation gastro-intestinale, provoquée chez les animaux, présenterait cette nuance de fièvre bilieuse dont les observations rapportées plus haut nous ont offert des exemples , et qui , comme nous venons de le dire , est désignée sous le nom de lièvre bilieuse grave , fièvre bilieuse putride ou adynamique. Or, c’est précisément la forme que nous observerons dans l'expérience suivante , expérience qui, sous ce rapport, me paraît digne du plus haut intérêt.

47. Cinquième expérience. Le 28 novembre 1825, à dix heures du matin , je fis avaler trois grains d’émétique , dissous dans une petite quantité d’eau, à un jeune chien , de grande taille et vigoureux , et je lui liai la gueule, pour empêcher le vomisse-

ment. Pendant les sept heures suivantes, ranimai, abattu, pouvant à peine se soutenir sur ses pattes , reste couché sur sa paille ; il est en proie à de violents efforts de vomissement; son pouls, d’abord irrégulier, ralenti, devient fort et fréquent; sa peau est chaude, la fièvre très prononcé ; il pousse des gémissements plaintifs. La respiration se fait bien entendre dans toute l’étendue de la poitrine. A cinq heures du soir , j’enlève la ligature de la gueule. Les efforts de vomissement se renouvellent, et ils sont suivis de l’expulsion d’une petite quantité de matières glaireuses, aqueuses, assez analogues à de la salive ou au suc pancréatique. A onze heures , on lui présente de l’eau et des aliments; il refuse ceux-ci; mais il boit avec une grande avidité ; il se couche ensuite , continue à gémir , et à faire des efforts pour vomir. A minuit , il essaie de manger. — Le lendemain 29, les efforts de vomissement n’existent plus ; les battements du cœur sont encore forts et fréquents, la peau chaude ; mais du reste l’animal ne paraît pas très malade. A neuf heures, je lui fais avaler trois nouveaux grains d’émétique, et je lui lie la gueule. Bientôt après , efforts de vomissement , selles fréquentes , anxiété, abattement extrême, gémissements. A midi et demi, j’ôte la ligature : l’animal vomit un liquide écumeux , et continue d’aller fréquemment à la selle; les battements du cœur sont très précipités, mais faibles, la prostration est considérable; l’animal boit avec la même avidité; le soir, fièvre ardente, plaintes.

continuelles, abattement. — Le 5o, au matin, l’animal reste couché, il est moins triste; il a sensiblement maigri; la fièvre s’est un peu calmée. A huit heures et demie, il avale deux nouveaux grains d’émétique que je lui présente dans deux cuillerées de lait ; vomissements de la même matière que la veille; fièvre, prostration, petitesse et fréquence extrêmes du pouls, selles liquides, jaunâtres, ensanglantées , fétides ; l’animal n’est plus sensible aux caresses. — ier décembre : corps sale, exhalant une odeur infecte; tristesse, abattement et stupeur plus prononcés; œil cave; l’animal refuse avec une sorte d’horreur les aliments qu’on lui présente, et mange seulement un peu de sucre; il reste dans sa niche , immobile, se soutenant à peine sur ses pattes , chancelant comme s’il était ivre. Le soir, à six heures, on lui donne des os , et environ un quart de viande crue de mouton qu’il dévore en un instant; quelques moments après, sonmalaise paraît augmenter. — 2 décembre: il exhale une odeur des plus fétides , ne marche qu’en chancelant, se relève difficilement, et pousse des soupirs plaintifs, quand on le force à sortir de sa niche; la fièvre et l’adynamie persistent, les yeux sont chassieux ; la maigreur fait des progrès. A dix heures : il mange de la pâtée dans laquelle j’avais mis trois à quatre grains d’émétique; dans la journée, il ne survient pas de vomissement, ou s’il en est survenu , je ne m’en suis pas aperçu. A six heures du soir : assoupissement , ah de stupidité et d’indifférence; aucun signe de douleur,

même à la pression du ventre; pouls très fréquent et petit; respiration ronflante, par intervalles; sortes de soubresauts dans les membres; en un mot, son état est tout-à-fait comparable à celui des individus affectés de typhus ou de fièvre adyna mique ou putride. — Le 3, au matin : lèvres sèches, croûteuses, rougeur de la membrane buccale, pouls précipité, très faible; fétidité extrême , gémissements plaintifs , prostration. Je lui fais avaler trois nouveaux grains d’émétique dans une petite quantité d’eau. Quelques minutes après, les vomissements se déclarent; ils se répètent fréquemment et ne s’opèrent qu’avec de grands efforts ; l’animal 11e vomit que des matières filantes , glaireuses , rendues écumeuses par l’air qu’il avale avant de les expulser; selle d’un jaune-marron , en grande partie solide, gémissements plaintifs; abattement profond. Nouveaux vomissements et plusieurs selles sanguinolentes, dysentériques dans la journée. Enfin, sur les cinq heures du soir, il meurt, après avoir poussé quelques hurlements.

Autopsie cadavérique , le 4? à onze heures du matin.

Lividité de la membrane muqueuse buccale ; ulcères aphtheux et comme chancreux dans la portion inférieure de la membrane interne de l’œsophage; inflammation générale du canal digestif avec rougeur vive , teinte verdâtre et injection des capillaires et des branches qui les fournissent ; injection apparente à l’extérieur comme à l’intérieur; membrane muqueuse gastrique parsemée d’ul-

cères aphtheux, plus nombreux dans la région splénique, plus étendus dans la région pylorique. De semblables ulcères existent dans le duodénum et les intestins grêles , lesquels offrent en outre des plaques ovalaires, à surface pointillée de noir ; c est vers la fin de l’iléon que la désorganisation est la plus profonde. La membrane muqueuse du gros intestin est très rouge, mais non ulcérée. Le canal intestinal, d’ailleurs, contenait une assez grande quantité de bile, des matières pultacées , analogues à de la bouillie et des vers. Rougeur cuivreuse de la membrane interne de l’oreillette droite, et surtout de la valvule tricuspide , autour de laquelle existe une injection capillaire , ainsi qu’à la surface même du ventriculecorrespondant ; rougeur des valvules de l’artère pulmonaire: membrane interne de l’oreillette gauche , d’une teinte d’un brun marron, plutôt que d’un rouge vif; veine cave et veine porte , d’un rouge grisâtre; poumons rosés, assez sains, ainsi que les bronches et leurs ramifications.

48. L’animal qui fait le sujet de cette expérience, au lieu de succomber, comme les précédents , le premier ou le second jour de la maladie, a vécu pendant six jours. Outre les symptômes purement bilieux ou gastriques , il nous a présenté le tableau des phénomènes putrides ou adynamiques, que nous avions observés chez les malades dont nous avons rapporté l’histoire. Mais la maladie dont cet animal a été affecté ne ressemble pas à celle des malades en question, sous le seul rapport des sym-

ptômes, elle lui ressemble exactement encore sous le rapport des altérations organiques. Cette double ressemblance est une circonstance extrêmement remarquable et confirme, d’une manière pour ainsi dire admirable, l’opinion que nous avons émise sur la nature de la fièvre bilieuse ou méningogastrique. Cette opinion nous paraît rigoureusement démontrée par les observations , les expériences et les raisonnements qui précèdent. Cependant , pour ne négliger aucun genre de preuves dans une question de cette importance , nous allons examiner maintenant si la thérapeutique ne dépo. sera pas aussi en sa faveur. Il est bien clair que si la méthode antiphlogistique est celle qui convient à la fièvre dite méningo-gastrique , on doit en conclure que cette maladie est de nature inflammatoire ; car , ainsi que l’a dit le divin vieillard : naturam morborum ostendit curatio. J’espère que les observations suivantes, choisies entre un très grand nombre d’autres que j’ai recueillies, viendront à l’appui de tout ce que nous avons avancé jusqu’ici.

Page 1