OBSERVATION XII
Fièvre bilieuse ou méningo-gastrique, de forme cholérique , guérie par la méthode antiphlogistique.
5o. Gilet (Jean-Marie) , âgé de vingt-deuxans, maçon, blond , d’un tempérament sanguin , vigoureux, exposé à des alternatives fréquentes de chaud et de froid, était malade depuis huit jours, lorsqu’il fut reçu à l’hôpital Cochin, le 19 octobre 1822. Ce jeune homme venait, dit-il , de manger des poires et des pommes cuites, lorsqu’il ressentit tout-àeoup un violent frisson qui l’obligea de se mettre au lit. Aussitôt des vomissements se déclarent , et se répètent coup sur coup , accompagnés d’un dévoiement continuel : dans la nuit qui précéda son entrée à l’hôpital , le malade avait eu cinq à six selles. Le matin , avant son arrivée , il avait vomi une grande quantité de bile. On observait d’ailleurs les symptômes suivants : abattement, brisement des forces ; céphalalgie ; langue sèche , blanchâtre; bouche amère, anorexie, soif vive; douleur dans l’abdomen, et particulièrement dans l’hypochondre droit; pouls fréquent, dur et peu développé. (Application de quarante sangsues à l’anus (1), diète, eau de gomme.) Le malade ne va pas une
(1) La veille, dix sangsues avaient été appliquées, sans succès , sur le ventre.
seule fois à la selle dans la journée, mais il éprouve encore des vomissements bilieux qui le fatiguent prodigieusement. Point de selles et vomissements moins fréquents la nuit suivante; il s’expose au froid. — Le 20 : le malade dit souffrir dans les deux côtés de la poitrine, où l’on entend une sorte de crépitement ; du reste la percussion est parfaitement sonore ; malaise , visage triste , abattu; pouls comme hier; point de vomissements ni de selles. (Eau gomm., trois bouillons). Le soir, amélioration sensible; le pouls s’est relevé. — Le 21 : cessation définitive des vomissements et du dévoiement ; le malade éprouve de la toux, sans expectoration; un très léger râle crépitant se fait entendre à la partie inférieure de lapoitrine.(Saignéedu bras.) Le malade s’étant trouvé mal pendant l’opération , on ne retire que deux palettes de sang. Ce liquide ne présente pas la couenne dite inflammatoire. Le soir : la douleur des côtés est presque nulle, et le malade se trouve très bien. — Le 22: crachats muqueux, légèrement striés de sang; teinte jaunâtre du visage et surtout de la conjonctive; point de selles ni de vomissements. (Trois bouillons, potage.)
— Les 20 et 24 : point de fièvre , retour des forces, visage encoreun peu jaune. (Quart d’aliments.) — Le 25 : le malade est convalescent; il se trouve parfaitement bien et se promène : sa digestion est bonne.
— Le 26 : il sort de l’hôpital complètement guéri.
Cette observation nous offre l’exemple d’une
fièvre dite bilieuse, guérie avec une extrême rapidité par Tapplication des sangsues et parla diète.
Dans l’observation qui suit, la guérison a été bien plus lente , et la maladie beaucoup plus rebelle. Il est vrai que le traitement fut peut-être trop peu énergique.
OBSERVATIQJN XIII.
Fièvre dite bilieuse, ou méningo-gaslrique, guérie par le régime nnliphlogistique.
5i. Basselard (Julie), âgée de vingt-six ans, blonde , bien constituée , accouchée depuis un mois, était malade depuis cinq à six jours, lorsqu’elle fut reçue à l’hôpital Gocliin , le 2 5 octobre 1822. La maladie débuta par des frissons dans les membies; ensuite céphalalgie, perte d’appétit, soif, fièvre. Le jour de l’entrée, nous observâmes les symptômes suivants : langue rouge sur les bords, recouverte dans son milieu d’une couche limoneuse, d’un jaune blanchâtre; nausées fréquentes, dévoiement; douleur dans le ventre, surtout à la région épigastrique; sentiment de chaleur intérieure; peau chaude; pouls fréquent, petit, facile à déprimer; abattement; parfois syncope ; alternatives de sueurs et de frissons pendant la nuit; respiration libre et facile. (Immédiatement après l’entrée, vingt -cinq sangsues à l’épigastre ; diète , eau gommeuse. ) Le soir , cessation de la céphalalgie et de la douleur épigastrique ; développement du pouls. — Le 26 : amélioration très grande. (Trois bouillons^gommeédulc.) — Le 27 : la malade se plaint d’être faible et de n’avoir point d’appétit ; la langue est rouge et sèche ,
le visage animé, la fièvre très vive. (Comme la malade nourrit son enfant, on lui permet un peu de lait.) — Le 28: dévoiement très fort. (Quinze sangsues au siège, trois bouillons. ) — Le 29 : la fièvre persiste. —Le 3o: coucher en supination, réponses lentes ; lèvres légèrement encroûtées ; air detonnement; délire loquace, plaintes continuelles ; hoquet, dévoiement moins fort. (On lui retire enfin son enfant. ) — Le 3 1 : fièvre, gonflement douloureux des seins, peau sudorale , réponses plus faciles. — Le ier novembre : elle 11e se plaint que du dévoiement ; elle adormiles trois jours suivants; cessation du hoquet, langue humectée, dévoiement moindre, prostration ; pouls toujours fébrile, moins développé; seins moins gonflés , visage maigre, nez effilé. (Eau gomm., décoction blanche, trois bouillons.) — Les 5 , 6 et 7 : le dévoiement a complètement cessé, la fièvre est peu marquée; la malade , de mauvaise humeur, demande instamment des aliments. (Trois bouillons. ) — Les 9, 10 et 1 1 : le dévoiement revient un peu ; la langue est rouge, sèche, la fièvre plus marquée. (Même prescription.) — - Le 14 : tristesse, désir plus vif des aliments. (Bouillons , soupe , potage. ) — Le 1 5 : selles avec ténesme. (Lavement, graine de lin et pavot.) — Le 16 : cessation du ténesme, fièvre très légère, langue toujours rouge, sèche et rugueuse. (Même prescription). — Le 17 : bien. Dans la nuit, elle se lève et marche les pieds nus dans la salle. — Le 18 :toux, douleur dans le côté gauche. (Trois bouillons, deuxpotages.) —Le 19 : répugnance très forte pour le bouillon ,
depuis Lier quelle l’a vomi. (Potage. ) — Le 21 : cessation de la toux et de la douleur de côté , nausées après avoir pris du bouillon. — Le 22 : bien. — Le 25 : sorte de rechute , vomissements d’un liquide verdâtre, et des boissons; face tiraillée, triste ; abattement , pouls très fréquent et faible. — Les deux jours suivants : persistance des vomissements; intermittences nombreuses du pouls. Pendant les derniers jours de novembre , la malade vomit toutes les tisanes; on lui donne de l’eau fraîche , elle la vomit également par intervalles , mais pas toujours ; ses traits expriment de plus en plus la tristesse et le découragement; les intermittences du pouls continuent. La malade ayant demandé avec instance un œuf frais, on le lui permit; mais elle le vomit presque aussitôt après l’avoir pris. (Lim. tartar. , eau pure.) — Dans les premiers jours de décembre, le pouls recouvre sa régularité ; il bat environ quatre-vingt-dix fois par minute. La malade prend un peu de lait , sans le vomir ; l’eau de réglisse n’est pas rejetée non plus. — Le 7 décembre : retour de l’intermittence du pouls ; langue toujours rouge; quelques vomissements. — Les trois jours suivants : point de vomissements, pouls régulier; visage moins contracté; maigreur extrême. (Une tasse de lait, matin et soir. ) — Les 10 et 1 1 : pouls très petit, mais régulier; pas de vomissement, même du bouillon dont on reprend l’usage ; visage moins triste ; désir de vin et de viande. Nous commençons à concevoir l’espérance d’une guérison , que nous avions si souvent regardée
comme impossible. — Le 12: la convalescence est confirmée; la malade boit un peu de vin coupé , et mange du pain, sans vomir; son sommeil estbon. — Les jours suivants : elle s’enrhume légèrement, cependant elle mange le quart d’aliments; elle se lève; son visage se remplit et commence à s’arrondir; les vomissements ne reviennent point. Sur la fin de décembre , l’embonpoint est en partie revenu ; le visage est plein et coloré ; la fièvre est depuis long-temps tout-à* fait dissipée. Cependant la malade reste à l’hôpital jusqu’au 27 janvier, qu’elle sort en très bonne santé.
Jamais malade ne nous a donné de plus sérieuses et de plus justes inquiétudes que le sujet de l’observation que l’on vient de lire. Nous aurions pu recourir à de nouvelles applications de sangsues , en réfléchissant au soulagement presque instantané que îa malade avait retiré de la première. Mais nous fûmes effrayés par l’extrême faiblesse de la malade , et nous ne pensions pas d’ailleurs que l’art fût capable de la sauver. Nous ne perdrons jamais le souvenir de cette cure inespérée, et qui nous offre un exemple si remarquable de toutes les ressources de la nature.