OBSERVATION XVIII
Vingt-quatre ans. Fièvre putride ou adynamique. — Mort le sixième jour après l’entrée. — Inflammation ulcéreuse de la membrane muqueuse gastro-intestinale; gonflement inflammatoire des ganglions mésentériques. — Cœur flasque, rougeur de ses valvules et de la membrane interne de l’aorte.
79. Grasse (Louis-François), âgé de vingt-quatre ans, porteur d’eau, habitant Paris depuis peu de temps, d’un tempérament sanguin -bilieux , brun , grand et bien proportionné , ayant les chairs fermes, d’un embonpoint graisseux médiocre, était indisposé depuis un mois, et alité depuis trois jours , lorsqu’il fut apporté à l’hôpital Cochin, le î/j. juillet 1822. La maladie avait commencé, sans cause déterminante connue , par un grand dévoiement. La veille de son entrée à l’hôpital , 011 lui avait appliqué vingt sangsues sur le ventre; il avait eu des vomissements bilieux, verdâtres , amers. Le jour même où il fut admis dans nos salles , il nous offrit l’état suivant : fièvre des plus vives, abattement, décubitus et supination ; céphalalgie , langue rouge comme si elle était écorchée , soif ardente, anorexie , douleur à la gorge ; respiration haute ; fréquente, suspirieuse. (Eau gomm. édulc., diète.) — Le i5 : stupeur, langue et bouche sèches , adhérentes entre elles par une viscosité filante; le malade répond précipitamment , mais du bout des lèvres et en bredouillant; anhélation , respiration demiconvulsive , ronflement sonore dans toute la partie
fièvres putrides.
antérieure du thorax, léger râle crépitant et sons aigus à gauche , où le malade éprouve de la douleur. (Vingt-cinq sangsues à l’épigastre.) — Le 1 6 : prostration profonde, visage abattu, étonné; œil à demi ouvert, point de délire, sueurs abondantes ; le pouls bat cent quarante fois par minute ; ses pulsations précipitées, molles, effleurent le doigt plutôt qu elles ne le frappent; respiration haute et précipitée; le côté gauche rend un son clair, et cependant la respiration s’y entend très peu, ainsi que dans le côté droit. (Quarante sangsues à l’épigastre et au côté gauche de la poitrine. ) A dix heures du soir: fièvre des plus violentes; la respiration est si précipitée que le malade n’a ni le temps, ni la force de parler; toutes les facultés semblent absorbées par la maladie ; il tire encore îalangue, ou plutôt il ouvre la bouche pour la montrer , car il la porte à peine entre ses dents, l’oublie en quelque sorte et la retire lentement, long-temps après l’avoir montrée; il est dans un état d’angoisse extrême; insomnie. — Le 17 au matin, point d’amélioration; état désespéré. (Vingt sangsues au côté gauche. ) — Le soir : agitation ; délire depuis le matin à dix heures; hoquet, dilatation des ailes du nez et soulèvement des joues pendant la respiration; langue rouge, sèche, dure, racornie et comme grillée ; les sueurs continuent. A dix heures du soir: earphologie; nulles réponses ; impossibilité de la déglutition , prostation si grande que le malade ne peut tousser ni cracher. — Le 18: délire, anxiété; le malade fait des efforts pour
FIÈVRES PUTRIDES
sortir du lit, en sorte quon est obligé de le lier; il balbutie et parle comme une personne à demi endormie, sans ouvrir presque la bouche; tout son corps est couvert de sueurs. Le 19 à trois heures du matin , mort.
Autopsie cadavérique j vingt-six heures après la
mort.
Habitude extérieure. — Pâleur, rigidité cadavérique , cadavre d’un jeune homme vigoureux, ayant les muscles bien développés et conservant encore assez d’embonpoint. — 20 Organes respiratoires et circulatoires. En ouvrant l’un et l’autre côté de la poitrine, un gaz s’est échappé avec sifflement. (Cette circonstance explique pourquoi la percussion donnait un son clair, bien qu’on n’entendîtpas la respiration. ) La plèvre pulmonaire est d’un rouge foncé, excepté au bord antérieur des poumons, où elle et srosée; les gouttières thorachiques contiennent un liquide rouge, analogue à du sang délayé dans une petite quantité d’ëau ; des adhérences celluleuses, molles, existent dans les scissures pulmonaires et entre les plèvres pulmonaire, costale et diaphragmatique. Les trois quarts postérieurs des poumons offrent un tissu rouge brun , d’où il ne s’écoule pas de sang par l’incision, et qui est encore un peu crépitant. Les bronches et leurs divisions contiennent peu de mucosité ; leur membrane muqueuse offre une teinte violacée; le cœur est flasque > affaissé , presque vide ; ses valvules sont d'un rouge brun ; la face interne de l'aorte est
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rosée. — 3° Organes abdominaux . Le péritoine contient un peu de sérosité brunâtre; les intestins sont énormément distendus par des gaz. Dans la moitié gauchede l’estomac, lamembranemuqueuse offre une rougeur foncée générale , sur laquelle se rencontrent des plaques d’un rouge plus foncé , comme si elles étaient dues à une infiltration sanguine; les réseaux capillaires sont admirablement injectés ; cette moitié de l’estomac est séparée de l’autre par une ligne de démarcation , où la rougeur est à peine marquée; dans la moitié droite , la membrane muqueuse présente un fond grisâtre, sillonné de quelques lignes rosées. Les follicules du duodénum sont très développés ; quelques uns ont la grosseur d’un petit grain de chènevis; le jéjunum est sain; la membrane muqueuse de l’iléon , dans toute son étendue, est parsemée d’innombrables ulcérations elliptiques, dont plusieurs ont un pouce et demi de diamètre; et de plaques, dont le fond boursouflé, fongueux , se déchire par le râclement, d’un rouge brun, s’élevant au-dessus du niveau de la membrane muqueuse; tous les follicules sont développés comme ceux du duodénum. L’altération augmente en approchant du cæcum , et la membrane devient de plus en plus épaisse, rouge et injectée : à la fin de l’iléon elle est d’un tissu comme cancéreux; ce n’est que dans les dernières circonvolutions de l’iléon que la rougeur de la membrane muqueuse est très prononcée. La membrane interne du cæcum est exempte d'ulcères ; ses follicules sont très dévelop-
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pés; elle est injectée et d une couleur verdâtre, qui s’affaiblit dans le colon où la rougeur, l’injection et le développement des follicules vont au contraire en augmentant: ces follicules, en quelque sorte tuberculeux, pisiformes, existent jusqu’à la fin du rectum et donnent à la membrane un aspect très remarquable : leur couleur est d’un blanc rosé. Les ganglionsmésentériques,pourla plupart du volume d’une amande, ramollis, faciles à déchirer, sont d’un rouge lie de vin. Le péritoine, généralement injecté, l’est plus particulièrement aux points correspondants aux ulcérations intestinales. La langue, si rouge pendant la vie , est très pâle. La rate est volumineuse. La vessie est presque vide. — Organes encéphaliques. Le cuir chevelu est infiltré de sang ;la pie-mère et l’arachnoïde sont vivement injectées; les ventricules latéraux contiennent un peu de sérosité rouge ; la substance cérébrale est ferme; la surface des incisions qu’on y pratique ' se couvre de gouttelettes de sang très nombreuses.
O BSE RVATION XIX.
Vingt-un ans. Fièvre dite putride ou adynamique. — Mort le deuxième jour après l’entrée. — Inflammation gangréneuseet ulcéreuse de la membrane muqueuse gastro-intestinale; développement de ses follicules; gonflement inflammatoire des ganglions mésentériques.
8o. Léopold (Claude), âgé de vingt-un ans, relieur , Italien , d’une constitution athlétique , très développé , de la taille de cinq pieds huit pouces , d’un tempérament sanguin , cheveux
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bruns, d’un caractère doux, assez gai, habite Paris depuis un an , et est en proie à des chagrins domestiques ; sa nourriture ordinaire est du pain bis et de l’eau. Dans les premiers jours de juin, il but environ un litre d’eau froide , au moment où son corps était baigné de sueurs. Dès le lendemain , 5 juin, Léopold se sentit indisposé, éprouva de la douleur à l’épigastre, avec sentiment de lassitude dans les membres, céphalalgie, malaise général; il conserva néanmoins un peu d’appétit et resta à peu près dans le même état jusqu’au 10 , époque à laquelle la maladie éclata avec plus de violence. Alors, céphalalgie sus-orbitaire , insomnie, prostration subite des forces , décubitus sur le dos , abattement, léger assoupissement, soif peu vive, fonctions intellectuelles affaiblies, réponses lentes et embarrassées , diarrhée très abondante avec douleur dans le ventre. — Le 1 2 : les symptômes prennent une nouvelle intensité; altération profonde des facultés intellectuelles, délire, loquacité. — Enfin le 14, le malade, transporté à l’hôpital Cocliin, nous présente les symptômes suivants : prostration, abattement et affaissement extrêmes, assoupissement continuel qu’il est impossible de dissiper, en agitant et même en pinçant le malade ; visage abattu , pommettes colorées d’un rouge livide, décubitus sur le dos , haleine fétide , langue humide , recouverte dans son milieu d’une couche blanchâtre, limoneuse, rouge à sa circonférence; le malade rejette les boissons introduites dans la bouche, ce qui semble dû à ce que la déglutition
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est devenue impossible; la peau du front et de l’abdomen est très chaude, elle est comme brûlante ; la pression exercée sur le ventre semble développer une vive douleur qui se peint aussitôt sur la physionomie du malade ; déjections alvines et urinaires involontaires ; les premières sont liquides, jaunâtres, extrêmement fétides; le ventre est légèrement ballonné , sa percussion produit un son très clair ; nulle réponse aux questions ; pouls petit, précipité, comme tremblotant; peau chaude; toux peu fréquente. ( Eau gommeuse édulcorée , trente sangsues sur la région épigastrique. ) Cependant, vers le soir, pas de soulagement sensible. Dans la nuit , le malade est très agité ; il s’est levé ; on a été obligé de l’attacher. — Le i5, au matin : abattement et assoupissement profonds comme la veille ; yeux à demi ouverts , rouges et injectés, surtout le droit ; mouvements convulsifs des lèvres ; pression abdominale douloureuse, selles involontaires, fétides; le malade peut avaler quelques cuillerées de tisane. ( A neuf heures du matin on applique de nouveau trente sangsues à l’épigastre.) Sur les quatre heures du soir : exacerbation notable ; poitrine et tête couvertes de sueurs froides, ramassées en gouttelettes ; pouls petit, faisant éprouver au doigt qui le tâte la même sensation qu’une corde agitée d’oscillations molles, dont les intervalles seraient à peine distincts. Les battements du cœur, sans énergie, ressemblent à de simples frémissements. Le malade pousse quelques gémissements sourds ; la bouche est entr’ou-
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verte; la respiration fréquente, anhéleuse , est comme convulsive. A cinq heures du soir : visage pâle et comme décomposé, résolution des membres , pouls frémissant, à peine sensible à gauche ; le cœur, sur le point de mourir, se débat pour ainsi dire, et n’offre plus que des battements désordonnés, au milieu desquels l'auscultation fait entendre le bruit d’un liquide agité , une sorte de fluctuation et de claquement différent de celui des oreillettes. Le corps est couvert de sueur froide : l’agonie commence.... La mort arrive en effet, à six heures du soir.
Autopsie cadavérique , quinze heures après la
mort .
i° Habitude extérieure. — Cadavre bien conformé, long, épais; rigidité cadavérique très forte. La peau sur laquelle repose le cadavre est d’un rouge foncé; le tissu des muscles est d’un rouge brun , onctueux au toucher. — 2° Organes abdominaux. La membrane muqueuse de l’estomac présente une rougeur générale , dont l’intensité va en augmentant du pylore vers la région splénique , où elle est foncée et entremêlée de sillons verdâtres ; là , la membrane est considérablement injectée , épaissie et prête à passer à l’état gangréneux. Le duodénum et le jujénum contiennent une grande quantité de bile d’un jaune foncé; leur muqueuse est d’ailleurs saine ; mais la membrane muqueuse de l’iléon offre à son commencement une teinte rosée , dont l’intensité est d’autant plus
FIÈVRES PUTRIDES
grande qu’on approche davantage de la fin de cet intestin. Elle est parsemée de granulations grisâtres. plus nombreuses aussi vers la fin de l’iléon, où l’injection est très abondante et la désorganisation pour ainsi dire effroyable. Les surfaces d’ou s’élèvent ces granulations, en forme d’excroissances, sont rouges, et dans quelques points on trouve des plaques, de la largeur d’une pièce de dix sous, formant un léger relief. Dans une grande étendue , on trouve des ulcérations de grandeur différente. La°valvule iléo-cæcale est rouge et très épaissie; la membrane muqueuse du cæcum, généralement rouge aussi, présente une infinité d’élévations pustuleuses , d’un rouge plus foncé encore ; quand on les presse, elles rendent par leur sommet une matière pultacée, et se transforment en un véritable ulcère ; la rougeur et les élévations indiquées se rencontrent dans toute l’étendue du colon. Les ganglions mésentériques qui correspondent aux anses intestinales enflammées sont très développés et présentent une rougeur et une injection remarquables. — 3° Organes respiratoires et circulatoires. Le poumon droit adhère à la plèvre costale par quelques brides celluleuses ; sa surface est d’un rouge foncé; son tissu gorgé de sang, en état de splénisation, est très facile à déchirer ; la membrane muqueuse des bronches de ce côté est rouge et recouverte d’une mucosité sanguinolente ; le poumon gauche est sain ; les bronches de ce côté sont un peu rouges. Le cœur et l’aorte contiennent une grande quantité de
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sang, formant dans le ventricule droit des caillots fibrineux blancs. — 4° Organes encéphaliques. Le sac arachnoïdien et les ventricules contiennent un peu de sérosité; à la surface des ventricules latéraux, se dessinent fortement des vaisseaux nombreux, injectés ; les méninges sont gorgées de sang ; la substance cérébrale est ferme.