OBSERVATION XXVI
Trente-six ans. Fièvre dite putride ou adynamique, à la suite d’engelures tombées en gangrène. — Mort le vingtcinquième jour. — Inflammation ulcéreuse de la membrane interne des veines du bras; matière purulente dans ces vaisseaux ; inflammation de la membrane interne du cœur
101. Madame D*** , âgée de trente-six ans, était sujette tous les hivers à des engelures aux mains , qui la faisaient beaucoup souffrir, et qui disparaissaient d’elles- mêmes lorsque les grands froids venaient à cesser. Le 18 décembre 1799, cette dame éprouvait de si vives souffrances , qu’elle se détermina à envoyer chercher M. Ribes. La main gauche était sur le point de tomber en gangrène : les veines céphalique, médiane , radiales antérieure et postérieure, étaient très dilatées ; et , dans toute leur étendue , ainsi que dans leurs divisions , elles étaient remplies par un sang qui, à travers la peau, paraissait très noir; le moindre attouchement faisait jeter les hauts cris à la malade ; l’avant-bras était légèrement fléchi ; il était enflé , ainsi que la main, et d’un rouge obscur; dans l’intervalle des veines, on voyait des plaques analogues à des infiltrations scorbutiques ; langue plutôt pâle que rouge; peu d’appétit; soif très modérée; pouls souple et calme dans la journée , un peu dur et plus fréquent le soir. Le membre fut enveloppé avec un linge enduit de styrax , et l’on prescrivit une décoction de quinquina (un gros dans une
FIÈVRES PUTRIDES
pinte d’eau), ainsi qu’une petite quantité de vin antiscorbutique. Ce traitement fut continué jusqu’au a5 décembre. — Le 26 : profonde tristesse ; douleurs violentes ; pouls fréquent et dur. (Saignée de deux palettes. ) INuit plus calme. — Les 27 , 28 et 29 : un peu de soulagement. — Le 3o , retour des douleurs. (Bain de bras, cataplasme émollient, suspension du vin antiscorbutique.) — Le 1er janvier , les douleurs que la malade éprouvait dans le trajet des veines , semblaient moins intenses ; la chaleur du membre était un peu diminuée. — Le 2 : agitation très grande; fièvre avec frissons; douleurs intolérables dans la main, l’avant-bras et jusqu’à l’épaule; branches des veines basilique, médiane, cubitales antérieure et postérieure, rouges et enflammées jusqu’au tronc de la basilique ; la circulation était arrêtée dans les branches de la veine céphalique, qui étaient saillantes et rougeâtres. Plusieurs phlyctènes se remarquaient à la partie externe et inférieure de l’avant-bras; pouls très fréquent, intermittent; respiration un peu difficile, accompagnée d’un léger râle muqueux. (Continuation de la tisane de quinquina, potion antispasmodique , cataplasme et emplâtre de styrax.— Le soir: un gros de thériaque.) — Le 3: les accidents augmentent ; inflammation de toutes lesveinesdu membre; gangrène superficielle de la peau de la partie postérieure de la main et de l’avant-bras ; main froide; pouls très petit, à peine sensible; accéléré , et intermittent; affaissement, tendance au sommeil. — Les 4 et 5 : peu de changement. —
FIÈVRES PUTRIDES. ig5
Les 6 et 7 : pouls plus régulier. — Le 8 : léger délire; oppression; retour de l’intermittence du pouls; la gangrène fait des progrès; la malade avait le hoquet , surtout après avoir bu. Les jours suivants : le ventre se météorise, devient plus sensible; pouls plus petit, extrêmement fréquent; face pâle et presque livide ; langue , lèvres et gencives fuligineuses; délire; gémissements plaintifs. — Le i3: mort, à six heures du matin.
Autopsie cadavérique , vingt-sept heures apres la
mort .
Gangrène de la peau et du tissu cellulaire du membre malade; inflammation des veines basilique, médiane et cubitales, ainsi que du tronc basilique ; veines céphalique , médiane et radiales très dilatées, remplies d’unematière purulente, qui, dans certains endroits, ressemble à de la lie devin, tandis que, dans d’autres, elle n’est autre chose que du pus bien formé ; augmentation de l’épaisseur des parois de toutes ces veines qui , coupées entra-* vers, restent béantes comme des artères: intérieur de ces vaisseaux inégal, parsemé d’enfoncements ulcéreux, et couvert de villosités très apparentes , quand on fait flotter la veine dans l’eau ; les ulcérations se propagent jusqu’au cinquième inférieur du tronc de la céphalique ; le reste de l’intérieur de ce vaisseau est lisse , enflammé, et rempli d’un pus sanguinolent; la veine axillaire contient du pus, et présente des traces d’inflammation qui se continuent dans la veine cave supérieure, et jusqu’à
fièvres putrides.
l'intérieur de l’oreillette et du ventricule droits. Un peu de sérosité sanguinolente dans le péricarde et dans la plèvre gauche, qui est légèrement enflammée ; le poumon droit parait avoir été atteint par l'inflammation. Canal alimentaire fortement distendu par des gaz; inflammation bien prononcée de la membrane interne de l’estomac et du duodénum. Etat sain des autres viscères de l’abdomen. Arachnoïde épaissie, couverte d’une couche couenneuse de la largeur de la paume de la main , vers la partie supérieure de l’hémisphère droit; pie-mère gorgée de sang et très enflammée ; substance du cerveau assez consistante ; ventricules cérébraux et cavité rachidienne contenant deux ou trois onces d’une sérosité sanguinolente.
102. Que le pus rencontré dans le système veineux ait été le résultat de l’inflammation même de ce système; qu’au contraire, il y ait été apporté par l’intermède de l’absorption, ou qu’il provint de ces deux sources réunies, c’est à sa présence , et à la phlébo-cardite , que nous devons rapporter les symptômes généraux observés chez notre malade. Or, l’ensemble de ces symptômes constitue la maladie décrite sous le nom de fièvre putride ou adynamique : donc on peut avancer que cette fièvre consiste essentiellement en une irritation de l’appareil circulatoire , compliquée d’une sorte de décomposition du sang. On ne nous objectera pas, sans doute, qu’une phlegmasie gastro-intestinale, pure et simple, suffit pour déterminer les symptômes dont nous nous occupons. On sait, en
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effet , que cette phlegmasie ne les entraîne pas toujours à sa suite, et nous avons vu que, dans les cas où ces symptômes se développaient , il existait précisément une phlogose du système sanguin, analogue à celle dont l’observation précédente nous offre un exemple. Ainsi donc, les altérations que l’on rencontre à la suite des gastro-entérites avec symptômes putrides , loin de déposer contre l’opinion que nous soutenons, concourent au contraire à en démontrer toute l’exactitude. Continuons cependant à rapporter de nouveaux laits à son appui.