‹ Traité clinique et expérimental des fièvres dites essentiellesChapitre 54 sur 113 · EXPLICATION ANALYTIQUE · texte numérisé non relu

EXPLICATION ANALYTIQUE

i/|6. Lorsque la fièvre adynamique succède à la fièvre méninge-gastrique, il est clair que, dans ces cas , elle est précédée des symptômes que nous avons fait connaître dans le chapitre second de cet ouvrage.

i47- La fièvre putride ou adynamique est-elle la terminaison de celle qui accompagne de violentes et vastes inflammations extérieures ; dans ces cas , elle a eu pour premiers symptômes ceux de la fièvre angio-ténique , dont nous avons tracé le tableau dans notre premier chapitre.

x 4 8 . Que la fièvre adynamique soit consécutive

FIEVRES PUTRIDES

à la fièvre angio-ténique ou à la fièvre méningogastrique, ou bien qu’elle se développe sans avoir été précédée de l’une ni de l’autre, elle se manifeste par des symptômes tellement caractéristiques, qu’il est impossible de la méconnaître , pour peu qu’on l’ait observée un certain nombre de fois , et avec une attention suffisante.

Les traits portent l’empreinte d’une stupeur profonde ; ils sont presque entièrement immobiles , et expriment une sorte d’indifférence stupide, ou rappellent ceux d’un homme ivre. Plongé dans une prostration extrême, le malade reste couché sur le dos , se refuse à presque toute espèce de mouvements, ou s’il en exécute quelques uns, ils sont mal assurés , accompagnés de vacillation et de tremblement ; s’il essaie de se tenir debout, la tète lui tourne, les forces lui manquent; s’il fait quelques pas, ce n’est qu’en chancelant, et il ne tarderait pas à tomber s’il ne tait soutenu par quelqu’un. Sa peau est chaude, brûlante, sèche ou abreuvée d’une sueur visqueuse et fétide , ordinairement plus abondante sur le visage et sur le front; elle est quelquefois recouverte d’écailles furfuracées , suite de la desquamation de l’épiderme; d’autres fois elle est parsemée de petites vésicules pleines d’une humeur transparente , souvent de taches sanguines plus ou moins larges , et dont les moins étendues portent le nom de pétéchies ; scs lèvres, ses dents et sa langue sont sèches, recouvertes d’une couche brunâtre, fuligineuse et comme sanglante ,* sa langue, ordinairement rouge.

FIÈVRES PUTRIDES

quelquefois pille , est tellement sèche , qu’elle semble pour ainsi dire rôtie ; elle est quelquefois agglutinée à la voûte palatine , au moyen d’une salive épaisse et visqueuse ; sa surface est inégale, rude au toucher, fendillée, et quelquefois même ulcérée (1). Le malade, ordinairement tourmenté d’une soif ardente , éprouve pour les aliments une répugnance invincible; son ventre, souvent plus chaud que le reste du corps , est distendu par des gaz, et météorisé : il rend involontairement , et souvent sans en avoir la volonté ni même la conscience , des selles liquides, tantôt noirâtres , sanguinolentes, tantôt jaunâtres, bilieuses , muqueuses. Ses urines s’échappent par une sorte de regorgement; son pouls est précipité (2), mou, quelquefois assez développé, redoublé, souvent v intermittent ; une plus ou moins grande quantité de sang s’écoule quelquefois par les membranes muqueuses , ou s’infiltre dans le tissu cellulaire sous-cutané, soit que ce phénomène dépende de la fluidité extraordinaire du sang, soit qu’il tienne à l’affection même des vaisseaux capillaires, soit enfin qu’il dépende du concours de ces deux causes. Le malade ne reconnaît plus ou reconnaît à peine les personnes et les objets qui l’environ-

(1) Cet état de la langue peut être considéré comme une véritable phlogose.

(2) Chez un seul malade , nous avons observé un ralentissement du pouls; nous en rapporterons plus loin l’observation. Le ralentissement du pouls , dans les lièvres dont nous nous occupons, a été observé par Sarcone et par Dehaën.

FIÈVRES PUTRIDES

tient ; son haleine est fétide ; s’il parle, c’est avec lenteur, du bout des lèvres, et comme en bredouillant : souvent il s’arrête au milieu de son discours; ses réponses sont quelquefois justes , mais le plus souvent incertaines , et semblables à celles d’une personne à moitié endormie : elles semblent le fatiguer; s’il montre la langue, il l’oublie en quelque sorte sur ses lèvres, et ne la retire qu’au bout cl’un certain temps; il ne dort pas d’un véritable sommeil ; il est plutôt plongé dans une espèce d’assoupissement, troublé par des rêvasseries, pendant lesquelles il prononce de temps en temps , d’une voix faible, lente et étouffée, des paroles mal articulées, ou même tout-à-lait inintelligibles; tous ses sens sont émoussés; il ne souffre point, et lors même que ses intestins sont le siège de la plus violente inflammation, il n’accuse aucune douleur; seulement, si l’on exerce une pression assez forte sur le bas-ventre, il pousse quelques gémissements , et les traits de la physionomie s’agitent , se contractent, en prenant l’expression de la douleur.

Cependant , les symptômes deviennent de plus en plus alarmants : les forces musculaires tombent dans une sorte de résolution; le pouls se rétrécit, devient filiforme , misérable ; la respiration s’embarrasse et se ralentit; le marasme est extrême, la peau ulcérée et gangrenée dans les régions qui supportent le poids du corps; le malade exhale une odeur de plus en plus fétide (1); sa physiono-

(1) Cette odeur a été comparée, avec assez d’exactitude , à celle de la souris. Elle paraît tenir à la fois à la fétidité du

mie est plus profondément altérée; il est plongé dans un état comateux; ses yeux sont à demi fermés, et tournés en haut; ses joues creuses, livides ; son nez effilé , ses narines remplies d’une matière pulvérulente et lanugineuse ; ses pommettes saillantes, ses tempes enfoncées , ses oreilles froides. Il ne lui reste plus aucune connaissance; il ne 'répond point aux questions — Enfin , ses extrémités se refroidissent graduellement ; le pouls disparaît; la respiration devient de plus en plus rare, demi-convulsive ; elle s’arrête ; les mouvements du cœur ne se font plus sentir — Le malade a cessé

de vivre Son cadavre , surtout lorsqu’il reste

encore assez d’embonpoint , se décompose avec une rapidité remarquable , comme si la maladie , anticipant en quelque sorte sur les tristes prérogatives de la mort, avait livré l’individu encore vivant à ces affinités ennemies delà vie, sous l’empire desquelles s’opère la dissolution putride des corps organisés.

Les symptômes que nous venons de décrire, bien que continus, offrent cependant, par intervalles , une augmentation d’intensité. On donne à ce phénomène le nom de paroxysme ou d'exacerbation. Le paroxysme, dans la maladie que nous étudions, se manifeste ordinairement le soir ou dans la nuit. Chez un seul individu , et pendant quelques jours seulement, j’ai vu les paroxysmes se déclarer le matin ou dans le cours de la journée.

corps lui-même, et à celle des urines et des matières fécales dont les draps des malades sont souvent salis.

i/jg. La durée de la maladie est subordonnée a une infinité de eirconstances qu’il serait trop long de détailler ici. Nous avons vu des malades périr dans le premier septénaire : nous en avons vu d’autres prolonger leur existence jusqu’au sixième septénaire et même au-delà. Lorsque la maladie se termine par la guérison, ce 11’est que très lentement , en général , que les malades se rétablissent , et la convalescence est elle-même très longue.

i5o. Si le lecteur n’a pas perdu le souvenir des observations que nous avons rapportées , il sait que les phénomènes de la fièvre dite putride se rattachent comme effets à des inflammations putrides ou gangréneuses, de siège variable. En voici la preuve. Les sujets des observations iv, v, vi , VII, VIII, ix, x, XV, XVI, XVII, XVIII, xix, xx, xxi, xxii, xxiii , étaient affectés d’une gastroentérite ulcéreuse ou exanthémateuse , accompagnée de tous les signes d’un mouvement de putréfaction dans l’intérieur du canal intestinal. Le malade de notre xxive observation était en proie à une effroyable inflammation gangréneuse du membre inférieur gauche. Le sujet de l’observation xxvi% à la suite d’engelures , fut atteint d’une phlegmasie gangréneuse du membre inférieur gauche. Celui de l’observation xxvne, était affecté d’une vaste suppuration du tissu cellulaire du bassin. Celui de la xxvm% à la suite d’une saignée , fut atteint d’une inflammation des veines. Le sujet de l’observation xxixc, à la suite de l’opération d’un anévrysme de l’artère sous-cla-

Fl K V RES PUTRIDES. 2^3

vière , fut pris d’une inflammation du membre supérieur correspondant, avec suppuration et gangrène. La femme de la xxxe observation portait une inflammation gangréneuse et putrilagineuse du muscle fessier et du tissu cellulaire environnant. Celle de la xxxie observation avait un abcès dans le bassin avec inflammation des veines voisines. Le malade de la xxxii6 observation fut affecté d’une inflammation du gland et du prépuce, et d’un érysipèle gangréneux du membre thoracique gauche. Enfin l’individu dont il est question dans la xxxme observation était atteint d’une phlegmasie générale du système circulatoire.

1 5 1 . Il est donc évident que, chez tous nos malades, une phlegmasie fut la cause première de tous les phénomènes qu’ils nous présentèrent. Le siège de cette phlegmasie , ainsi que l’on vient de le voir, ne fut pas toujours le même; mais, quel que fût son siège primitif, la phlegmasie , par une sorte d’irradiation , se propagea dans toute l’étendue de l’appareil circulatoire, et après la mort, cet appareil offrit des traces plus ou moins étendues et plus ou moins profondes d’inflammation. De toutes les parties de cet appareil, le cœur, placé à leur centre, est celle qui offre le plus constamment des signes et des marques de phlogose. Les artères et les veines , dans la membrane interne et moyenne desquelles on n’aperçoit presque aucun vestige de vaisseaux , s’irritent en quelque sorte impunément pour leur structure , et l’on ne trouve pas toujours des traces évidentes de la phlogose dont elles ont

iS

2^4 FIÈVRES PUTRIDES

été le siège. Peut-être que de nouvelles recherches, et le perfectionnement de nos moyens d’observation, nous apprendront un jour à reconnaître dans ces organes des altérations qui se dérobent à notre exploration actuelle.

Mais la phlegmasie locale , et l’irritation vasculaire générale qu’elle détermine, ne suffisent pas pour expliquer tous les phénomènes dont se compose la maladie décrite sous le nom de fièvre putride ; elles ne nous rendent raison que des phénomènes fébriles proprement dits , tels que l’accroissement de la chaleur, la fréquence du pouls, la soif, etc. 11 reste donc à rechercher la cause des phénomènes caractéristiques de la maladie, de ceux qui lui ont mérité le nom de putride. Or, selon nous, ce nouvel ordre de phénomènes dépend de l’altération qu’éprouve la masse du sang sous l’influence de la désorganisation purulente, putride ou gangréneuse, dont les parties primitivement enflammées sont le siège. Ces parties , ainsi désorganisées, représentent en quelque sorte un véritable foyer d’infection, d’où s’échappent des matières septiques qui, introduites dans le système sanguin par la voie de l’absorption, développent cette funeste série de symptômes que les pathologistes appellent putrides, il sera difficile de ne pas partager notre opinion à cet égard, si l’on veut bien considérer: i° que, comme MM. Gaspard, Magendie et Dupuis l’avaient déjà fait , nous avons produit , en injectant des substances putrides dans les veines , des maladies artificielles tout-à-fait

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analogues à celles que les pathologistes appellent putrides ; 20 que ces dernières ne se manifestent, chez l’homme, que dans les cas 011 il se trouve soumis à l’influence d’un foyer quelconque cl’infection putride ; foyer qui , dans les faits que nous avons jusqu’ici examinés, résidait dans l’individu lui-même, dans ses propres organes, tandis que dans ceux que nous étudierons plus tard , ce foyer existera hors des sujets exposés à sa fatale influence, c’est-à-dire dans les choses qui les environnent. Que si l’on nous demande quels sont les faits matériels sur lesquels nous établissons notre opinion, nous répondrons que non seulement on observe des phénomènes symptomatiques analogues , et chez les hommes frappés de maladies putrides, et chez les animaux dans le sang desquels on injecte des substances putrides , mais qu’après la mort, l’on rencontre chez les uns et les autres les mêmes altérations organiques,' anatomiques ou matérielles : savoir, un sang noir, trop liquide, privé de sa plasticité et de sa coagulabilité naturelles, dissous et comme décomposé; des gaz fétides dans diverses parties du corps ; des urines et des matières fécales d’une horrible puanteur; une flaccidité extraordinaire, une teinte livide, ou même un état putrilagineux de divers organes parenchymateux, tels que le poumon, la rate et le foie.

Ainsi donc , soit sous le rapport des symptômes , soit sous le rapport des altérations organiques , les maladies putrides de l’homme peuvent être

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justement comparées, assimilées, aux affections putrides que Ion produit artificiellement , chez les animaux, en injectant des matières purulentes ou putrides dans leur sang.

i52. 11 importe seulement de ne pas oublier que les phénomènes putrides , dans les cas qui , jusqu’à ce moment , ont été l’objet de notre attention, ne se sont manifestés que consécutivement à l’inflammation purulente , putride ou gangréneuse de quelqu’une des parties de l’économie.

1 55. On concevra facilement pourquoi , de toutes les inflammations viscérales , celle qui produit le plus souvent les .fièvres dites putrides est l’inflammation de la membrane muqueuse intestinale, et de celle des dernières circonvolutions de î’iléon en particulier. En effet, quel autre viscère est aussi favorablement disposé pour être le siège d’une phlegmasie telle que celle à laquelle nous rapportons les phénomènes de la fièvre dite putride? Avec quelle facilité, avec quelle rapidité ne doit pas produire cette fièvre , une phlegmasie qui siège principalement dans la fin de l’intestin grêle et le commencement du gros intestin, ces foyers de matières éminemment putrescibles, ces latrines vivantes de l’économie , si j’ose m’exprimer ainsi?

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