‹ Traité clinique et expérimental des fièvres dites essentiellesChapitre 57 sur 113 · OBSERVATION XXXIV · texte numérisé non relu

OBSERVATION XXXIV

Vingt-deux ans. Convalescence de fièvre dite putride ou adynamique. — Mort par une asphyxie dépendante d’une affection du larynx. — Ulcères cicatrisés dans les dernières circonvolutions de l’iléon, etc.

161. Michel ( Thomas ), âgé de vingt-deux ans, convalescent d’une fièvre dite putride, pour laquelle il avait passé deux mois à la maison de santé, dans le service de M. Léveillé, était sorti, depuis huit jours , de cette maison , lorsqu’il entra à l’hôpital Cochin, le 26 juin 1822. Voici quel était son état : enrouement considérable depuis un mois; toux râpeuse, avec violente douleur au larynx; étouffement, suffocation imminente au moindre effort; d’ailleurs, bon appétit; langue blanche; nulle douleur dans le ventre; point de dévoiement; pouls fréquent, vif et mince ; absence de la respiration et son mat, à la partie inférieure du côté droit de la poitrine.

Diagnostic . Péripneumonie de la base du poumon droit; inflammation chronique du larynx.

Prescription. Gomme édulcorée, looch , julep; quart d’aliments.

Le lendemain , agitation , étouffement ; inspirations laborieuses , profondes , prolongées et fréquentes , accompagnées de sifflement et d’un ronflement âpre , bruyant , analogue au bruit d’une corde de basse; pouls â peine sensible : le malade, menacé d une suffocation prochaine , a les yeux

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saillants et comme égarés; ses traits portent l’empreinte d’une extrême frayeur.

Le 28 , au matin : un peu de calme. ( Vésicatoire à la partie antérieure du cou. ) Dans la journée , retour de la suffocation. Le malade , au milieu des angoisses auxquelles il est en proie , arrache son vésicatoire , et éprouve la même sensation que si on Y étranglait; sa tête est haute et redres- * sée , son cou fortement tendu.

Le 29 : étouffement au plus haut degré : ce malheureux porte la main vers son larynx , comme pour en expulser un corps étranger qui l’étranglerait : il implore de prompts secours; son visage exprime, de la manière la plus pathétique, la frayeur, l’anxiété, le désespoir; ses yeux sont largement ouverts, ternes et saillants , ses sourcils relevés; sa bouche et ses narines se dilatent comme pour introduire l’air qui lui manque; iîn’existe presque nul intervalle entre l’inspiration et l’expiration; les muscles du cou , de la poitrine, le diaphragme, en un mot tous ceux qui sont respirateurs , se contractent avec une énergie convulsive... Enfin le 3o, à quatre heures du matin , l’asphyxie et la mort terminent cette scène déchirante.

Autopsie cadavérique , trente heures après la mort.

i° Habitude extérieure. Cadavre bien conformé, maigre; rigidité assez prononcée.

Examen du larynx : abcès à la partie postérieure et latérale de cet organe; abcès qui , vidé du pus qu’il contient, forme de chaque côté une cavité

FIÈVRES rUTRTDES.

capable de contenir une aveline : la surface interne de chaque cavité est lisse et muqueuse . Aux points correspondants, le cartilage cricoïde est libre, dénudé de son périchondre , et comme disséqué. En examinant les parties avec soin , j’ai vu que cet abcès ne se bornait point aux endroits indiqués , mais qu’il faisait pour ainsi dire tout le tour du cartilage cricoïde : les muscles crîeo-aryiénoïdiens, disséqués comme ce cartilage , ont une couleur verdâtre. Les cartilages aryténoïdiens sont confondus avec les muscles précédents, soit postérieurs, soit latéraux : ces muscles, ainsi que le tissu cellulaire sous-muqueux et intermusculaire, sont durs, épaissis, lardaeés. Je n’ai pu y découvrir aucune trace de nerfs Le muscle aryténoïdien et ses nerfs sont au contraire bien conservés: ces derniers s’épanouissent dans le muscle thyroaryténoïdien et dans les lèvres de la glotte. Celleci ne paraît pas avoir plus de trois à quatre lignes de diamètre longitudinal. Les articulations des cartilages aryténoïdes avec le cricoïde sont entièrement détruites; le cartilage thyroïde, peu développé, est plus flexible que dans l’état ordinaire: les points par lesquels il correspond aux muscles crico-aryténoïdiens et au cartilage cricoïde sont verdâtres. La membrane muqueuse de la glotte est tout-à-fait blanche; la cavité du larynx est pleine d’un liquide rougeâtre , écumeux.

20 Organes circulatoires et respiratoires . Les bronches , la trachée-artère et les ramifications des premières contiennent un liquide semblable à celui du

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larynx, et seulement mêlé de sang dans les dernières ramifications bronchiques; la membrane muqueuse respiratoire est généralement d’un rougebrun; la partie inférieure et postérieure du poumon droit est dans un état d’hépatisation rouge; partout ailleurs ce poumon est parfaitement sain; on remarque dans ce côté quelques adhérences et une médiocre quantité de sérosité citrine. Le poumon gauche est bien crépitant partout. Les quatre cavités du cœur contiennent des caillots fibrineux , blancs, qui nous semblent antérieurs à la mort; le ventricule gauche est un peu plus épais que dans l’état naturel. On trouve dans tout l’intérieur de l’aorte un sang noir, coagulé.

5° Organes abdominaux. — Le foie et la rate sont volumineux, et d’une consistance peu considérable. L’estomac est rouge, injecté, surtout vers sa grosse tubérosité; le gros intestin est sain. Plusieurs circonvolutions de l’intestin grêle, minces, affaissées j sont cachées par d’autres, qui sont au contraire distendues et mètèorisèes. Les dernières anses de l’iléon offrent une rougeur qui se dissipe brusquement vers le cæcum. La membrane muqueuse est noirâtre , parsemée d 3 ulcères entièrement cicatrisés , offrant un fond rouge et injecté. Les bords de ces anciens ulcères sont à peine plus élevés que le fond, avec lequel ils se continuent , et l’on voit manifestement des vaisseaux se prolonger de la membrane muqueuse dans le tissu de la cicatrice elle-même . Le jéjunum et le duodénum contiennent une grande quantité de bile : ils ne sont ni rouges ni injectés.

Les ganglions mésentériques sont légèrement développés , et d’une couleur jaunâtre.

162. Le fait précédent , digne de remarque sous tant de rapports , est pour nous un précieux exemple de cicatrisation de la membrane muqueuse intestinale (1). Il nous prouve que les ulcères de cette membrane ne constituent point un obstacle invincible à la guérison de la maladie locale , ni par conséquent à celle de l’affection générale, dont la pblegmasie gastro - intestinale est le premier foyer. Il nous donne en même temps une idée de toute la puissance de la nature médicatrice , de cette nature qui , si l’art en secondait toujours les heureux efforts , produirait les guérisons les plus merveilleuses, et triompherait des maladies en apparence les plus rebelles, et en réalité les plus graves.

Nous aurions voulu pouvoir offrir au lecteur des exemples de guérison spontanée de fièvre dite putride. Mais nous n’en possédons aucun qui nous soit propre , si l’on prend l’expression de spontanée dans toute la rigueur de son acception . Dans le prochain paragraphe, nous rapporterons des observations de guérison qui , eu égard au petit nombre, à la simplicité et au peu d’activité des moyens employés , se rangeraient , sans effort et comme d’elles-mêmes , parmi celles où la guérison appartient presque tout entière au bénéfice de la na-

(1) Je conserve, dans nia collection d’anatomie pathologique, l'intestin desséche du malade dont je viens de rapporter l’observation. La dessication n’ernpéche pas d’y reconnaître les cicatrices dont il est le siège.

îure. C’est d’ailleurs ce dont on pourra bientôt se convaincre.

§ V. DU TRAITEMENT DE LA EiÈVRE DITE PUTRIDE OU ADÏNAMIQUE,

1 63. Pour mettre autant de clarté qu’il nous sera possible dans cette importante parlie de l’histoire de la fièvre putride, nous nous servirons ici de la division que nous avons établie précédemment, et nous exposerons successivement le traitement de cette maladie, soit qu’elle dépende d’une phlegmasie autre que la gastro-entérite, soit qu’elle ait pour cause primitive cette dernière inflammation.

Traitement de la fièvre dite putride , en tant qu’elle est consécutive

à une phlegmasie autre que celle des intestins et de l’estomac.

164. Nous avons rapporté des observations de fièvre dite putride ou adynamique , produite par une inflammation désorganisatrice ou gangréneuse des diverses parties plus ou moins extérieures du corps. Prenons, parmi les cas de ce genre, le plus simple, celui, par exemple , où la fièvre est le résultat d’un érysipèle ou d’un phlegmon gangréneux , et plaçons-nous en quelque sorte au point de contact entre la médecine et la chirurgie. Que fait la thérapeutique, soit chirurgicale, soit médicinale, dans un cas semblable? Quel est le traitement mixte que l’art met en pratique? Les moyens dont il se compose sont locaux ou généraux .

A. Les moyens locaux consistent dans l’emploi des saignées capillaires, des émollients, et des topi-

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ques propres à déterger la surface ulcérée et garrgrénée, et à neutraliser en quelque sorte l’ action délétère des substances septiques ou putrides qui peuvent se développer au sein des parties malades.

Parmi les topiques de ce genre se distinguent la poudre de quinquina , la décoction de cette même substance , le chlorure de calcium ou de sodium , dont des observations récentes attestent l'efficacité, etc.

B. Les moyens généraux sont : la diète , les boissons rafraîchissantes , légèrement acidulées, quelquefois les saignées générales , enfin les médicaments appelés du double nom de toniques et d’antiseptiques , et particulièrement le quinquina.

Les moyens que nous venons d’indiquer satisfont à toutes les indications que présentent les cas dont nous nous occupons ; tous , à l'exception du quinquina et de ses moyens succédanés, sont adoptés par la généralité des médecins. Quanta l’administration intérieure du quinquina , elle 11e saurait cependant être improuvée, même par les partisans exclusifs de la doctrine de M. Broussais; puisque, dans les circonstances Ou nous nous trouvons actuellement, les voies digestives ne sont pas le point de départ de la fièvre ÿ et que nous donnons le quinquina , non à titre d’irritant ou de stimulant, mais comme tonique ou antiseptique.

Nous ne croyons pas devoir entrer dans tous les détails des moyens purement chirurgicaux qui conviennent en pareille circonstance, nous les supposons connus des lecteurs. Quant au traitement

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médical ou interne , comme il est le même , quel que soit le foyer primitif de la fièvre , nous j reviendrons tout à l’heure. Il nous suffit , pour le moment, d’avoir, par l’exposition d’un cas de fièvre putride pour ainsi dire chirurgicale , fait jaillir un rayon de lumière sur le traitement de la fièvre putride médicale , nous voulons dire celle produite par une phlegmasie intérieure , et spécialement par l’entérite , soit simple , soit compliquée de gastrite.

2° Traitement de la fièvre putride , consécutive à une phlegmasie des intestins et de l’estomac.

1 65. Nous savons que, dans les cas dont il s’agit maintenant , les symptômes qui par leur ensemble constituent la fièvre dite bilieuse , ont précédé la fièvre putride ou adynamique. Or , nous avons exposé précédemment la méthode qui convient au traitement de la fièvre bilieuse. Nous renvoyons le lecteur au chapitre consacré à cette forme de la gastro-entérite. Nous nous bornerons à rappeler ici que le traitement approprié à cette dernière, est essentiellement et purement antiphlogistique , et qu’appliqué à temps et par une main habile , il suffit souvent pour prévenir le développement des redoutables symptômes de la putridité ou de l’adynamie.

Enfin , soit par l’effet des progrès naturels et spontanés de la maladie , soit par l’emploi d’un traitement malheureux, la fièvre dite bilieuse s’est transformée en fièvre putride, ou , ce qui est la même

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chose, laphlegmasie gastro-intestinale a revêtu cette forme qui donne naissance aux symptômes putrides (adynamiques): il s’agit de déterminer quels sont les moyens que l’art doit opposer à cette grave et dangereuse nuance delà maladie. Ce problème de thé^ rapeutique était sans doute difficile à résoudre, pour ne pas dire entièrement insoluble , avant que les recherches d’anatomie pathologique nous eussent fait connaître le genre d’altération qui correspond aux symptômes. Mais aujourd’hui que l'inspection anatomique nous a surabondamment appris que , dans les cas qui nous occupent , l'inflammation a déterminé la désorganisation ulcéreuse , purulente et même gangréneuse de la membrane muqueuse gastro-intestinale, et surtout de celle des dernières circonvolutions de l’iléon, nous possédons les principales données nécessaires à la solution du problème indiqué.

Rapprochons le cas, actuellement soumis à notre examen , de celui dans lequel les phénomènes de la fièvre putride sont produits par une phlegmasie extérieure, par un phlegmon ou par un érysipèle gangréneux , ainsi que nous le supposions un peu plus haut. Un tel rapprochement ne répugne ni à la saine physiologie , ni aux lois de la plus évidente analogie. Faisons plus , et , par la pensée , retournons pour ainsi dire 3e corps vivant , et supposons que la membrane muqueuse malade , au lieu de former une portion de son enveloppe ou de sa doublure interne , en constitue l’enveloppe extérieure. N’est-il pas évi-

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dent que , par cette sorte d’artifice , nous nous plaçons précisément dans les mêmes circonstances où nous étions dans l’article précédent , et que nous avons en quelque sorte transformé une fièvre putride médicale, ou produite par une phlegmasie interne , en une fièvre putride chirurgicale , c’est-à-dire occasionée par une inflammation externe? N’est-il pas évident, par conséquent , que le traitement qui convient dans un cas est également applicable à l’autre , sauf les modifications que réclament la différence de position et d’organisation des parties malades ? Mais nous avons exposé les moyens thérapeutiques appropriés aux cas dans lesquels la fièvre est en quelque sorte engendrée par une phlegmasie extérieure : par conséquent encore , nous connaissons ceux qui doivent faire la base du traitement de la maladie , lorsqu’elle est l’effet d’une phlegmasie gastro- intestinale ; car ils doivent être essentiellement les mêmes que les précédents. Il reste seulement à les accommoder pour ainsi dire aux accidents de situation et de structure de la membrane muqueuse de l’estomac et des intestins. Reproduisons ici la division que nous avons adoptée plus haut, celle de moyens locaux et de moyens généraux.

A. Moyens locaux. Si, comme nous l’avons supposé, la membrane muqueuse gastro-intestinale était réellement placée à l’extérieur , nous appliquerions autour de la portion enflammée un nombre suffisant de sangsues , nous la couvririons de topiques émollients , et nous chercherions à dé-

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terger, à nettoyer pour ainsi dire la surface des ulcérations , ou même à neutraliser, par l’emploi local des antiseptiques , l’action délétère des matières putrides qui existent dans le canal digestif : mais puisque cette membrane occupe l’intérieur et non l’extérieur du corps, il faut adapter à cette circonstance les modificateurs thérapeutiques. Voici comment on y parvient. Au lieu de pratiquer les saignées locales ou capillaires sur l’organe malade immédiatement , on les pratiquera sur le ventre oii à l’anus. On les proportionnera , soit pour leur abondance , soit pour leur nombre , à l’âge, à la force, au tempérament des sujets, et à la violence de l’inflammation. On sait que les saignées de cette espèce s’opèrent particulièrement par le moyen des sangsues. Le lieu de leur application varie suivant le siège principal du mal. L’estomac est-il plus enflammé que les autres portions du tube digestif? on les applique à la région épigastrique. Est-ce la portion inférieure de l’iléon ou le cæcum qui sont le siège de la phlegmasie la plus violente? on applique les sangsues sur les parties de l’abdomen qui leur correspondent. On les applique de préférence à l’anus, quand la phlegmasie est prédominante dans le colon et le rectum. L’expérience confirme journellement les avantages de cette méthode. Quant aux émollients et aux moyens dits anti-septiques, il est clair que ce n’est que sous forme de boissons, de tisanes ou de lavements que l’art peut les administrer. Les lavements laits avec la graine de lin , la racine

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de guimauve, l’amidon, etc., conviennent surtout dans les cas de phlegmasie du gros intestin: on peut ajouter aux substances émollientes dont on les compose, les substances calmantes, telles que le pavot et les préparations opiacées , mais en petite quantité. Enfin , on donnerait aux lavements une propriété anti-septique, en y mettant une certaine quantité de quinquina, soit en poudre, soit sous une autre forme.

B. Moyens généraux . — La diète doit être prescrite dans toute sa rigueur : elle est d’autant plus nécessaire dans le cas qui nous occupe , que les organes malades sont précisément ceux sur lesquels s’appliquent immédiatement les substances alimentaires.

Les boissons délayantes, gommeuses, rafraîchissantes, émollientes, ont le double avantage d’agir directement sur l’irritation locale, et de calmer l’irritation générale qui l’accompagne. On doit les faire prendre en petite quantité, chaque fois , et en répéter fréquemment l’administration. Considérées sous le rapport de leur action locale , les boissons constituent de véritables moyens topiques, auxquels on peut donner, à volonté , la propriété émolliente, calmante, tonique, anti-septique, etc.

Personne ne conteste Futilité des tisanes émollientes, gommeuses ou acidulés , dans le traitement de la fièvre, ou mieux de la phlegmasie, qui fait l’objet de nos recherches. Mais il n’en est pas de même des boissons toniques ou antiseptiques. Vantées par les uns, elles sont irrévocable-

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ment proscrites par les autres. Chaque parti apporte des faits à l’appui de sa pratique et de son opinion. Il faut donc examiner, non pas seulement ces opinions opposées, mais surtout les faits que leurs partisans allèguent en leur faveur.

Sans doute, dans la maladie compliquée qui nous occupe , il est important de remédier aux accidents que développe la décomposition putride, qui a lieu dans l’intérieur même des organes malades. En principe , ou si l’on veut en théorie, nous convenons donc des avantages de la méthode antir septique, combinée au traitement antiphlogistique : mais c’est l’application du principe qui nous embarrasse. En effet, la plupart des moyens dits anti-septiques jouissent d’une action irritante; action diamétralement opposée à celle que, réclame l’état des parties sur lesquelles ces moyens doivent être appliqués. Que si l’art possède des substances anti-septiques à la fois et non irritantes , leur emploi convient admirablement aux cas que nous étudions. S’il existe une substance de cette espèce, c’est peut-être l’écorce du Pérou ou la poudre de quinquina. Il faut avouer du moins que les nombreuses expériences faites sur ce médicament prouvent que, chez lui, les propriétés tonique et anti-septique l’emportent sur la propriété irritante ou excitante. C’est pourquoi , sans oser en recommander expressément l’emploi , nous pensons que ce n’est pas déroger aux préceptes avoués par la pratique et la théorie , que de prescrire ce médicament , lorsque l’irritation a été

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préalablement combattue avec une énergie convenable , que les phénomènes fébriles sont sensiblement calmés , et qu’il existe encore des signes de désorganisation putride, soit locale, soit générale. En un mot, le quinquina est convenable dans ce cas, comme dans celui d’une phlegmasie gangréneuse extérieure, avec cette particularité importante, que la membrane muqueuse sur laquelle il est appliqué, dans le premier cas, est d’une texture et d’une organisation bien plus délicates, que les parties externes avec lesquelles on le met en contact dans le second cas. Dans une question d’une si haute importance que celle où nous venons de nous engager, et sur laquelle les praticiens sont encore partagés d’opinion , notre devoir est de recueillir, avec une impartialité religieuse , tous les faits propres à dissiper les doutes et à faire triompher la vérité. Nous sommes persuadé de la bonne foi des détracteurs du quinquina. Mais parmi les observateurs et les praticiens qui en recommandent l’emploi , il en est de trop habiles , de trop respectables, pour qu’il soit permis de rejeter, avec une sorte de dédain, les résultats de leur expérience.

Que l’on veuille bien considérer, d’ailleurs, que ce médicament est conseillé par ceux mêmes qui professent l’opinion de M. Broussais sur la nature de la fièvre dite putride essentielle. C’est ainsi que tout récemment , M. Van de Keere a publié des observations de cette maladie guérie par l’usage du quinquina, combiné aux antiphlogistiques. Or, ceux qui

fièvres putrides.

sont au courant des journaux , savent que M. Van de Keere a fait imprimer, dans le Journal universel des Sciences médicales y un nombre considérable d’observations propres à démontrer que la fièvre advnamique ou putride consiste en une phlegmasie des viscères digestifs.

166. Ne pouvant offrir aux lecteurs aucune observation qui nous appartienne de guérison de fièvre dite putride, par l’emploi du quinquina, nous les engageons à consulter celles publiées par M. Petit, dans son Traité de la fièvre entèro-mêsenté rique , et par MM. Andral et Lerminier, dans le premier volume de leur Clinique . Nous leur recommandons surtout de suivre , si les circonstances le leur permettent, la pratique des médecins d’hôpitaux qui combattent la maladie qui nous occupe par l’administration du quinquina. Qu’ils observent les malades avec attention, qu’ils étudient avec bonne foi les effets de ce médicament, et ils ne tarderont pas à se former, sur ses avantages ou ses inconvénients, une opinion plus solide que celles qui ne reposent que sur des raisonnements plus ou moins ingénieux, et sur des conjectures plus ou moins heureuses. Ce point important de la thérapeutique n’a pas encore été suffisamment approfondi, et ne peut l’être complètement que par de nouvelles recherches expérimentales.

Que si les moyens antiseptiques , et le quinquina spécialement, peuvent être employés avec quelque avantage dans le traitement de la fièvre dite putride, suite d’une phlegmasie gastro-intçs-

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tin a le , il n’en est pas de même des médicaments stimulants ou excitants proprement dits. Ceux-ci méritent, sous tous les rapports , la juste proscription à laquelle le fondateur de la nouvelle doctrine pyrétologique les a pour jamais condamnés. Quel médecin serait assez audacieux, ou plutôt assez imprudent, pour appliquer sur une membrane profondément enflammée des substances brûlantes et plus ou moins incendiaires, telles que les médicaments alcooliques, éthérés, les vins les plus généreux , le camphre , etc. !

Ce que nous disons des excitants appliqués immédiatement sur l’organe enflammé, ne regarde pas les excitants révulsifs et extérieurs , tels que les sinapismes et les vésicatoires. Ceux-ci , vers le déclin de la maladie, et lorsqu’il reste moins d’irritation que de stupeur, peuvent être employés avec succès.

Quelques praticiens, à l’imitation de feu Bosquillon , ont recours aux saignées générales , dans les cas de fièvre putride ou adynamique, qui sont le sujet de nos réflexions. Cette méthode peut réussirquelquefois, surtout chez les individus vigoureux , sanguins , pléthoriques : mais les saignées locales nous paraissent généralement préférables.

167. On nous demandera peut-être pourquoi nous n’indiquons pas des moyens particuliers contre l’altération que le sang éprouve dans la fièvre dite putride , et contre l’irritation générale du système vasculaire. Nous répondrons à cela que l’irritation générale n’étant que l’effet de l’irritation

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locale , elle cède aux mêmes moyens qui sont dirigés contre celle-ci. Quant à l'altération du sang, elle est également consécutive à la désorganisation locale , et les agents que l’on met en usage contre celle-ci étendent leur action jusqu’à l'autre*

Ainsi , les boissons légèrement acidulées avec les acides minéraux , et particulièrement avec l’acide hydrochlorique , la limonade citrique, les astringents, le quinquina en décoction , etc., semblent fournir à la masse sanguine des matériaux propres à combattre directement , du moins jusqu’à un certain point, l’altération dont elle est affectée. Peut-être obtiendrait-on d’heureux et salutaires effets de la dissolution du chlorure de sodium ou de calcium, donnée soit dans les tisanes , soit dans les lavements que l’on fait prendre aux malades. Ce médicament agirait à la fois sur le siège même de la maladie primitive, et à la faveur de l’absorption , sur l’affection consécutive de la masse sanguine tout entière. Nous nous occupons d’expériences sur ce sujet, et nous en publierons les résultats , si la thérapeutique peut en retirer quelque utilité.

168. Quoi qu’il en soit, l’affection locale doit principalement fixer l’attention du praticien. En effet, c’est de là que partent, comme d’une espèce de foyer , et les phénomènes fébriles, et les phénomènes putrides ; c’est donc attaquer ceuxci dans leur source première, que de diriger les moyens thérapeutiques sur l’appareil digestif luimême. La cause première de tous les accidents

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étant une fois vaincue , les désordres consécutifs ne tarderont pas à disparaître eux-mêmes.

169. G est peut-être ici le lieu de rapporter le résultat des expériences que M. le docteur Gaspard a faites sur les antiseptiques, et dont quelques unes avaient déjà été pratiquées par plusieurs célèbres médecins du siècle dernier.

Sur cinq chiens , dans les veines desquels M. Gaspard a injecté des antiseptiques, tels que des acides étendus, une décoction de quinquina, une solution de gaz acide muriatique oxygéné (chlore), après y avoir introduit d’abord des substances putrides , les effets pernicieux de ces dernières n’ont point été neutralisés , soit que les poisons putrides eussent été employés à trop forte dose, soit que les antiseptiques l’eussent été à trop faible, soit enfin que le mal fût au-dessus des ressources de l’art.

170. M. Gaspard a tenté de nouvelles expériences pour s’assurer si les antiseptiques , mélangés préliminairement avec les matières putrides , neutraliseraient celles-ci au point de rendre à peu près innocente leur introduction dans les vaisseaux sanguins. Or , il résulte de ces expériences que le mélange des antiseptiques avec les matières putrides diminue réellement l’activité délétère de celles-ci, et que quelquefois même il leur fait perdre leurs qualités meurtrières, comme le constatent les expériences xix et xx (1).

(1) Yoici ces deux expe'riences :

Première expérience. — Le 29 juin, furent injectées, en six

3o 6 FIÈVRES PUTRIDES. .

l'ji . A.u reste , on conçoit qu’il existe des différences d’intensité considérables entre les phénomènes putrides que produit l’injection de matières putréfiées dans le torrent sanguin , et ceux qui résultent d’une inflammation putride locale , telle que celle de l’estomac et des intestins. On conçoit en

fois, dans la jugulaire d’une petite chienne, trois onces de liquide blanchâtre et lactiforme, compose' d’une demi-once de putrilage très infect , mélangé avec deux onces et demie d 'acide muriatique oxygéné récent, mais faible , potable,' agaçant à peine les dents, et plutôt astringent que décidément acide. Chaque injection fatigua beaucoup l’animal , qui ne tarda pas de vomir et de rendre ses excréments: au bout d’une heure , soif vive , fièvre forte , ventre douloureux au toucher, déjections alvines gélatiniformes,avec ténesme etrougeur inflammatoire delà muqueuse de l’anus, etc.... Dans le reste de la journée, et pendant lanuit> vomissements mucoso-bilieux, renouvelés à tout instant, et surtout chaque fois que la chienne, en proie à une soif ardente , avait bu de l’eau ; cinq à six selles, avec ténesme, d’abord jaunes, puis rougeâtres, noirâtres, sanguines et tout- à-fait dysentériques.

Le lendemain , memes symptômes, et de plus , museau sec,

conjonctive rouge , vibrations sonores du cœur, démarche vacillante.— Ier juillet au matin , meme fièvre, même soif; narines très sèches, yeux pleins de chassie puriforme, avec rougeur et inflammation de la conjonctive, qui, sur la cornée, est blanchâtre et comme recouverte d’une toile d’araignée , ventre rénitent , mais indolent ; cessation des vomissements , des selles et des vibrations du cœur.... Dans la journée : mieux être; retour de quelque appétit et de quelque gaieté; narines moins sèches, évacuations fréquentes et insolites d’urine ; déjection en partie dysentérique et en partie naturelle , suivie d’une grande amélioration. — 2 juillet: guérison, fièvre nulle , museau humide, appétit ordinaire, excréments comme en santé; conjonctive moins enflammée, mais yeux toujours chassieux, opaques , blanchâtres. — 3 juillet : retour d’une santé parfaite , à part l’opacité et l’état encore un peu chassieux des yeux.

Deuxième expérience* — lut i3 juillet après midi , furent in-

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même temps que si l’emploi des antiseptiques est d’une nécessité presque indispensable pour la guérison de la putridité qui se manifeste dans le premier cas , il n’en est pas rigoureusement ainsi de celle que l’on observe dans les cas du second genre. En effet , lorsque l’on injecte des matières putrides

jectées , en huit reprises, dans la veine de la même chienne , une once d’eau putride de viande de veau, et trois onces & acide, muriatique oxygéné mêlées ensemble, et formant un liquide lactescent, avec sédiment floconneux abondant. — L’animal a été' gai, leste et sans fièvre après l’injection; mais, pendant près de trois quarts d’heure , il s’est frotté sans cesse le nez, les lèvres, les paupières et toute la tête, comme pour se soulager d’une grande démangeaison, se léchant aussi continuellement le museau , se traînant et se roulant dans tou te la longueur de son corps. Dès lors, malaise, nez sec, refus des aliments et des boissons , nausées, vomituritions.... Puis évacuation d’urine, déjection alvine pultacée.... Ensuite , mieux-être , diminution delà fièvre, retour de l’appétit.... Dans la nuit, selle diarrhéique jaune. — Le lendemain matin, de mieux en mieu x; appétit presque naturel , ventre indolore ; fièvre presque nu lie ; yeux encore troubles et opaques dans la moitié inférieu re de la cornée.... Dans la même journée, la chienne fut soumise à line expérience d’un autre genre, à laquelle elle succomba.

Il me semble prouvé, ditM. Gaspard, que l’acide muriatique oxygéné détruit les qualités nuisibles du putrilage avec lequel on le mélange , propriété analogue à celle en vertu de laquelle cet agent détruit l’odeur des matières putrides, et neutralise en quelque sorte les miasmes qui s’en dégagent , ainsi que l’ attestent les belles recherches de M. Guyton de Morveau. Il est certain, ajoute l’habile expérimentateur: i° qu’une dose de putrilage bien moindre que celle injectée chaque fois dans les Veines de la petite chienne lui aurait causé la mort; et, 2° que si Y acide muriatique oxygéné eût été introduit seul , il eût également fait périr l’animal *.

* Journal de Physiologie de M. Magendie, tom. IV, page 52.

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dans le sang , celui-ci est pour ainsi dire le siège primitif et principal de la maladie , et les inflammations diverses qui se développent , ne sont que des effets secondaires ; par conséquent * c’est contre l’altération primitive du sang qu’il est surtout urgent de diriger les moyens de l’art. Au contraire , lorsque les phénomènes putrides se manifestent sous l’influence d’une phlegmasie quelconque, de l’entérite, par exemple, ces phénomènes sont purement secondaires , ainsi que l’altération du sang qui les accompagne , tandis que la phlegmasie des intestins est l’affection primitive , principale , par conséquent celle qui réclame le plus impérieusement les secours de la médecine , c’està-dire la méthode antiphlogistique. Dans ce cas , les moyens antiseptiques ne sont que d’une utilité secondaire , et la guérison peut même être souvent obtenue sans leur emploi , quelque rationel qu’il soit d’ailleurs.

Cette assertion mérite d’être prouvée par des faits concluants. J’espère que les observations suivantes serviront à sa démonstration.

INous terminerons ici les considérations relatives au traitement de la fièvre dite putride. Sans doute, nous pourrions leur donner plus de développement; mais comme, en médecine , les faits sont plus utiles que les préceptes , nous allons rapporter un certain nombre d’exemples de fièvre putride ou adynamique guérie par la méthode antiphlogistique. Tous les faits que nous présenterons appartiennent à la fièvre putride produite par une

FIÈVRES PUTRIDES

phlegmasie gastro-intestinale. Il nous a semblé que les faits de ce genre , eu égard à leur fréquence , méritaient une attention toute particulière , et que Ton ne saurait trop multiplier les cas où la guérison a été obtenue par le seul bienfait de la nature , secondée par la diète , les émollients et quelques saignées locales.

§ VI. OBSERVATIONS DE FIÈVRES DITES PUTRIDES OU ADYNAMIQUES , CONSÉCU- TIVES A UNE PHLEGMASIE GASTRO-INTESTINALE, ET GUÉRIES PAR LE TRAI- TEMENT ANTIPHLOGISTIQUE.

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