CAUSES ET MODE DE PROPAGATION DES TYPHUS
A. Causes et mode de propagation du typhus nosiras.
227. Il est généralement reconnu que la cause essentielle et spécifique du typhus consiste dans les émanations miasmatiques et putrides â l’action desquelles les hommes se trouvent quelquefois exposés. Tous les faits viennent à l’appui de cette
assertion; toutes les épidémies de typhus déposent en sa faveur. Si Ton parcourt en effet les auteurs qui ont décrit des épidémies de typhus, tels que Chirac, Pringle , Poissonnier-Desperrières, Hildenbrand , M. Pinel, etc. , on verra que cette maladie ne s’est développée qu’au milieu de circonstances propres à donner naissance à des émanations miasmatiques qui infectent et empoisonnent, pour ainsi dire, l’air environnant. Que le typhus désole une ville , qu’il règne dans un hôpital , dans un camp ou dans un vaisseau , tous les observateurs ont remarqué que, dans ces diverses circonstances, l’air était altéré, soit par les miasmes qui se dégageaient du corps d’hommes malades, entassés dans des espaces trop étroits, ou par ceux qui provenaient d’un ou de plusieurs foyers de décomposition putride, situés dans les lieux où sévissait la maladie.
Pringle attribue le typhus aux modifications que l’air subit dans un hôpital où un grand nombre de malades se trouvent encombrés, par le dégagement des émanations animales qui s’exhalent de leurs corps ou de leurs excrétions. Suivant le même auteur, la maladie se propage par l’infection de l’air.
Poissonnier-Desperrières ne reconnaît pas d’autres causes ni d’autre mode de propagation du typhus de Brest, dont il nous a retracé les effrayants ravages.
Les chagrins, la disette, le mauvais régime, la chaleur, sont autant de causes qui favorisent Pin-
fluence délétère des miasmes producteurs du typi1" s- Ces diverses causes sont aptes elles-mêmes à développer des maladies fort analogues, sinon entièrement semblables au typhus; mais leur action est plus lente que celle des agents ou plutôt des poisons miasmatiques: on sait d’ailleurs que rien n est plus ordinaire que le concours de ces deux ordres de causes.
11 serait de la plus haute importance de déterminer les propriétés physiques et chimiques des émanations fatales qui engendrent le typhus ; mais jusqu’ici toutes les recherches, toutes les expériences qui ont été faites à ce sujet , n’ont eu d’autre résultat que de prouver que, dans l’état actuel de la physique et de la chimie, ces agents étaient inaccessibles à tous les instruments d’observation que possèdent ces sciences. L’air le plus éminemment propre à produire le typhus fournit à l’analyse chimique les mêmes éléments que l’air le plus pur(i). Nous ne connaissonsdonc en quelque sorte les agents miasmatiques que par la funeste influence qu’ils exercent sur l’économie vivante.
Si les médecins sont d’un accord unanime sur les causes du typhus, il n’en est pas de même sur le mode de propagation de cette maladie. Des discussions très animées se sont élevées tout récemment sur cette grande question. Elles ne sont sans doute pas prêtes à se terminer, puisque ceux qui
(0 Ce résultat est bien étrange. Peut-être ne serait-il pas inutile de répéter un grand nombre de fois encore l’analyse de l’air producteur des maladies épidémiques et contagieuses.
FIÈVRES ÉPIDÉMIQUES. f.\2^
s’en occupent sont loin de s’entendre entre eux , et que chacun donne aux mêmes expressions des acceptions différentes. Ceux-ci veulent que le typhus se propage par infection ; ceux-là prétendent qu’il s’étend et se communique par contagion . Espérons que les médecins s’abstiendront des stériles disputes dont la contagion et Yinfection sont en ce moment l’inépuisable source, quand ils auront attaché des idées fixes et invariables à ces deux expressions. Qu’importe le nom que nous donnions au mode de propagation du typhus? Ce ne sont pas les mots sous lesquels on désigne cette communication , ce sont les faits qu’on a recueillis sur elle qui nous éclairent. Laissons donc à d’autres le soin de se disputer sur les mots de contagion et à’ infection, et appliquons-nous à faire connaître le mocle de transmission du typhus. Or, voici les faits incontestables , authentiques , que l’on a recueillis à cet égard.
« En 1757, l’escadre de l’amiral Dubois de la Mothe fut affligée d’un typhus, qui se répandit ensuite dans la ville de Brest. Poissonnier-Desperrières nous a laissé l’histoire de cette épidémie. L’équipage était composé en partie de matelots convalescents venus de Rochefort. Au moment de l’arrivée de la flotte à Louisbourg, le 20 juin, les malades des autres vaisseaux se trouvèrent pêlemêle à terre avec ceux de la flotte , qui étaient tombés malades pendant la traversée. Les matelots furent rassemblés pour exécuter des travaux très péniblea, auxquels les convalescents eux-
mêmes furent obligés de prendre part. Ceux-ci retombèrent malades pour le plus grand nombre, et moururent presque tous. Plusieurs matelots , jusque là bien portants , devinrent également malades. Le 3o octobre, jour du départ, quatre cents moribonds furent laissés à terre, et mille convalescents furent embarqués. Ceux-ci moururent en grand nombre pendant le voyage , et néanmoins, lors du débarquement à Brest, le 22 novembre, il restait quatre mille malades, qui furent entassés dans des hôpitaux provisoires établis à la hâte. On ne* put désinfecter Pair, maintenir la propreté, isoler les convalescents des malades , ni éloigner ceux-ci les uns des autres , comme il eût été convenable de le faire. La maladie se propagea aux habitants pauvres, dont les maisons furent bientôt jonchées de morts et de mourants. Cependant l’épidémie frappe les personnes aisées elles-mêmes, et ravage plusieurs cantons de la province, où elle est apportée soit par des convalescents , soit par des fuyards. Cinq médecins et cent cinquante chirurgiens succombent à ce redoutable fléau ; ceux qui ouvrirent des cadavres périrent presque tous , en deux ou trois jours : de ce nombre furent Mauflàtre et Préville, les seuls dont l’histoire nous ait conservé les noms. Enfin, après avoir moissonné, en cinq mois, dix mille personnes dans les hôpitaux de Brest, et un nombre très considérable dans les maisons particulières, la maladie perd de sa fureur et cesse complètement, au mois d’avril 1758. » ( Pyrètologie de M . Boisseau . )
Certes, il faudrait fermer les yeux à la vérité la plus évidente, pour ne pas convenir que, dans l’épidémie qui vient de nous occuper, le mal se communiqua des matelots aux habitants de Brest, et de ceux-ci aux habitants de quelques contrées voisines. Que l’on refuse, si l’on veut , le nom de contagion à ce mode de propagation, pourvu que l’on avoue que la maladie a été transmise à des individus sains par des individus infectés. Que ce mode de communication soit une infection , selon les uns, qu’il constitue une contagion, selon les autres , les faits ne changent pas de nature pour cela; ils restent toujours les mêmes, quelle que soit la diversité des noms qu’on leur impose.
M. le professeur Dupuytren , dans le beau rapport qu’il a fait à l’académie des sciences sur la fièvre jaune, cite les faits suivants : En 1 8 1 5 , trois cents malades furent placés dans une salle qui peut en contenir deux cents sans inconvénients. Bientôt l’air devint nauséabond , la pourriture d’hôpital et des fièvres de mauvais caractère se déclarèrent. Ce ne fut pas tout, car, circonstance bien remarquable , plusieurs des affections développées par cet air délétère se répandirent, par une sorte d’importation, dans des maisons où il n’existait aucune cause d’infection.
IN ’est-il pas évident que, dans ce cas, les maladies typhoïdes qui se manifestèrent dans des maisons où il n’existait aucune cause d’infection , furent produites par les émanations délétères, dont les malades entassés dans la salle étaient pour
^3o FIÈVRES ÉPIDÉMIQUES.
ainsi dire le foyer vivant? Cette infection, si l’on donne ce nom au mode de propagation que nous signalons ici , cette infection, dis-je , n est-elle pas une véritable contagion, ou plutôt une des formes que peut revêtir la contagion? Car, comme l’a très bien dit M. Dupuytren dans son rapport , le mode de la contagion varie selon la nature des virus contagieux ; ainsi , la rage et la syphilis se transmettent et agissent par inoculation, et non par miasmes ; la rougeole et la variole par miasmes ou effluves, et non par inoculation ; la variole par miasmes, contact et inoculation. Or, puisqu’on a donné le nom d 'infection à la communication d’une maladie par effluves ou miasmes, et que ce genre de transmission n’est qu’une modification, une variété de la contagion , n’est-il pas clair que l’infection elle-même ne diffère pas essentiellement de la contagion, et qu’elle en constitue réellement une espèce?
Les individus affectés de typhus étant, ainsi que je viens de le dire , des foyers vivants d’infection , plus ces individus seront nombreux , plus ils exerceront une influence meurtrière sur les personnes saines qui les environnent, ou , ce qui est la même chose pour nous , plus la contagion fera de ravages. Au contraire, et par une conséquence nécessaire de ce qui précède, la contagion sera d’autant moins active que le nombre des individus affectés sera moins considérable. Toutefois, quelques faits portent à croire qu’il suffit d’un seul individu affecté de typhus mias-
FIÈVRES ÉPIDÉMIQUES. [fî 1
matique pour communiquer à d’autres cette même maladie. Au reste , c’est là une question qui nous semble réclamer de nouvelles recherches : on ne saurait trop la recommander à l’attention des bons observateurs.
B. Causes et mode de propagation de la fièvre jaune.
228. On convient généralement que la fièvre jaune dépend, ainsi que le typhus proprement dit, de l’action de miasmes animaux sur l’économie vivante; mais on n’est pas d’accord sur la nature de ces miasmes. Quelques uns pensent que les miasmes producteurs de la fièvre jaune ne diffèrent pas de ceux du typhus ; d’autres soutiennent la proposition contraire ; et M le docteur Audouard , dans ces derniers temps, s’est appliqué à démontrer que la véritable fièvre jaune est produite par les émanations putrides qui se dégagent des vaisseaux employés à la traite des nègres.
L’opinion de M. Audouard a été développée dans un mémoire que ce savant médecin a lu à l’académie des sciences, et dans plusieurs articles qu’il a publiés dans la Revue médicale (1).
Elle est appuyée sur les raisons suivantes :
i° La fièvre jaune a été importée en Europe. Le fait qui prouve le plus irrésistiblement cette importation, c’est l’épidémie qui s’est développée, en 1823 , au port du Passage. Il fut démontré que , dans cette circonstance , la maladie ne pouvait être
(0 Yoyez lôm. III, pag. 224 et suiv. ; meme tome, pog. 36o et suiv. ; tom.IY, pag. 221 et suiv.
attribuée à d’autre cause qu’à l’arrivée d’un navire dans le pays.
2° Les vaisseaux qui ont importé la fièvre jaune en Europe sont des bâtiments négriers. En effet, le Donastiarra 9 qui apporta la fièvre jaune au port du Passage; le Grand-Turc et le Saint-Joseph, qui l’apportèrent à Barcelone en 1821, tous ces bâtiments avaient servi à faire la traite des nègres. M. Audouard , parcourant toutes les épidémies de fièvre, jaune qui ont été observées, soit en Europe , soit en Amérique , établit qu’elles sont propres à confirmer son opinion.
Ainsi donc, suivant M. Audouard, l’infection de certains bâtiments négriers est la cause spécifiquede la fièvre jaune.
Il pense avec MM. Moreau de Jonnès, Bally, François, Pariset, et un très grand nombre d’autres médecins, que cette maladie se propage par contagion. Il combat l’opinion de MM. Lassis, Costa et Lasserre, qui pensent que la fièvre jaune dépend constamment d’un foyer d’infection, placé dans les lieux mêmes où elle exerce ses ravages.
Il trace une ligne de démarcation entre les maladies qui proviennent des émanations des ports de mer, des marais, du littoral maritime, etc., et celles que l’on connaît sous les noms de fièvre jaune, de peste et de typhus : il appelle infection géologique celle qui détermine les premières. Les maladies produites par l’infection géologique sont endémiques, tandis que le typhus , la fièvre jaune et la peste, peuvent se développer dans tous les
lieux où seront importés les miasmes spécifiques dont elles dépendent, miasmes qui tirent constamment leur origine d’une infection animale.
Toutes les assertions de M. Audouard ne sont peut-être pas encore rigoureusement démontrées ; mais on doit avouer quelles ont beaucoup de probabilités en leur faveur, et quelles sont, jusqu’ici, confirmées plutôt que démenties par les résultats de l’observation.
Quelque mystérieux que soient en apparence les phénomènes de la contagion de la maladie connue sous le nom de fièvre jaune, MM. Moreau de Jonnès, Bally, François, Pariset , Audouard, etc., ont rassemblé une trop grande masse de faits en faveur dé la propriété contagieuse de cette maladie, pour que l’on puisse adopter l’opinion des anti-contagionistes. MM. Lassis, Costa et Lasserre anti-contagionistes vraiment intrépides, soutiennent que la contagion est une pure chimère; et l’on sait que ces trois médecins ont sollicité auprès du gouvernement la dangereuse faveur de se soumettre eux-mêmes à toutes les expériences propres à démontrer la vérité de leur opinion. On ne saurait sans doute donner trop d’éloges à ce généreux dévouement ; mais si la démarche de MM. Costa, Lassis et Lasserre prouve combien ils sont confiants dans leur opinion , elle ne prouve pas malheureusement aussi bien la fausseté de celle de leurs adversaires.
M. Dupuytren, dans le rapport cité, rappelle que plusieurs médecins ont déjà tenté les
téméraires expériences dont MM. Lassis, Costa et Lasserre veulent offrir un nouvel exemple, et cite, entre autres victimes d’un si noble zèle, linfortune Valli.
Si la fièvre jaune dont Barcelone fut le théâtre en 1821 n’était pas contagieuse, si elle n’y a pas été importée, si, au contraire, elle a été produite par l’infection du port, pourquoi cette ville n’est-elle pas annuellement ravagée par une épidémie semblable à celle de 1821? Pourquoi surtout, lorsque au mois de juin 1822, on curait le port et on nettoyait les égouts qui sillonnent les principales rues de cette grande ville, pourquoi la santé des habitants n’a-t-elle été nullement compromise? Pourquoi trois cents pêcheurs campés sur le port, à l’embouchure des cloaques, et d’autres individus réfugiés dans des bâtiments , ou rassemblés dans la lanterne du port , n’ont-ils pas été atteints de fièvre jaune? Pourquoi, en 1821, la maladie, franchissant Barcelone, s’est-elle déclarée dans la malheureuse Tortose et dans d’autres lieux situés loin de la mer, sur un sol élevé et non marécageux? Telles sont les objections que l’on peut faire aux infectionistes , et que M. Dupuytren leur a déjà adressées dans son rapport.
Soit que la fièvre jaune tire son origine de l’infection des bâtiments négriers, comme le pense M. Audouard (1), soit qu’elle provienne d’une
(1) Plus de traite des noirs } dit TM. Audouard , et nous n’aurons plus de fièvre jaune à combattre : tel est le double bienfait que l’humanité attend de la philanthropie du siècle où nous Tivons. Revue médicale , tom. IV, note de la page 221.
autre source d’infection putride, il est donc au moins probable quelle se propage par contagion.
Si l’on réfléchit maintenant que plusieurs épidémies provenant d’une infection géologique ont la plus grande ressemblance, quant aux symptô* mes, avec cellés produites par une infection purement animale, telle que celle qui se développe quelquefois dans les bâtiments négriers, on concevra facilement, avec M. Audouard, pourquoi le problème delà contagion a été résolu de deux manières diamétralementopposées; car la fièvre jaune par infection géologique n’est pas essentiellement contagieuse comme celle produite par l’autre mode d’infection.
Enfin, ce qui ajoute encore à l’incertitude qui règne sur la question de la contagion de la fièvre jaune, c’est que plusieurs médecins paraissent avoir confondu avec la fièvre jaune proprement dite, des fièvres qui résultent de l’action des causes générales et ordinaires , comme on a confondu avec le typhus proprement dit, les fièvres putrides ordinaires, dont je me suis occupé dans le quatrième chapitre de cet ouvrage, et qui dépendent d’un foyer d’infection développé dans nos propres organes , par suite d’une phlegmasie locale désorganisatrice.