‹ Traité clinique et expérimental des fièvres dites essentiellesChapitre 92 sur 113 · OBSERVATION LII · texte numérisé non relu

OBSERVATION LII

Vingt-deux ans. Fièvre lente, suite d’une phthisie pulmonaire et d’une gaslro-entérile chronique. — Rougeur inflammatoire de la membrane interne du cœur, de l’aorte, des artères des membres, de l’artère pulmonaire, et des principales veines, etc.

295. Péraudin (Marie) , âgée devin gt-deux ans, assez bien constituée , était accouchée depuis trois mois , lorsqu’elle entra à l’hôpital Coehin r le 19 août 1822. Quinze jours après l’accouchement , il survint des douleurs dans les reins et à l’épigastre , des nausées continuelles et meme des vomissements à la suite de quintes d’une toux très fréquente, accompagnée d’une douleur dans le dos.

A son entrée, la malade nous offrit l’état suivant: amaigrissement considérable , chaleur à la peau , pouls petit , faible et très fréquent ; fièvre avecparoxysmes très prononcés , sueurs nocturnes, pectoriloquie très forte dans la région des omoplates, sorte de glouglou produit par le déplacement d’un liquide contenu dans le poumon , battements du cœur fréquents et qui s’entendent dans toute l’étendue de la poitrine.

Prescription : quinze sangsues au siège, gomme édulcorée, looch, trois bouillons , deux soupes, potage.

Les jours suivants, la toux est sèche, et la malade se trouve un peu soulagée. Des frissons se manifestent le matin , et sont suivis d’un redoublement fébrile avec coloration vive des pommettes. — Le i3 octobre: visage altéré, décharné; la malade assure que la fièvre a un paroxysme tous les trois jours; elle ne se plaint d’ailleurs jamais, et offre le calme le plus parfait.

Cependant tous les symptômes augmentent, l’haleine est fétide, les crachats sont séparés, grumeleux et évidemment tuberculeux ; la toux est continuelle et empêche le sommeil ; fièvre très vive, sueurs nocturnes, dévoiement, épuisement graduel des forces, pectoriîoquie en avant et en arrière du sommet de la poitrine; dans la région de l’omoplate gauche, on entend un bruit de fluctuation tout-à-fait analogue à celui que l’on produirait en agitant un vase à demi-plein de liquide. Ce phénomène nous fait reconnaître une vaste caverne dont la paroi postérieure est contiguë à la plèvre costale ; la pectoriîoquie qui existe dans la région de l’autre omoplate est accompagnée d’un murmure respiratoire très bruyant : dans la région du sein droit, le bruit respiratoire ressemble au vent d’un soufflet. — Le 2 novembre au soir: gémissements continuels , pâleur du visage, faiblesse telle, que la malade ne peut plus cracher, pouls mince et filiforme. — Le 3: il survient une douleur dans le côté gauche tellement vive, que la malade est obligée de soutenir le point souffrant avec sa main; dans ce même côté, on entend un

râle mucoso-crépitant. Sur les onze heures du soir, cette infortunée , au milieu des mouvements quelle fait pour prendre son crachoir, tombe de son lit; sa tête porte sur le carreau, tandis que ses pieds sont encore dans le lit. Elle expire avant qu’on ait eu le temps de la relever.

Autopsie cadavérique trente- six heures après

la mort .

i° Habitude extérieure . Marasme, couleur verdâtre des parois abdominales, raideur cadavérique presque nulle.

2° Organes respiratoires et circulatoires . Un peu de liquide sanguinolent dans les gouttières correspondantes au bord postérieur des poumons ; à droite, la plèvre pulmonaire adhère à la plèvre pariétale par un tissu cellulaire bien organisé : le poumon de ce côté, gorgé de sang, est cependant crépitant, exceptéâ son sommet qui est dur, pesant, de la consistance du foie, imperméable, comme infiltré d’un liquide purulent, tuberculeux et creusé de diverses cavernes dont aucune n’est très étendue. A gauche , la plèvre pulmonaire est unie à la pariétale par une fausse membrane dont les caractères anatomiques varient suivant qu’on la considère sur le poumon ou sur les côtes. i° Sur la partie antérieure et inférieure du poumon, cette fausse membrane ressemble à du tissu cellulaire infiltré; elle est généralement rosée et paraît en quelque sorte plutôt liquide que solide: on y distingue plusieurs filets vasculaires, dont le nom

de capillaire ne représente que grossièrement la ténuité , et qui flottent en quelque sorte au milieu du liquide concourant à la composition delà fausse membrane. Ces filets vasculaires s’anastomosent avec d’autres capillaires qui communiquent euxmêmes avec ceux de la plèvre ; on aperçoit aussi un grand nombre de filets blanchâtres, qui ne sont probablement eux-mêmes que des rudiments de vaisseaux et dont quelques uns contiennent déjà des globules de sang séparés les uns des autres. Enfin, dans les endroits où l’organisation est plus avancée , on trouve des vaisseaux si nombreux , qu’ils forment de véritables pinceaux vasculaires injectés, qui envoient dans l’exsudation pleurétique d’innombrables ramifications. Privée du liquide qu’elle contient , la fausse membrane perd une grande partie de son volume et ressemble à une masse de tissu cellulaire injecté; elle contient des pelotons considérables de graisse jaune bien reconnaissable. En s’avançant vers la partie postérieure du poumon , la fausse membrane s’épaissit de plus en plus, au point de présenter toutes les propriétés des membranes fibreuses : tout-à-fait à la partie postérieure , elle est épaisse de près de deux lignes et elle se trouve séparée de la plèvre pulmonaire par un liquide transparent, jaune citron , en partie renfermé dans des espèces de cellules. 2° Sur les côtes, la fausse membrane, quoique encore imbibée de liquide, est dure, résistante, et elle commenceà se transformer en tissu fibreux. Le péricarde est également environné d’une fausse

membrane , plus dense sur sa partie latérale gauche et postérieure ; les faces correspondantes des scissures pulmonaires adhèrent aussi entre elles. Quel que soit d’ailleurs le degré d’organisation de la fausse membrane, en l’isolant de la plèvre , on voit que celle-ci est tapissée de vaisseaux rouges qui communiquent évidemment avec ceux décrits plus haut, et établissent une connexion intime entre la membrane séreuse et le produit de son inflammation. Le poumon gauche est totalement désorganisé , il est creusé d’excavations anfractueuses dont une, vraiment immense, occupe tout son sommet. En plusieurs points , la substance pulmonaire est détruite jusqu’à la plèvre ; celle-ci en arrière est elle-même un peu ulcerée ; en sorte que sans la présence de la fausse membrane , la matière tuberculeuse se serait épanchée dans la poitrine. Du côté du cœur, une de ses cavernes a sa paroi interne, formée seulement par la plèvre, adhérente au péricarde, en sorte que plus tard elle aurait pu s’ouvrir dans la cavité de celui-ci. Les cavernes remplies d’un liquide purulent, tuberculeux , sont séparées les unes des autres par des cloisons formées de tissu pulmonaire induré, et elles constituent, en communiquant entre elles, une espèce de labyrinthe : leur surface interne contraste, par sa couleur rouge, avec la teinte grise des tubercules environnants, et ne présente que des membranes mal formées. Ainsi désorganisé, le poumon est complètement imperméable à l’air et presque vide de sang. Les bronches et

/j^S FIÈVRES HECTIQUES.

leurs ramifications sont recouvertes d’un mucus rougeâtre, et manifestement enflammées. Le péricarde est distendu par une sérosité floconneuse, d’une belle couleur jaune semblable à celle des dissolutions d’or; il est injecté surtout dans sa portion cardiaque. Le cœur bien conformé , mais un peu mou , est distendu, surtout dans sa moitié droite, par de gros caillots de sang; sa membrane interne 9 principalement celle des calcules , offre une rougeur brune qui se confond, par une sorte de dégradation, arec une rougeur aurore ou écarlate que présente la membrane interne de l’ aorte : cette dernière rougeur , distribuée par rubans , se prolonge dans les artères coronaires , dans les artères des membres et dans les carotides 9 oit elle est toutefois moins apparente ; elle est aussi moins vive dans les artères qui naissent de l'aorte que dans ce vaisseau lui-même ; on ne la rencontre pas dans les artères cérébrales. U artère pulmonaire et ses ramifications sont également rouges , le système veineux en général l’est aussi. La rougeur dont il s’agit ne paraît pas produite par une injection vasculaire ; le tissu cellulaire environnant les artères et les veines, est très injecté 9 rouge; sa rougeur augmente même l’intensité de celle de la membrane interne des veines.

5° Organes digestifs . Injection générale à l’extérieur des intestins ; estomac contenant un liquide mêlé d’aliments nondigérés; membrane muqueuse gastrique offrant un fond brunâtre ou grisâtre sillonné par des vergetures qui suivent le trajet

des vaisseaux sous-muqueux. Cette membrane présente aussi de larges plaques blanches produites par la destruction de ses couches superficielles ; en l’examinant attentivement, on voit qu’elle est percée d’une infinité d’ulcères très petits, ce qui lui donne une sorte de ressemblance avec un tissu rongé par les teignes . Dans les portions de couleur brune , cette membrane, au moyen du raclement avec le scalpel, s’enlève comme une fausse membrane albumineuse récente ; elle paraît entièrement désorganisée et ne forme qu’un véritable détritus : à mesure qu’on s’éloigne de ces points, la membrane se détache avec moins de facilité ; mais on peut néanmoins la séparer des membranes sousjacentesdans toute son étendue. La surface ainsi dénudée offre des arborisations très touffues. — Duodénum blanc et sans altération ; il contient , ainsi que le jéjunum , la même matière que l’estomac. La membrane muqueuse de l’intestin grêle est généralement rouge ; celle de l’iléon est en outre parsemée de petits ulcères rougeâtres, dont les uns , sans doute plus anciens, affectent toute l’épaisseur delà muqueuse, et dont les autres, blancs, élevés, pustuleux, ressemblent parfaitement à des chancres vénériens naissants. Ces ulcères, extrêmement nombreux , confluents vers le cæcum , s’y trouvent sous les deux formes indiquées. Dans le reste de l’iléon, ils sont agglomérés de manière à former des plaques ovalaires plus ou moins saillantes, blanches ou rouges; plusieurs ulcères, en se réunissant entre eux, forment des plaques ulcéreuses

qui ont environ six lignes de largeur sur douze ou quinze de longueur, et qui ressemblent assez bien à une portion de cuir chevelu affecté de la teigne faveuse. La valvule iléo-cæcale, le cæcum et le commencement du colon présentent la même altération que la fin de l’iléon : la rougeur de leurs vaisseaux injectés tranche sur le fond verdâtre de la membrane muqueuse; le reste du gros intestin est également rouge et enflammé, surtout en s’avançant vers le rectum. Le péritoine qui recouvre le bord postérieur de ce dernier intestin, est parsemé de grains tuberculeux faciles à écraser, devenant de plus en plus rares, et disparaissant vers l’arc du colon. (Le gros intestin contenait des matières fécales molles semblables à de la moutarde.) Ganglions mésentériques sans altération. — Utérus rempli d’une matière muqueuse ; col utérin frangé et comme déchiré , d’une couleur noirâtre proéminentdans le vagin. — Pancréas, reins, rate, à peu près sains. — Foie volumineux, brun, gorgé de sang.

Organes encéphaliques . Méninges rouges , et comme infiltrées de sang ; environ deux onces de sérosité rougeâtre dans les ventricules et dans la cavité de l’arachnoïde. Substance cérébrale molle.

L’observation suivante nous offrira la même rougeur de la membrane interne du système sanguin , existant chez un sujet également affecté d’une fièvre hectique, suite d’une désorganisation tuberculeuse des poumons.

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